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Dossier : Combattre le FN

le 19 mai 2013, par Alain Pojolat, Bertold du Ryon, Vanina Giudicelli

Porté par le « printemps français », le Front national semble se contenter d’accompagner le mouvement réactionnaire qui depuis deux mois pollue nos places. Engrangeant dans l’ombre les gains d’un mécontentement profond, il espère ainsi rafler la mise par des succès aux prochaines élections municipales. Les anticapitalistes doivent être aux avant-postes du combat contre ce parti qui, depuis 40 ans, porte le centre de gravité du débat politique vers une société sécuritaire, nationaliste et raciste.

Le changement… dans la continuité

Connaître ses traditions, pouvoir les expliquer et les défendre : l’extrême droite dans son ensemble se reconnaît sans doute dans ces propos. Mais son principal parti français, le FN, applique très peu cette maxime quant à ses propres symboles.

Depuis sa fondation en octobre 1972, le Front national utilise comme symbole une flamme tricolore, sans en expliquer (en tout cas en dehors de ses rangs) l’origine qui remonte à l’immédiat après-Seconde Guerre mondiale. À l’époque, ce symbole est vert, blanc et rouge, couleurs de l’Italie. Il représente alors, pour les néofascistes italiens et les nostalgiques du « Duce », l’âme de Benito Mussolini qui quitterait le cercueil du dictateur fasciste pour s’en aller vers le ciel.

L’influence italienne

Le MSI, « Mouvement social italien », principal parti néofasciste entre 1947 et 1995 (année de sa transformation en « Alliance nationale »), en avait fait son emblème. C’est lui qui l’a légué au FN français, qu’il avait très largement aidé à fonder au début des années 1970, les émissaires du MSI assistant à la création du nouveau parti. À l’époque, le FN encore groupusculaire a surtout pour vocation de rassembler les générations de militants d’extrême droite passés par diverses expériences historiques : la collaboration avec les nazis (le dirigeant Victor Barthélémy vient du PPF, parti pro-nazi de Jacques Doriot, et de la LVF), la lutte contre l’épuration après 1944, l’activisme pendant les guerres coloniales, puis l’OAS. À l’époque, pas de tabou sur l’histoire des uns et des autres : François Duprat, dirigeant de premier plan du FN (tué dans un attentat en 1978, probablement suite à des luttes internes à l’extrême droite), s’autoproclame « spécialiste des mouvements fascistes » dont il entend s’inspirer et auxquels il consacre plusieurs livres.

Si les origines fascistes du FN ne font ainsi peu de doutes, le parti ne revendiquera pas, pendant la majeure partie de son existence, une telle filiation. Au contraire, il la réfute nettement depuis 30 ans, au moins officiellement. Devenu un parti électoralement influent à partir de 1982 (Dreux) et 1984 (européennes), le FN aurait été gêné par une affirmation contraire. Par ailleurs, suite à sa percée électorale, il concentre sa stratégie d’abord sur la sphère parlementaire, les votants venant à l’époque souvent de la droite classique. Ainsi, le FN se comporte davantage comme un parti institutionnel et électoraliste qu’un parti-mouvement de type fasciste, tout en exploitant un fond de commerce électoral constitué par le racisme anti­-immigrés.

Entre le national et le social

Au début des années 1990, les stratèges du parti font le pari qu’avec l’URSS, le marxisme est mort et que le FN doit en conséquence occuper la place de l’opposition « anti-système ». Il renoue alors avec des traits caractéristiques de certains mouvements fascistes historiques, et cherche alors à créer une « synthèse entre le national et le social », à attirer également les sympathies d’une frange des couches populaires, à créer des structures d’embrigadement en dehors des institutions de l’État bourgeois. Des embryons de telles structures commencent à voir le jour : « syndicats » FN à partir de 1995 (interdits par la justice en 1998), « FN locataires » dans les HLM en 1996, alors qu’un service d’ordre paramilitaire se développe avec le DPS qui fait l’objet d’une enquête parlementaire en 1999.

