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Autriche : l’extrême droite bouffe les partis de la « grande coalition »

le 26 avril 2016, par Bertold du Ryon

L’homme est souriant et a l’habitude de maîtriser ses émotions. Après avoir été hospitalisé pendant un an suite à un accident de parapente, en 2003, il a appris à être patient. Mais il est tout sauf un modéré, et même pas un arriviste de la politique. Norbert Hofer, 45 ans, est un idéologue, un vrai. Il faut partie de principaux cadres du FPÖ (FPOe) ou « Parti de la liberté d’Autriche », ce parti d’extrême droite auquel il appartient depuis son adolescence.

Dimanche 24 avril 2016, il a réalisé un score de plus de 35 % à l’échelle du pays. (Le chiffre exact n’est pas encore connu en raison du décomptage lent des votes par correspondance, qui sont toujours très nombreux aux scrutins autrichiens. La participation globale fut d’environ 70 %.)

Dans sa commune natale de Pinkafeld, dans la région du Burgenland, il a réalisé un score de 60,7 %... et ce n’est même pas le score local le plus élevé, puisqu’il dépasse les 64 % dans la commune de Wiesenfeld. La région du Burgenland est d’ailleurs gouvernée depuis maintenant un an par une coalition composée du FPÖ, parti d’extrême droite (qui siège au même groupe au Parlement européen que le FN français), et… la social-démocratie locale. C’est ça aussi, l’Autriche, pays qui est généralement plus connue pour la beauté de ses paysages et sa gastronomie…

C’est ici, à Pinkafeld, que Hofer est arrivé à la politique, recruté par un professeur qui appartenant au milieu deutschnational (pangermaniste). Un milieu compacte composé de membres des Burschenschaften ou corporations étudiantes d’extrême droite et portant les armes – elles organisent des duels à l’épée - ; un milieu plutôt anticlérical dans une région majoritairement catholique, et dont une partie cache mal ses affinités avec le nazisme historique et présent. A 23 ans, Norbert Hofer est ensuite allé faire de la politique à l’échelle régionale puis nationale, attiré par l’ascension de Jörg Haider, chef du FPOe depuis 1986 avant de faire scission en 2005 (et de mourir dans un accident en 2008) Mais il a toujours gardé ses instances avec lui : Jörg Haider était trop flambeur à ses yeux, pas assez solide dans ses convictions, pas assez ferme idéologiquement.

Ce n’est donc pas une mince affaire si Norbert Hofer, un dur de cette extrême droite autrichienne qui a déjà participé au gouvernement fédéral entre 2000 et 2005 (ou 2006 pour la scission plus « modérée » qui était partie avec Haider), a gagné la première place à l’élection présidentielle fédérale en Autriche. Le second tour du scrutin aura lieu dimanche 22 mai prochain.

Certes, le président fédéral autrichien n’a que des pouvoirs limités, son rôle est en général plutôt protocolaire. Le vrai pouvoir politique est concentré entre les mains du chancelier, chef du gouvernement issu de la majorité parlementaire. Mais le candidat Hofer a annoncé qu’il pourrait limoger le gouvernement actuel – composé d’une « Grande Coalition » entre la social-démocratie (SPÖ) et la droite chrétienne-démocrate du ÖVP (« Parti du peuple autrichien ») – « s’il travaille mal », et provoquer des élections anticipées. Dans le climat actuel, le FPÖ serait assuré de dépasser les 30 % lors de telles législatives anticipés, en gagnant environ 10 % des suffrages.

La nullité des partis de la « Grande coalition », membres d’un attelage sans imagination et sans aucune créativité politique, se reflète dans les scores de ses deux candidats. Alors que les deux partis social-démocrate et chrétien-démocrate avaient obtenu environ 60 % des voix aux dernières législatives, leurs deux candidats (Andreas Kohl et Rudolf Hundstorfer) finissent le premier tour du scrutin présidentiel avec respectivement 11,1 % et 10,9 %, selon les chiffres du dimanche soir. Ainsi on peut constater que la force électorale de l’extrême droite a littéralement bouffé les représentants des deux grands partis au pouvoir.

