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Allemagne : une extrême-droite triomphante ?

le 25 mars 2016, par Bernard Schmid

Nous publions un article de Bernard Schmid paru sur le site antifasciste Memorial98.org

L’Alternative für Deutschland (AfD « Alternative pour l’Allemagne ») se positionne résolument à l’extrême droite de l’échiquier politique. Nationaliste, doté de courants chrétiens-intégristes – protestants et catholiques – et d’une idéologie homophobe il a réussi à s’ancrer dans le paysage politique allemand depuis trois ans. Désormais il ne semble pas près d’en disparaitre.
 
La vague brune aux régionales

Dimanche 13 mars 2016, le parti AfD apparaît comme le grand vainqueur du scrutin tenu dans trois Etats-régions allemands, dont deux situés à l’Ouest et un en ex-Allemagne de l’Est.
En Saxe-Anhalt – dont la capitale est Magdebourg, située au sud-ouest de Berlin -, le parti d’extrême droite s’assure un triomphe avec 24,3 % des voix exprimées. Alors qu’il se présentait pour la première fois au scrutin régional dans ce Land, il devient d’emblée la deuxième force politique derrière la droite classique de la CDU (Union chrétienne-démocrate) dirigée par Angela Merkel. Si on ajoute les autres candidatures situées à l’extrême droite – affiliées au parti néonazi NPD, qui perd beaucoup de voix au profit du nouveau concurrent AfD -, celle-ci dépasse globalement les 26 % dans la région.
La Saxe-Anhalt est une région plongée dans la crise industrielle, comparable en partie à la Picardie ou la Lorraine. A l’inverse, à l’Ouest, les deux régions qui ont également voté dimanche dernier – la Rhénanie-Palatinat (en partie agricole) et, le Bade-Wurtemberg plus industriel -, sont globalement des Länder prospères. Le Bade-Wurtemberg qui concentre l’industrie automobile et une partie de la métallurgie allemande, de nombreuses PME et des technologies dites avancées n’a pas la même structure qu’une région « de crise ».
Or, dans cette dernière région, l’extrême droite (avec les trois partis AfD, NPD et « Die Republikaner ») réunit là aussi 15,8 % des suffrages exprimés, dont 15,1 % pour le seul résultat du parti AfD. Ce dernier dépasse, à l’échelle de la région, le parti social-démocrate SPD – longtemps la deuxième force politique – qui tombe à 12,7 %, un symbole lourd. Néanmoins, le parti d’extrême droite finit à la troisième place. L’ancien électorat de la droite classique (CDU), qui réunissait longtemps presque 50 % de l’électorat, s’est reporté en partie sur les Verts – au profil local très centriste et n’apparaissant pas comme un parti de gauche.
Dans deux grandes villes du Bade-Wurtemberg, Pforzheim – l’un des centres urbains les plus riches – et Mannheim, qui est à l’inverse une vieille ville ouvrière, le parti AfD a réussi à passer en tête.
Dans la Rhénanie-Palatinat, plus agricole et plus stable politiquement, l’extrême droite réunit 13,4 % des voix au total (AfD, NPD, « Die Republikaner »), dont 12,6 % pour le parti AfD.