Cependant, ce travail de construction en dehors de la sphère purement électorale est de fait interrompu par la scission entre Le Pen et Mégret en 1999. Le FN « maintenu » autour de son vieux chef se recroqueville sur sa boutique électoraliste, et ce n’est qu’avec l’ascension de Marine Le Pen à la présidence du FN le 16 janvier 2011 que le parti tentera à nouveau de se présenter comme une sorte de « mouvement social » de type droitier. La démagogie sociale est à nouveau renforcée, mais Marine Le Pen veut éviter davantage que son père de faire apparaître l’héritage fasciste de ses recettes « nationales et sociales ».

Bertold du Ryon (commission nationale antifasciste du NPA)

Mains sales et tête basse

L’actualité récente autour du FN et des « affaires », celles qu’il a dénoncées démagogiquement et celles dans lesquelles il est lui-même impliquées, a fait l’objet d’une déclaration de Visa fin avril 2013.

Visa ou « Vigilance et initiatives syndicales antifascistes » (www.visa-isa.org) est une structure née en 2000 et composée de militantEs syndicalistes dans le but de déconstruire du discours pseudo-social de l’extrême droite et au combat antifasciste. Sa déclaration à ce sujet a été distribuée par tracts dans plusieurs manifestations début mai. Sous le titre volontairement ironique « Affaire Cahuzac : Le Front national doit se taire car il n’est pas blanc ! », l’association développe : « Le FN tente de profiter du scandale Cahuzac en s’affichant comme un parti n’ayant jamais eu les mains sales. Pourtant, des élus du FN ont (…) trempé dans des affaires financières plus que douteuses, et la gestion des mairies qu’ils ont occupées à partir de 1995 s’est avérée calamiteuse (…) D’autre part, Philippe Péninque, l’avocat qui a ouvert en Suisse le compte bancaire de Jérôme Cahuzac, a toujours été influent au sein du FN ».

Fric et scandales

À propos du rôle de Péninque, l’association précise que « ce n’est pas n’importe qui au sein du FN : c’est lui qui avait procédé à l’audit du parti lors de la scission Mégret-Le Pen (en 1998-99 NDLR). Passé par Assas, c’est un ancien responsable du GUD (Groupe union-défense NDLR), groupe étudiant d’extrême droite connu pour sa violence. Il est au centre du "GUD business", un ensemble d’entreprises fondées par des anciens militants (…). Dans les années 1980, Péninque, Cahuzac et le "GUD Business" avaient même spéculé sur des mines au Pérou… Ensuite, Péninque a pris en charge le dossier financier du FN, après les élections de 2007 qui laissent le parti avec 8 millions de dettes (…) ». Philippe Péninque est en outre un proche de Marine Le Pen.
Sur les scandales dans les mairies gérées par le FN (Toulon, Marignane et Orange à partir de 1995 et Vitrolles à partir de 1997), Visa précise : « L’ancien député-maire FN de Toulon, Jean-Marie Le Chevallier, élu en 1997 (en tant que député à l’Assemblée nationale, deux ans après avoir pris la mairie NDLR), a été déclaré inéligible un an plus tard pour une triple infraction sur la législation sur le financement électoral. En 2001, il est également condamné à un an de prison avec sursis pour une affaire d’emploi fictif (…) ». Quant à l’ancienne maire FN de Vitrolles, Catherine Mégret, passée plus tard au MNR, il est rappelé qu’elle « a été condamnée pour détournement de fonds publics. En 2002, le rapport de la Cour régionale de comptes avait pointé ces malversations : 75 000 euros de frais postaux sur le budget municipal pour envoi de courriers aux 36 000 maires de France afin qu’ils parrainent Bruno Mégret à la présidentielle… »

B. R.

Comment s’organiser contre le Front national et les groupes fascistes : retour sur l’expérience de Ras l’front

1990 : l’heure de la contre-offensive est venue ! On dit souvent que l’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais qu’elle bégaye parfois. C’est ce que l’on ressent en relisant, vingt-trois ans après, l’appel des 250 personnalités lancé en mai 1990 contre le Front national…

N’en citons que deux extraits, le début et la phrase de fin : « La montée en puissance d’un parti fascisant et raciste met la France à l’heure de tous les périls. Ses avancées sont faites de nos reculs. Il faut, pour commencer, avoir le simple courage de nommer les choses et les gens. Quelles qu’en soient les conséquences judiciaires, nous affirmons ici que Le Pen, en filiation directe avec l’idéologie nazie, est un fasciste et un raciste. »

