Actualités

Dieudonné : l’idiot utile de l’extrême droite en procès

le 24 octobre 2009, par Alexandre

Le 27 octobre sera rendu par le tribunal correctionnel de Paris le jugement en délibéré contre Dieudonné et Robert Faurisson, accusés d’injure raciale : à la fin de son spectacle « J’ai fait l’con » au Zénith le 26 décembre 2008, « l’humoriste » avait fait remettre par son assistant, déguisé en déporté juif, le « prix de l’infréquentabilité et de l’insolence » à une des principales figures du négationnisme. Retour sur un procès et une mouvance.

« Attentat humoristique »

Palais de justice de Paris, 22 septembre 2009. Pour se défendre de l’accusation dont il est l’objet, Dieudonné invoque devant le tribunal la « liberté d’expression » et assume cette nouvelle provocation qu’il nomme un « attentat humoristique » comme « système de promotion de son humour », se posant en victime d’un système dans lequel il « n’a pas les moyens de se faire entendre ». Que pense-t-il des thèses de Mr. Faurisson, condamné plusieurs fois pour « contestation de crime contre l’humanité » ? « Le négationnisme, ça ne me concerne pas (...), je ne sais pas trop ce qu’est le révisionnisme. »

Et pourtant, le palais de Justice de Paris semblait ce jour-là être le lieu de rendez-vous des principales figures internationales du négationnisme. Outre Robert Faurisson (qui était bien présent au tribunal, même si il s’était fait représenter par son avocat, contrairement à ce qu’ont pu dire certains médias), on a ainsi pu noter la présence de l’anglo-australienne Michelle Renouf, qui, lorsqu’elle ne participe pas à des meetings du British National Party (ou à la conférence de Téhéran de Décembre 2006), est très active dans le soutien judiciaire aux négationnistes. Étaient également présents Peter Rushton, figure de l’extrême droite britannique la plus radicale, ainsi que Guillaume Fabien Nichols, qui est un des plus proches collaborateurs de Robert Faurisson et son traducteur en anglais [1].

Si on ne peut attribuer directement à Dieudonné la présence de ces soutiens historiquement liés à Faurisson, prétendre ignorer les opinions de ce dernier relève au minimum de la mauvaise foi, comme nous le montre la présence à l’audience de Ginette Hess-Skandrani : exclue des Verts en 2005 pour proximité avec les milieux négationnistes, celle-ci était n°6 sur la Liste « Antisioniste » menée par Dieudonné lors des élections européennes de Juin 2009. De nombreuses figures de cette liste étaient également présentes pour soutenir Dieudonné, comme Ahmed Moualek (animateur du site « La banlieue s’exprime », qui traitera en plein tribunal quelqu’un de « juifiste »…), Charles Alban Scheppens (ancien cadre du Renouveau Français et président de la Fraternité Franco-Serbe), ainsi que Thomas Werlet, dirigeant du Parti Solidaire Français, l’ancienne « Droite socialiste » dont plusieurs membres furent impliqués dans une fusillade contre des habitants d’une cité de l’Essonne en Juin 2008. Dieudonné fut également accompagné jusqu’au tribunal par une de ses désormais vieilles connaissances : Frédéric Chatillon, ancien chef du GUD (duquel sont issues Unité Radicale, groupuscule auquel appartenait Maxime Brunerie, puis les Identitaires), un des principaux diffuseurs d’écrits révisionnistes au Moyen-Orient, avec qui il s’était rendu au Liban et en Syrie en 2006, en compagnie de Thierry Meyssan, Alain Soral et Marc Georges (de Egalité et Réconciliation, association « rouge-brune »), Ahmed Moualek et Ginette Skandrani. Mais Dieudonné ne doit certainement pas se sentir « concerné » par leurs opinions, qu’il ne doit d’ailleurs « pas trop » connaitre…

Antisémitisme : nouveaux visages, vieilles recettes

Comment le militant antiraciste marqué à gauche qu’était Dieudonné dans la seconde moitié des années 1990 en est-il arrivé là ? Au cours des années 2000, il agrémente sa bataille pour la reconnaissance et la mémoire de l’esclavage des Noirs de propos qui dépassent la logique de concurrence des victimes dont il se fait désormais le relais [2]. Dès 2002, Dieudonné parle dans une interview donnée au site blackmap de « lobby très puissant qui a le monopole de la souffrance humaine et qui ne nous reconnaît absolument aucune existence ! [...] le lobby juif déteste les Noirs, vraiment ! Étant donné que le Noir, dans l’inconscient collectif, porte la souffrance, le lobby juif ne le supporte pas, parce que c’est leur business ! ». Progressivement, Dieudonné va se réapproprier tous les clichés et les thèmes traditionnels d’un antisémitisme qu’il masquera par un engagement « antisioniste » (il sera présent avec Alain Soral en 2004 sur la liste Europalestine, avant d’être écartés de l’association pour « fréquentations douteuses ») : le « lobby sioniste », qui devient parfois « des juifs » ou même « les Juifs » deviennent les seuls boucs émissaires de la souffrance des Noirs ; dénonciation d’une « main basse sur les médias », du « Dieu argent », de la « pleurniche internationale »… Assez logiquement, Dieudonné en vient à fréquenter l’extrême droite qu’il avait autrefois combattue : après avoir donné au début 2006 une interview au « Choc du mois », le cap du symbolique est franchi lorsqu’il se rend la même année à la fête du Front National, où sa rencontre avec Le Pen (qui deviendra le parrain d’une de ses filles) est orchestrée sous l’œil des caméras…