Transfert de voix et motivations du vote

La question la plus intéressante est la suivante : d’où viennent les électeurs et électrices de l’AfD ? Les réponses à cette question réservent quelques surprises. On s’appuiera ici sur les travaux d’un institut sérieux : « Forschungsgruppe Wahlen » qui a procédé à de nombreux recoupements et études ainsi qu’à des sondages en sortie des urnes.
Dans les trois régions, au profil sociologique et économique bien différent, le plus important contingent d’électeurs du parti AfD vient des ancien-ne-s abstentionnistes : 104.000 voix en Saxe-Anhalt, 207.000 voix dans le Bade-Wurtemberg (plus peuplé) et 77.000 voix en Rhénanie-Palatinat migrent ainsi du camp des abstentionnistes vers le parti AfD. Cette mobilisation d’anciens abstentionnistes s’expliquerait, selon les instituts de sondage en large partie par un « réveil » électoral dans les milieux ouvriers et parmi les chômeurs, moins enclins à voter que d’autres classes sociales.
Un transfert non négligeable de voix provient aussi de partis non représentés aux parlements, appelés « Divers ». On y trouve des partis d’extrême droite dont le NPD, mais aussi des petites forces « indépendantes » et protestataires. 52.000 voix dans le Saxe-Anhalt 151.000 voix dans le Bade-Wurtemberg et 43.000 en Rhénanie-Palatinat proviennent ainsi des « Divers ». Une bonne partie de ces voix avaient déjà été exprimées pour des formations d’extrême droite, avant de se retrouver au parti AfD.
Reste à savoir parmi les grands partis politiques, qui aurait fourni le plus de voix au parti AfD. On pouvait s’attendre à ce que ses nouveaux électeurs et nouvelles électrices viennent de la droite classique. C’est souvent le cas, mais pas exclusivement.
En Saxe-Anhalt, le flux de voix en provenance de la CDU vers le parti AfD est de l’ordre de 38.000, mais il est doublé d’un flux au moins aussi important venant de la gauche, au sens large. Si on met sous ce terme le parti Die Linke – une formation comparable au Front de gauche par son profil à l’échelle nationale, mais avec de fortes particularités régionales surtout en ex-Allemagne de l’Est – et le Parti social-démocrate (SPD), on pourra ainsi tenir compte d’un champ politique qu’on appellerait « la gauche » de ce côté-ci du Rhin. Sachant qu’en Allemagne, les conservateurs rechignent à être appelés de « droite » (ce terme, Rechte, est réservé à l’extrême droite), et les sociaux-démocrates rechignent à être appelés de « gauche » : la politique allemande n’aime pas les termes « polarisants ».
Si applique donc le terme de « gauche » ensemble au SPD et à Die Linke, le transfert des voix en provenance de ce camp dépasse celui venant de la CDU, en ce qui concerne la région de Saxe-Anhalt. En effet, dans ce Land, 29.000 voix passent du parti Die Linke au parti AfD ; pour le parti social-démocrate, le transfert se chiffre à 21.000 voix. Ces deux partis politiques chutent d’ailleurs fortement, le SPD perdant 10,9 points (il tombe ainsi à 10,6 %) et Die Linke perdant 7,4 pour cent (à 16,3 %).
L’explication réside dans un vote de crise sociale qui a été surplombé par un débat public, faisant de l’immigration (et de l’afflux de réfugié-e-s) le prétendu problème numéro un de l’Allemagne.
La particularité des régions situées à l’Est, par rapport à l’ancienne Allemagne de l’Ouest est que Die Linke représente ici un parti à l’électorat large – alors qu’à l’Ouest, il est davantage un parti de « niche », entre gauche et extrême gauche, avec un électorat fortement politisé.
Alors qu’à l’Ouest, cette formation est surtout proche des mouvements sociaux et d’une partie des syndicats, elle constitue à l’Est l’héritier d’un ancien parti d’Etat… du temps de la République démocratique d’Allemagne (RDA), disparue en 1989. Le parti unique se l’époque, nommé SED, s’est transformé par plusieurs étapes en fusionnant en 2007 avec un mouvement issu de l’Allemagne de l’Ouest et entré en scission avec la social-démocratie. A l’échelle fédérale (nationale), le profil de ce parti est nettement antiraciste, et il se réclame de valeurs démocratiques et liées à la lutte des classes. Or, en ex-Allemagne de l’Est, le profil de ce parti sur le terrain est souvent différent. Ancien parti d’Etat, il est vécu par certain-e-s comme un rempart des Allemands de l’Est à « l’arrogance de ceux de l’Ouest venus tout prendre à partir de la chute du Mur » . Mais il se construit sur un mode bien davantage « Est/Ouest » que sur un clivage gauche/droite -, il n’y est pas perçu comme un parti de la lutte des classes. Petits patrons, retraités, salarié-e-s : à peu près toutes les couches de la société y sont représentées. En ce qui concerne l’antiracisme, il peut être parfois assez « relativisé » sur le terrain,.
Dans ce contexte, on s’étonnera moins d’assister à des transferts de voix depuis Die Linke vers des formations d’extrême droite, en période de crise. Déjà en avril 1996, lors d’une élection régionale dans cette même région de Saxe-Anhalt, un telle dérive s’était produite. A l’époque, c’était la DVU (« Union du peuple allemand ») – un parti d’extrême droite qui a disparu depuis – qui avait réalisé une percée surprenante à l’époque, avec 13 % des voix. Or, pour les votes préférentiels (ceux qui, dans le système électoral allemand, peuvent être exprimés pour des personnes en plus du choix d’une liste), on avait pu observer que 25 % des électeurs de la DVU avaient choisi de donner leur « vote préférentiel » à un/e candidat/e local/e bien implanté/e du PDS, ancêtre du parti Die Linke. Cette proximité relative entre une partie de chacun des électorats, alors observée, semble toujours exister.
Au Bade-Wurtemberg et en Rhénanie-Palatinat, les transferts de voix de Die Linke vers l’AfD revêtent moins d’importance, dans la mesure où ce parti de gauche y est bien plus faible.
Au Bade-Wurtemberg, 88.000 voix viennent ainsi du SPD. Mais 22.000 viennent aussi du parti Die Linke, alors que ce parti y est très faible (2,8 % des voix en 2011 et 2,9 % cette année), et qu’en plus il se maintient au même pourcentage que la dernière fois. Au jeu d’échange d’électeurs, il a donc dû en gagner de nouveaux, mais perdre une proportion au profit du parti AfD.
Dans la Rhénanie-Palatinat, le transfert de voix des Verts vers le parti AfD reste faible (5.000). Mais le flux d’électeurs en provenance de la droite classique/CDU (46.000) est quasiment doublé par un flux presqu’équivalent (45.000) venant de la gauche, si on additionne le SPD et DIE LINKE. Ce dernier parti, qui perd 11.000 voix au profit d’AfD, est également faible dans cette région (il passe de 3,0 % à 2,8 %), ce qui signifie que le transfert est important à son échelle.
En termes de motivations du vote, les électeurs et électrices du parti AfD se partagent en 50 % qui déclarent « adhérer aux solutions et propositions d’AfD », et 47 % déclarant vouloir avant tout « sanctionner les autres partis ». Le premier motif politique nommé par les électeurs AfD pour motiver leur vote est partout « la politique d’immigration et d’asile ».