Cet appel connaît un grand succès. Il est rapidement signé par d’anciens résistants, d’anciens porteurs de valises, des intellectuels prestigieux, des syndicalistes, des sportifs, de gens du spectacle, toutes tendances de gauche confondues. Intergénérationnel, il réunissait tout autant d’anciens résistants ayant souffert dans leur chair les horreurs du nazisme et des camps de concentration, et des militants anti­colonialistes, « porteurs de valises » qui avaient soutenu la guerre de libération nationale algérienne et combattu l’OAS, Bigeard, ses tortionnaires (tel Jean-Marie Le Pen qui se vante encore aujourd’hui des tortures auxquelles il s’était livré). Il réunissait enfin des participants de Mai 68 qui avaient longtemps combattu les groupes royalistes et fascistes tel Occident dont le slogan « fusillez Jean-Paul Sarte » résonnait encore dans les mémoires.

Naissance et activité du réseau

C’est à partir de cet appel que fut lancé le réseau Ras l’front. Très vite des comités se créent dans toute la France (jusqu’à 250), puis se fédèrent et se dotent d’un outil indispensable pour organiser la contre-offensive au Front national, le journal mensuel Ras l’front. Le combat idéologique y a une grande place, et de nombreuses initiatives culturelles en émergent : salons du livre antifasciste, Jazz contre le FN et d’innombrables réunions publiques et fêtes antifascistes. Rapidement, le journal devient un outil de confrontation directe avec le FN. La seule présence des militants de Ras l’front, vendant leur journal en face du Front national sur les marchés, permet l’élargissement du rejet par la population. Le choix était clair, soit prendre les tracts diffusés par les fachos, soit prendre celui des antifascistes et acheter leur journal.
L’énumération des actions et des mobilisations antifascistes à l’initiative de Ras l’front mériteraient à elles seules tout un livre, c’est pourquoi nous n’en citerons ici que quelques-unes. En 1997, la manifestation contre le congrès du FN à Strasbourg réunit plus de 50 000 manifestants venus de toute la France, le plus souvent dans des cadres unitaires. À l’occasion du défilé annuel du FN lors du 1er mai 1995, deux banderoles antifascistes sont déployées place de l’Opéra au moment même où se tenait le meeting de Jean-Marie Le Pen.

Même s’il était la composante la plus importante du combat antifasciste, Ras l’front n’en était pas la seule. Pour ne citer que les plus emblématiques, parlons du réseau SCALP-Réflex et No Pasaran, où se retrouvaient essentiellement des militants de sensibilité libertaire et autonome. Le cas des FTP est lui un peu particulier : ce groupe reprenant l’acronyme des « Francs tireurs partisans » revendiqua plusieurs actions de sabotage à l’explosif contre des locaux du Front national.

Alain Pojolat

Vers une riposte antifasciste contre le FN

En 2002, des centaines de milliers de personnes ont manifesté contre la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. Dix ans après, alors que sa fille obtient 6, 4 millions de voix (soit un million de plus qu’en 2002), il n’y a aucune expression massive de protestation. En 2002, Chirac était présenté comme le meilleur rempart au FN. Dix ans après, les élus de l’UMP paradent au côté de ceux du FN contre le droit au mariage pour les couples de même sexe…

La séquence de ces derniers mois sonne pourtant comme un rappel à l’ordre : si nous ne ripostons pas, l’extrême droite se développera. Nous ne sommes pas condamnés à être spectateurs du développement des manifestations réactionnaires, du regroupement des groupes radicaux au sein du « Printemps français », des parades des groupes néo-nazis comme celle du 12 mai dans les rues de Paris, des agressions répétées contre les couples homos, les militants, les bars gays, les mosquées.

Si l’entreprise de dédiabolisation du FN a fonctionné au point qu’il soit aujourd’hui intégré au paysage politique institutionnel, les « manifs pour tous » de ces derniers mois et la résurgence des agressions fascistes ont relancé à une échelle large les discussions sur le danger de l’extrême droite et la place du FN dans ce processus.