C’est le candidat des Verts, Alexander van der Bellen (plutôt centriste, du style démocrate-humaniste), qui a le mieux tiré son épingle du jeu, après celui de l’extrême droite. Avec 21,3 % selon les chiffres provisoires du dimanche, c’est lui qui ira défier le représentant de l’extrême droite au second tour. Il est prévisible que les partis du centre-gauche et du centre-droit iront soutenir le candidat des Verts. En revanche, une candidate « indépendante » Irmgard Griss, une ancienne juge à la Cour suprême qui avait obtenu 19 % des voix, n’a jusqu’ici pas donné de consigne de vote ; mais puisqu’elle a largement fait campagne contre le prétendu laxisme du gouvernement en matière d’immigration, il faut s’attendre à ce que ses électeurs/électrices basculent en partie vers le candidat du FPÖ.

La politique d’immigration a fait l’objet des débats pendant une grande partie de la campagne électorale. L’Autriche, qui avait jusqu’ici surtout été un pays de passage vers l’Allemagne et la Scandinavie – pour des migrants et migrantes en provenance du Moyen-Orient passés par les Balkans -, ne voit plus beaucoup de réfugiéEs arriver par l’Est, puisque la « route des Balkans » a été fermé par les clôtures et barbelés plantés aux frontières de la Macédoine, de la Hongrie ou encore de la Bulgarie. Or, dans l’attente d’un nouvel afflux de migrantEs venant de Libye qui passeraient par l’Italie et iraient vers l’Europe du Nord, l’Autriche vient d’annoncer (le 12 avril) qu’elle barricade sa frontière suite, en restaurant des contrôles d’identité à sa frontière d’Italie. La construction d’une clôture autour du col du Brenner a commencé, elle doit être terminée « au plus tard en juin prochain ». Les grands partis n’ont pas manqué de volonté de fermeture des frontières, même si c’est ce que prétend l’extrême droite, et qu’elle l’a martelé tout au long de la campagne..

L’électorat de Norbert Hofer (FPÖ) serait majoritairement composé d’hommes – les femmes étant plus réticentes -, plutôt jeune et moins instruit que la moyenne. Selon les chiffres de deux instituts de sondages publiés pour le compte de la chaîne de télévision publique ORF, 45 % des électeurs masculins auraient voté pour lui (et 27 % chez les femmes), mais 51 % des hommes de moins de 29 ans. Les retraité-e-s auraient voté à 34 %, un peu moins que la moyenne, pour le candidat de l’extrême droite. Le score monterait cependant à 51 % chez les apprentis et à 72 %.. chez les ouvriers. Rappelons qu’en Autriche, la gauche (hors sociale-démocratie) est minuscule et marginalisée, y compris le PC ; et que le mouvement ouvrier institutionnalisé sous contrôle de la social-démocratie a longtemps été influent mais totalement intégré à l’Etat. Aujourd’hui, alors que la social-démocratie participe à un gouvernement qui met en œuvre à peu près les mêmes « réformes » que partout ailleurs en Europe, le classe du salariat est politiquement largement désarmée.

Seulement à Vienne, fief historique de la social-démocratie et de la gauche autrichiennes, le corps électoral résiste un mieux à l’extrême droite que dans la reste du pays. A Vienne même, le candidat du FPÖ a obtenu 27,8 % selon les chiffres disponibles dimanche, et arrive ainsi à la deuxième place derrière Alexander van der Bellen avec environ 33 %.

Il n’est pas encore certain qu’à l’échelle du pays, Norbert Hofer soit réellement élu, le 22 mai prochain. Mais même si ça ne devait pas être le cas, son résultat constitue autant un choc politique qu’une leçon à méditer dans toute l’Europe.

Bertold du Ryon