Un regard en arrière : été 2015

Au début de l’été 2015, pas grand monde n’aurait encore parié sur une telle ascension du parti Alternative für Deutschland.
L’AfD avait connu une scission lors de son dernier congrès extraordinaire, tenu les 4 et 5 juillet 2015 et le parti semblait affaibli… mais se radicalisait : « A droite toute. »
Deux thèmes politiques marquaient le débat au cours de l’été 2015. C’était d’abord celui du traitement de la Grèce et des questions européennes, avant que l’immigration ne prenne le dessus à partir de la fin août 2015.
La première période a surtout été marquée, en Allemagne, par un fort ressentiment à l’encontre de la Grèce, sur fond de négociation européenne autour de la dette publique de ce pays. L’Allemagne a été vue par la population grecque comme un ennemi déterminé de ses revendications justifiées. Cela est exact, que l’on pense à la ligne dure du ministre des Finances Schäuble ou au refus persistant de discuter d’un règlement de la colossale dette allemande qui résulte des crimes nazis et de l’occupation en Grèce pendant la Seconde guerre mondiale.
Mais ce positionnement n’est pas propre aux politiques gouvernementales. L’attitude du ministre Schäuble était, populaire en Allemagne, et son parti – la CDU - était monté de 39 % à 43 % dans les sondages, en juillet 2015, en parallèle aux négociations avec la Grèce. Une image répandue dans l’opinion publique dessine le peuple grec comme une population fainéante, qui se laisse financer par le bon peuple travailleur allemand.
Le parti AfD, officiellement fondé en avril 2013 sur fond de crises répétées du système de l’euro (et de la dette publique des Etats), avait d’abord enfourché ce sujet du ressentiment haineux contre les « Grecs fainéants qui nous coûtent cher ».
Cependant, sa première direction était essentiellement composée de professeurs d’économie « nationaux-libéraux », avec un positionnement élitiste et ultralibéral en matière économique. Mais la base de la formation était différemment orientée, s’intéressant à des sujets tels que l’immigration – surtout dans les fédérations du parti en Allemagne de l’Est -, la prétendue « islamisation du pays » et d’autres thèmes que ne renierait pas le FN en France.
Les premiers dirigeants d’AfD furent vite débordés par une base majoritairement plus droitière et légèrement plus populaire. Bernd Lucke, professeur d’économie à l’Université et premier chef du parti, s’opposa à cette dynamique tirant vers l’extrême droite. Un bras de fer commença à l’opposer à son ancienne co-présidente Frauke Petry – proche des idées des chrétiens intégristes et du mouvement PEGIDA (« Européens patriotiques contre l’islamisation de l’Occident »). Lucke tenta alors de se profiler comme plus libéral que ses challengers.
Lorsqu’il proposa comme numéro deux du parti un jeune Allemand d’origine turque et homosexuel, la coupe devint pleine aux yeux d’une base de plus en plus mobilisée sur des positions droitières. Lors du congrès extraordinaire des 04 et 05 juillet 2015, qui avait mobilisé entre 3.000 et 4.000 militant-e-s, il fut battu à plate couture par Frauke Petry, venue de la fédération de Saxe. Celle-ci obtint 60 % des voix, contre 38 % à Lucke.
C’est ensuite avec un nouveau profil, plus droitier, et nettement plus tourné vers la « question de l’immigration », que le parti allait aux élections régionales dans trois Etats-régions situés à l’Est (Saxe, Thuringe et Brandebourg), fin août et en septembre 2015. Obtenant respectivement entre 10 et 13 % des voix exprimées, il réussit ainsi à surmonter la crise liée à sa scission, et dépassait ses scores antérieurs.
L’ancien chef déchu, Lucke, a lancé un nouveau parti nommé ALFA. Lucke est aujourd’hui politiquement faible et son parti n’a pas réussi à décoller. Alors que cinq des sept députés européens du parti AfD, élus en mai 2014 se sont ralliés à Lucke, et deux sont restés membres de leur ancien parti.