Cette « reconversion » de Dieudonné aboutit au printemps 2009 à la constitution de la Liste Antisioniste, conglomérat de négationnistes, d’intégristes chiites, de complotistes, de catholiques traditionalistes, de « rouges-bruns », sous la houlette de Yahia Gouasmi (président du Centre Zarah) et de Alain Soral, alors fraîchement éconduit de la liste du FN dont il convoitait la première place. Se drapant sous la bannière de l’antisionisme, l’objectif est, en recyclant de vieilles thématiques d’extrême-droite aux cotés de « représentants » de communautés minoritaires et discriminées (Dieudonné pour les Noirs, Gouasmi pour les musulmans), de les diffuser auprès de franges de la population à priori hostiles à l’extrême-droite « traditionnelle », notamment dans certaines banlieues, et de semer une confusion dans des repères politiques qui n’en avaient déjà pas besoin. Si cette liste n’a obtenu que 1, 4% des voix, elle n’en a pas moins rencontré un écho certains auprès de populations opprimées qui se sentent légitimement lésées dans la reconnaissance de leurs souffrances actuelles (racisme) et passées (esclavage et colonialisme), et qui se reconnaissent dans la lutte du peuple palestinien.

Un danger pour le mouvement de solidarité avec la Palestine

La confusion politique entretenue par l’extrême droite sous toutes ses formes entre antisionisme et antisémitisme (et par ailleurs alimentée par le chantage à l’antisémitisme qui rend difficile toute critique de la politique israélienne) est bien évidemment dangereuse pour le mouvement antiraciste et anticolonialiste de soutien au peuple palestinien. Ainsi, lors de la manifestation parisienne du 24 janvier 2009 pour dénoncer le massacre de Gaza, plus d’une centaine de militants d’extrême droite, sous la houlette du Parti Anti Sioniste de Yahia Gouasmi, avaient tenté (sans succès grâce à l’intervention du service d’ordre de la manifestation) de se joindre au cortège.

Le 8 juillet, suite au saccage de la librairie parisienne Résistance(s) (tenue par la CAPJPO-Europalestine) par des membres de la LDJ a lieu un rassemblement de soutien, lors duquel prend la parole (parmi une vingtaine d’intervenants) un certain John Bastardi Daumont, jeune avocat inconnu des organisations présentes. Il ne l’est désormais plus, puisque ses clients sont Paul-Eric Blanrue (auteur de « Sarkozy, Israël et les Juifs », et proche de l’extrême droite et du milieu négationniste) et… Robert Faurisson, comme nous en avons la confirmation depuis le 22 septembre. Ce dernier exemple montre à quel point les organisations actives dans le mouvement de solidarité avec le peuple palestinien doivent être vigilantes, sous peine de faire perdre toute crédibilité à un mouvement qui n’en a vraiment pas besoin, et de renforcer l’extrême droite.

Car sous prétexte d’antisionisme, c’est bien de cela qu’il s’agit. Dans une interview à la revue identitaire Réfléchir et Agir (n°33, Automne 2009), à la question « Ne faites vous pas fausse route en combattant le sionisme qui est la défense des intérêts d’Israël plutôt que le projet politique du judaïsme qui est le gouvernement mondial ? », Dieudonné répond : « Je combats comme vous ce projet mondial mais le sionisme me parait être la représentation la plus claire de cela en termes politique, financier et militaire. » CQFD.

« La France n’existe plus, nous sommes désormais une colonie israélienne [3] »

Quel que soit le jugement rendu par le tribunal le 27 octobre prochain, Dieudonné a déjà montré quelles étaient ses vraies motivations. Les nôtres restent intactes : soutenir le peuple palestinien, lutter contre tous les racismes et l’extrême droite, quelle que soit son visage et où qu’elle se présente.

Alexandre

[1Pour plus de détails sur le CV de ces personnages, voir l’article de REFLEXes http://reflexes.samizdat.net/spip.php?article444

[2Voir à ce sujet un excellent article de Pierre Tévanian « Un négationnisme respectable » (Mai 2005), sur le site « Les mots sont importants »

[3Dieudonné, dans une vidéo diffusée sur le site La Banlieue s’exprime, le 5 octobre 2009