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Allemagne : Merkel pas mal à droite...

le 24 décembre 2014, par Bertold du Ryon

A la surface, tout est calme. Rien ne vient perturber la marche d’Angela Merkel, chancelière de la République fédérale d’Allemagne, à l’intérieur de son parti : l’Union chrétienne-démocrate (CDU). Lors du dernier congrès de la CDU, tenue la semaine dernière à Cologne, Merkel a été réélue à la tête du parti avec 96,72 % des suffrages des délégué-e-s. Bien que ça fasse 1,2 % de moins qu’en 2012, elle ne pourra pas se plaindre de ce score.

Pas plus, d’ailleurs, que la chef du gouvernement ne se plaindra en ce moment des résultats économiques du pays. L’Allemagne, qui fait pour le moment figure de principal gagnant des crises qui secouent le reste de l’Europe – attirant les investissements financiers, pour lesquels elle n’est pas obligée d’offrir des taux d’intérêts astronomiques comme certaines pays du sud du continent -, a officiellement prévu d’atteindre l’équilibre budgétaire en 2015. A l’heure où d’autres gouvernements peinent à donner l’impression qu’ils réussiront à rentrer dans les clous de la limite de 3 % de déficit, prévue par les traités européens.

Merkel en profite pour donner des leçons à d’autres gouvernements en Europe, notamment français et italien : « La Commission européenne (…) a clairement indiqué que ce qui est actuellement sur la table (NDLR : en matières de ,réformes’ en France et en Italie) n’est pas suffisant. Un point de vue que je partage », a-t-elle tonné, dimanche 7 décembre dernier, dans un entretien au quotidien de droite Die Welt. En même temps, son gouvernement se félicite du projet de loi Macron concocté par le cabinet français. Un projet qui va dans le bon sens selon celui de Berlin, même s’il prétend que les mesures de libéralisation projetées en France sont encore « insuffisantes ».

Mais l’Allemagne, qui a connu un ralentissement économique notable au troisième trimestre 2014 avec une croissance tombé à +0,1 % (trimestriel), risque d’être touchée elle-même par la crise. Son économie étant tirée essentiellement par le moteur des exportations – l’Allemagne était le troisième plus grand exportateur mondial en 2013, derrière la Chine et les USA – et nettement moins par le marché intérieur, les autres pays de l’Europe et du monde ne payeront pas indéfiniment pour éviter la crise à l’Allemagne. Le ministre des Finances, le conservateur Wolfgang Schäuble, n’avait pas demandé sans raison, et bien que ça ait surpris beaucoup sur la scène intérieur, une augmentation des salaires allemands en 2013. L’objectif était d’éviter de plonger trop rapidement dans la crise. L’introduction d’un salaire minimum légal au 1er janvier 2015, avec des dérogations possibles par branches (et en théorie avec une couverture générale jusqu’au 1er janvier 2017), obéit en partie au même objectif.

Le parti de la droite souverainiste AfD (Alternative pour l’Allemagne) surfe sur les peurs d’une partie de la population, surtout des classes moyennes craignant leur déclin économique et social. Ce parti, situé à la droite de la droite, ressemble plus au UKIP britannique ou à la mouvance de Philippe de Villiers en France, plutôt qu’au FN, en raison de son orientation économique clairement libérale (ou plutôt nationale-libérale) et sa composition sociale plutôt élitiste. Mais à la base, il attire un électorat qui serait également tenté par un parti comparable au FN, s’il existait en Allemagne.

Au sein de la CDU, le débat sur le positionnement vis-à-vis de ce parti a commencé. En août, le directoire du parti a décidé le refus de toute coopération avec l’AfD, la CDU devant garder une orientation pro-Union européenne. Lors du congrès de Cologne, Angela Merkel a même fait miroiter une alliance éventuelle avec les Verts (en lieu et place de la « Grande coalition » actuelle avec les sociaux-démocrates), regrettant à la tribune du congrès que les Verts aient interrompu les négociations sur la formation d’un gouvernement en 2013.

Sous Angela Merkel, qui passe plutôt pour la représentante d’un « pragmatisme » assez « désidéologisé » et surtout orienté par le maintien du pouvoir, une partie des bases du bloc conservateur fait sentir un « manque de repères idéologiques ». Elle lorgne d’autant plus vers l’AfD, qui a réalisé quelques percées électorales en 2014, allant jusqu’à 13 % dans des scrutins régionaux. Juste avant le congrès de Cologne, le débat sur la position de la CDU vis-à-vis du parti sur sa droite a d’ailleurs redémarré. Le chef du groupe CDU au parlement régional de Thuringe, Mike Mohring, a ainsi accepté les voix des élus AfD pour sa candidature au poste de ministre-président (chef de l’exécutif régional), suite à plusieurs réunions avec le parti souverainiste. Cela est justifié par un effet-miroir avec la gauche. Les sociaux-démocrates et les Verts ont accepté, en Thuringe, de s’allier avec le parti DIE LINKE (équivalent lointain du Front de gauche) pour gouverner la région. Cette alliance ne comporte strictement rien qui puisse marquer une rupture à gauche. Le nouveau ministre-président Bodo Ramelov issu de Die Linke, s’il est un ancien militant communiste (DKP) des années 1980, a été le négociateur syndical « pragmatique » des années 1990 qui a discuté de l’accompagnement social d’immenses vagues de licenciement en ex-Allemagne de l’Est. Mais par un prétendu effet-miroir, une partie de la droite justifie par là le fait de lorgner vers l’extrême droite. Lors de manifestations à Erfurt, capitale de la Thuringe, contre le prétendu « gouvernement néocommuniste » qui ont attiré jusqu’à 4.000 personnes, des militants CDU et AfD ont côtoyé des néonazis, en novembre.

En même temps, le succès de plusieurs manifestations locales sous le sigle des « patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident » (abrégé PEGIDA avec des déclinaisons locales), dont le point de cristallisation est la ville de Dresde avec plus de 10.000 manifestants alors que cette capitale régionale de Saxe compte 0,2 % de musulmans, procure une nouvelle base militante aux forces de droite. Elle peut nourrir à la fois la CDU, dont les dirigeants se disputent à propos du positionnement à adopter – faut-il y répondre par un refus, en traitant le mouvement d’extrémistes, ou « comprendre les motifs des manifestants » ?- mais aussi l’AfD, tout en poussant ces partis vers des positions plus idéologiques.