Le court été des frontières « ouvertes »

Au cours de l’été 2015, surtout fin août et début septembre, on avait temporairement l’impression de rêver. L’Allemagne, qui avait connu une vague de violences inouïe contre l’afflux de migrants dans les trois années après la chute du Mur (avec 18.000 infractions racistes, du délit d’injure ou d’incitation à la haine jusqu’à l’assassinat, pour la seule année 1992), paraissait presque transformée. Le pays accueillait les migrant-e-s, les réfugié-e-s à bras ouverts, en faisant la fête. Dans des gares comme celle de Munich, des centaines voire de milliers de personnes se rassemblaient pour recevoir les familles syriennes qui arrivaient, après avoir traversé les Balkans, la Hongrie, l’Autriche.
Au même moment, le gouvernement allemand indiquait qu’il acceptaient les réfugié-e-s de guerre de Syrie et d’Irak sur le sol allemand, sans leur opposer la convention de Dublin III (qui veut que ce soit le premier Etat européen dont le sol a été foulé qui prenne en charge la demande de protection : Grèce, Italie, Hongrie..). Juste avant de se reprendre, puisqu’au bout de 48 heures, l’information fut démentie par voie de communiqué de presse gouvernemental… Mais après avoir réussi à traverser la Macédoine, les pays de l’ex-Yougoslavie et plusieurs autres pays, les migrants continuaient d’arriver, au moins dans un premier temps.
Suite à la fermeture de la frontière de plusieurs pays situés sur la « route des Balkans », le nombre d’arrivées en Allemagne a fortement chuté, à partir de février/mars 2016.
Au total, selon les chiffres officiels publiés dans un premier temps, environ 1,1 millions de réfugié-e-s auraient réussi à arriver en Allemagne, au cours de l’année 2015. Ce chiffre a été fortement relativisé, depuis et serait plus proche de la moitié ; environ 600.000. L’écart entre les chiffres parvient du fait que de nombreux migrants ont été enregistrés plusieurs fois. Un certain nombre de réfugiés aurait aussi été enregistré en Allemagne, mais transité ensuite vers les pays scandinaves. Toujours est-il que l’Allemagne, en tout cas en 2015, a été bien plus accueillante que le France.