Respectable, le FN ?

Cette dernière séquence met paradoxalement le FN face à ses propres contradictions : maintenir une façade de respectabilité tout en prenant en compte la radicalisation qui s’est exprimée dans la rue. Ainsi, tandis que Marine Le Pen annonce les nombreuses adhésions au FN et la constitution de 350 listes pour la campagne électorale des municipales, Marion Maréchal Le Pen, du haut de la tribune de l’Assemblée nationale, appelle « la France qui s’est levée à poursuivre le combat sur d’autres sujets ». C’est dans ce contexte que la manifestation du 1er mai du FN n’a pas été nettoyée des manifestants radicaux comme les autres années. C’est dans ce contexte également que le travail inlassable des militants antifascistes de Reflex, cherchant à démontrer que le FN est toujours un parti dangereux, a été mis en lumière médiatiquement : Marion Maréchal Le Pen prise en photo avec un Baptiste Coquelle, qui aime faire des saluts nazis avec ses amis, accointances de Marine Le Pen avec Chatillon, Péninque, Loustau, anciens militants non repentis du GUD, etc.

Décidément, non, le FN, n’est pas un parti comme les autres. Non seulement les thématiques développées en permanence par ce parti (racisme, nationalisme, culte du chef, etc.) sont réactionnaires, mais elles n’ont pour but que de construire une adhésion de masse autour d’un projet visant à détruire les formes démocratiques de la société civile.

Plus jamais ça !

Il nous faut donc reconstruire un mouvement antifasciste qui s’oppose au FN et autres groupes radicaux fascistes : il n’y a pas de démocratie possible pour les ennemis de la démocratie !

Des collectifs antifascistes existent ou se créent sur les quartiers et les facs. Dans les lieux de travail, le réseau de syndicalistes organisés dans Visa fait un travail permanent en direction des salariéEs de déconstruction du discours du FN. L’ensemble se coordonne depuis quelques mois dans une coordination nationale contre l’extrême droite (la Conex) dont l’appel fondateur est disponible sur internet. Mi-juin, une nouvelle réunion a pour objectif d’établir un matériel national et une campagne commune contre toutes les listes du FN et autres groupes d’extrême droite aux élections municipales.

Nous combattrons le FN par tous les moyens nécessaires : lorsque Marine Le Pen a voulu lancer sa campagne municipale à Toulouse le 14 avril, le collectif de vigilance contre l’extrême droite (CVED 31) a organisé une diffusion de tracts et une conférence de presse contre sa venue. Lorsque le FN a fait son rassemblement traditionnel le 1er mai à Paris, le collectif antifasciste Paris Banlieue (Capab) a initié une manifestation contre lui et en hommage à Brahim Bouarram, jeté à la Seine en 1995 par des participants au défilé du FN. Le 4 mai à Tours, des rencontres unitaires antifascistes ont permis de déconstruire le prétendu discours social du FN. Le 9 mai à Rennes, des militants antifascistes ont réussi à empêcher la tenue d’un rassemblement d’extrême droite.
C’est d’un mouvement antifasciste massif dont nous avons besoin, incluant toutes celles et tous ceux qui veulent s’opposer à l’extrême droite dans nos quartiers, nos lieux d’étude, nos lieux de travail : impliquez-vous !

Vanina Giudicelli

Repères chronologiques

* Octobre 1972 : Fondation du FN.
* Mars 1982 : Première percée électorale du FN. Lors des cantonales, son candidat obtient plus de 12 % des suffrages à Dreux.
* 17 juin 1984 : 10 éluEs frontistes font leur entrée au Parlement européen suite aux élections européennes où le FN obtient près de 11 % des voix.
* Décembre 1998 – janvier 1999 : Scission du FN : Bruno Mégret quitte le parti pour fonder l’année suivante le Mouvement national républicain (MNR). Avec lui, partent 50 % des élus frontistes et 40 % des secrétaires départementaux.
* 21 avril 2002 : Jean-Marie Le Pen accède au second tour de l’élection présidentielle face à Jacques Chirac.
* 16 janvier 2011 : Ascension de Marine Le Pen à la présidence du FN.