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40 ans après, le 21 juin 1973

le 21 juin 2013, par Alain Krivine

Cette date restera dans les annales des mobilisations antifascistes. Rappelons brièvement les faits. L’organisation fasciste la plus connue de l’époque, Ordre nouveau, composée essentiellement de quelques centaines de jeunes militants convoque un meeting central dans la grande salle de la Mutualité à Paris. Le thème annonce la couleur : « Halte à l’immigration sauvage ». La Ligue communiste et quelques autres organisations d’extrême gauche, dont les maoïstes du PCMLF, appellent à contre-manifester avec comme slogan : « Meeting fasciste, meeting interdit ».

Affiche du meeting d'Ordre Nouveau le 21 juin 1973 (DR)

Cette initiative avait donné lieu à un débat au sein du Bureau Politique de la Ligue, une minorité s’opposant à « cette dérive gauchiste ». La majorité de la direction décida alors une préparation, très précise, de la contre-manifestation avec un service d’ordre casqué de plusieurs centaines de militants et un nombre appréciable de cocktails Molotov. La manif en elle-même réunit environ 4000 personnes.

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Affiche d’Ordre Nouveau appelant au meeting du 21 juin à la Mutualité.

Comme prévu, la police tenta de protéger le meeting lors des affrontements très violents qui eurent lieu. Ce qui l’était moins, ce fut le faible armement distribué aux CRS présents par le ministre de l’intérieur Raymond Marcellin. La police recula à plusieurs reprises et eut à dénombrer une centaine de blessés. On ne sut qu’après qu’il y avait eu une volonté délibérée de la part du pouvoir de sous armer ses hommes pour renforcer leur haine « anti-gauchiste ». Le but de Marcellin fut atteint : cet événement ne manqua pas de renforcer le syndicat de droite de la police (SIPN), alors concurrent d’un syndicat majoritaire dirigé par des socialistes (la FASP).

L’émotion fut considérable dans le pays. Le Conseil des ministres décida le 28 juin de la dissolution de la Ligue communiste et d’Ordre nouveau. Avec plusieurs camarades, nous fûmes arrêtés et envoyés à la prison de la Santé.

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Le service d’ordire antifasciste, en route vers la Mutualité.

Un contexte de lutte sociale

La situation politique en ce 21 juin était totalement différente d’aujourd’hui. Alors point de fête de la musique. Nous étions en plein dans une période de mobilisations sociales massives et combattives, cinq ans seulement après 68. Des centaines de milliers de lycéens étaient descendus dans la rue contre la loi Debré en mars et en avril. L’occupation de l’usine Lip venait de commencer, avec 12 000 personnes dans la rue à Besançon le 15 juin. Quant aux fascistes, ils restaient encore très marginaux et notre slogan de l’époque était qu’il fallait « écraser le fascisme dans l’œuf ».

Dans ce contexte, nous nous opposions physiquement et le plus massivement possible à chacune des initiatives des fascistes. Notre volonté était de convaincre leurs auditeurs, souvent obligés de passer entre deux haies de CRS pour se rendre à leurs meetings, qu’il ne s’agissait pas de réunions comme les autres et que les fascistes étaient un courant à part avec lequel on ne discutait pas. La plupart des rassemblements de l’époque regroupaient des centaines de personnes et parfois plus, comme ce meeting à Rennes où je côtoyais Michel Rocard du PSU …

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Tract unitaire d’appel à la manifestation antifasciste du 21 juin 1973.

Un grand mouvement de solidarité

Loin de nous isoler, notre dissolution et les arrestations qui suivirent donnèrent lieux à un large mouvement de solidarité avec la Ligue communiste. Un mouvement allant jusqu’à obliger la direction du PCF, Jacques Duclos en tête, à participer à un meeting de solidarité au Cirque d’Hiver devant des milliers de personnes (certes, sans nous donner la parole).

Moi même, en toute modestie et avec l’accord de la Ligue, je tins une conférence de presse avant d’être volontairement arrêté, au local du PS et en présence de Charles Hernu, François Mitterrand, Claude Estier, ou encore Edmond Maire. Au bout de quelques semaines, la procédure judiciaire tomba dans l’oubli, mais nous avions gagné beaucoup de sympathie dans l’opinion.

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Une de Rouge, hebdomadaire de la Ligue Communiste, le 27 juin 1973. Soit une semaine après la manifestation et l’annonce de la dissolution.

40 ans après

40 ans après, la situation est totalement différente, pire à certains niveaux. Peu de mobilisations sociales ces dernières années, un grand désarroi dans l’opinion, une crise politique et sociale qui profite à l’extrême-droite…

40 ans après, le Front national, qui a réussi à nécroser avec ses thèmes toute une partie de la droite et des milieux populaires, est en train de réussir une entreprise de dédiabolisation et à incarner l’opposition à un « tous pourris », conséquence des scandales et affaires à répétition et d’une gauche gouvernementale qui mène une politique de droite.

40 ans après, les groupes radicaux ne sont pas en mesure d’organiser des meetings de l’ampleur de celui du 21 juin 1973, mais leur confiance remonte et les agressions se multiplient, le meurtre de Clément Méric en est une tragique illustration.

40 ans après, l’antifascisme ne peut plus se résumer aux « Le fascisme ne passera pas », ni aux affrontements physiques minoritaires, incompris et qui risquent de nous marginaliser. L’heure est à la construction d’un mouvement antifasciste large pour déconstruire les discours d’extrême-droite et permettre une riposte à grande échelle.

40 ans après, l’autodéfense ouvrière reste une nécessité, mais ripostes unitaires de masse et explications sont plus que jamais à l’ordre du jour, en liant les combats contre l’austérité et l’antifascisme.

40 ans après, notre combat reste le même !

Alain Krivine


P.S. Un documentaire, réalisé par la LCR quelques temps après le 21 juin 1973, reprenant notamment quelques images de cette manifestation.