Un discours d’ouverture… mais une politique de verrouillage

Surtout, l’Allemagne a réintroduit à son tour des contrôles aux frontières avec l’Autriche (et avec la France au niveau de l’Alsace d’ailleurs), depuis le 14 septembre 2015. Sachant que le GdP, un syndicat de policiers, exige qu’on y érige carrément une clôture ou un mur… En attendant, la Bavière, Etat-région dirigé par la droite chrétienne-sociale CSU et frontalier avec l’Autriche, pratiquait déjà une politique extrêmement dure et « musclée ». Au moins 70 personnes ont été mises en garde à vue et font l’objet de poursuites pénales, rien que pour avoir amené un ou une réfugié/e (se déplaçant vers l’Allemagne) ou une famille en voiture depuis l’Autriche voisine, en août ou septembre 2015. Ces personnes bénévoles n’avaient rien à voir avec des « passeurs » .
Lors du « mini-sommet » de l’Union européenne (UE) tenu en octobre 2015, c’est l’Allemagne officielle qui se trouvait en pointe pour demander des durcissements. Elle demanda ainsi à l ‘UE de créer une procédure pour renvoyer des migrants en Afghanistan, un pays en guerre vers lequel on n’expulsait plus. C’est aussi l’Allemagne qui a demandé à la Grèce et aux pays des Balkans de « créer des places d’accueil », afin de retenir les migrants sur place. Dans le cadre de la création de « hot-spots », 100.000 places seront créés aux frontières extérieures de l’UE, dont 50.000 en Grèce. Or, on sait que les migrants n’ont pas choisi ces pays comme destination – puisqu’il n’y a ni procédure d’asile digne de ce nom (des tribunaux français avaient suspendu depuis plusieurs années les renvois « Dublin III » vers la Grèce, pour ce motif) ni possibilité de gagner sa vie. Ainsi ce seront des camps où les personnes seront « stabilisées » sous une certaine contrainte.
Pire : le week-end précédent le sommet, début octobre 2015, la chancelière Angela Merkel s’était rendue en Turquie pour négocier avec Erdogan. Il s’agissait de lui faire accepter l’accueil de migrants sur le territoire de la Turquie, pour les fixer dans cet Etat. En contrepartie, il y aura des facilitations d’obtention de visas pour certaines catégories de Turcs . Surtout, il s’agira de classer la Turquie comme un « pays d’origine sûr », c-à-dire un Etat dont les ressortissants ne peuvent pas déposer une demande d’asile dans des conditions normales. Or, on connaît la situation des Kurdes et de certains opposants en Turquie, et si l’on sait que malgré toutes les restrictions, 23 % des demandeurs d’asile de ce pays obtiennent ce statut en France, et on devine qu’il s’agit là d’un crime.
Aujourd’hui, alors que l’Union européenne a tenu un sommet extraordinaire avec la Turquie, le 07 mars et s’apprête à en tenir un nouveau les 18 et 19 mars 2016, c’est cette politique-là qui commence à être mise en œuvre. Des navires de l’OTAN, dont des navires militaires ou policiers allemands, croisent dores et déjà dans la mer Egée, au nom de la « lutte contre les passeurs ».
D’où vient ce changement de position de la part de l’Allemagne officielle ? Il est vrai que son gouvernement a tangué, au long de cet été 2015. Alors que Merkel plaidait pendant plusieurs semaines pour un accueil des migrants se déplaçant depuis le Sud-Est de l’Europe, son ministre de l’Intérieur (Thomas de Maizière), la CSU et d’autres acteurs gouvernementaux étaient sur des positions beaucoup plus dures.
La position de la fraction regroupée autour d’Angela Merkel s’explique par plusieurs raisons. L’ « éthique protestante », parfois citée en France comme facteur motivant ces positionnements, y joue très peu. Elle n’avait pas empêché, en tout cas, sur la période 1990 à 1993 que l’Allemagne sombre alors vers un racisme brutal, du côté gouvernemental comme pour une fraction importante de la population.
Mais l’expérience de l’époque a appris aux politiques que la radicalisation raciste pouvait représenter un danger y compris pour l’Etat. Ainsi la cellule terroriste NSU découverte en 2011, était née de cette conjoncture. Selon les autorités le groupe aurait été composé de trois personnes, dont deux décédées. En réalité, elle comptait probablement une centaine de membres et était entourée d’un réseau de soutiens. Jusqu’à ce jour, onze assassinats connus sont à mettre à son « actif », ainsi que deux attentats à la bombe et des braquages de banque pour se financer. En réalité, on ne connaît pas encore tout de ce mouvement clandestin. Il est donc ainsi plausible qu’à la tête de l’Etat, on cherchait à décourager une deuxième vague de radicalisation néonazie .
Un autre motif réside dans le symbole de l’ouverture, permettant un affichage positif et humaniste sur la scène internationale, alors que l’Allemagne officielle venait d’être critiquée amplement (en juin et juillet 2015 notamment) pour sa position très dure vis-à-vis de la Grèce endettée. La charge symbolique est importante : en cette année 2015, on commémorait les 25 ans de la chute des anciens régimes à l’Est C’était donc l’occasion de célébrer un symbole de l’ouverture, celle d’hier combinée à celle d’aujourd’hui. Cela a contribué à redorer le blason de l’Allemagne officielle, lui donnant une apparence humaniste.
Les appels du patronat, qui se plaint d’une évolution démographique négative ont aussi joué un rôle. Le patronat, en tout cas dans ses fractions les plus rationnelles, n’était pas opposé à l’accueil de migrants, y compris en nombre important. Bien sûr, certains patrons utilisent la belle occasion pour trouver aussi un argument contre toute la réglementation du travail. A la mi-octobre dernier, le patron d’Airbus a ainsi plaidé dans la presse allemande pour revoir à la baisse le salaire minimum légal récemment instauré afin de prétendument « faciliter l’intégration professionnelle des réfugiés ».
Le patronat ne joue, ainsi, que ses intérêts évidents. Mais dans une partie de la gauche, cela suscitait des réticences à être solidaires des réfugiés, jusque dans une partie du milieu de Die Linke.

Le catalyseur de Cologne

Au final, dans le débat public, c’est les prétendues peurs d’ « invasion » et de « submersion » qui l’ont emporté, les autorités revenant vers des positions beaucoup plus restrictives. Or, une fraction non négligeable de l’opinion publique est restée marquée par une vision faussée et idéologique, selon laquelle les élites – notamment représentées par Angela Merkel – auraient sciemment toléré une ouverture catastrophique du pays, voire son « inondation ». Les adversaires et rivaux internes d’Angela Merkel au sein du pouvoir aidant, c’est cette impression-là qui a gagné une large partie de l’opinion publique. Alors que des nombreuses personnes continuaient à vouloir proposer leur aide aux réfugié-e-s ils en furent découragés tout au long de l’automne 2015. Si l’initiative privée d’aide et de secours avait été encouragée pendant une brève période, elle restait ensuite largement non sollicitée.
Les événements de la nuit du 31 décembre 2015 au 1er janvier 2016 autour de la gare de Cologne, où des centaines de femmes ont été agressées sexuellement et pour certaines violées, ont été exploités par Pegida et toute l’extrême-droite. La réalité des délits commis était suffisamment grave en soi mais il s’agissait bien sûr de détourner l’émotion légitime à à des fins, racistes.
Ainsi en s’appuyant sur l’origine de certains des mis en cause de Cologne, le débat politique s’achemine vers l’idée, largement diffusée par des dirigeants de la CDU, qu’il faudra déclarer et le Maroc, et l’Algérie, et la Tunisie « pays d’origine sûrs ». Et de fermer ainsi la porte à tous les demandeurs d’asile en provenance de ces pays.
Le parti AfD a, évidemment, su tirer profit d’un tel climat où l’opinion publique était très largement polarisée par l’immigration, présentée par de nombreuses voix comme une menace. Sa présidente, Frauke Petry, a publiquement défendu en janvier 2016 l’idée qu’il faudra « tirer » sur les réfugiés aux frontières extérieurs de l’Union européenne, afin de les empêcher de franchir ces frontières. Son adjointe, la députée européenne (et aristocrate aux tendances intégristes) Beatrix von Storch, ajoutait : « Même sur les femmes et les enfants. »
Les deux dirigeantes d’extrême droite n’ont ainsi que fait nommer l’ultime conséquence qu’auront les politiques de fermeture et d’enfermement : qui croit sérieusement que demain, s’il s’agit de renvoyer des réfugiés syriens débarqués sur les îles grecques vers la Turquie, que personne ne résistera ? Que personne ne se suicidera, que personne ne commettra un acte de désespoir ? Mais les deux femmes de l’extrême droite allemande ont ainsi barbarisé le débat, créé un pôle antihumaniste à l’intérieur de celui-ci. 29 % des Allemand-e-s interrogés, selon les instituts de sondage, auront exprimé leur accord avec Frauke Petry et son propos. Cela ne constitue pas une majorité. Mais ça fait bien plus que l’électorat actuellement acquis au parti AfD.
Il est ainsi peu probable que cette formation disparaisse, à court terme, du paysage politique allemand et européen.
Le combat antiraciste et antifasciste n’en revêt que plus d’importance. Il pourra s’appuyer sur le grand mouvement de solidarité qui a traversé la société allemande et qui n’a pas dit son dernier mot.

Bernard Schmid pour Memorial 98