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L’extrême-droite qui hante l’Europe

le 9 juillet 2013, par Bertold du Ryon

L’extrême droite est un phénomène politique qui ne touche pas uniquement la France. Alors que plusieurs pays européens se préparent à des élections générales – la Norvège votera pour son parlement le 09 septembre prochain, l’Allemagne le 22 septembre et l’Autriche le 29 septembre 2013 -, nous allons tenter de décrire le paysage de l’extrême droite sur le continent. A défaut de pouvoir (ici) entrer dans l’étude de tous les cas de pays spécifiques, nous allons analyser les grands traits de ce paysage politique, en nous appuyons sur des cas particuliers.

Les grands clivages au sein de l’extrême droite

Contrairement à ce qu’on pourrait penser – par facilité -, l’extrême droite n’est pas du tout un phénomène politique qui ait été étudié une fois pour toutes, connu dans toute son essence et donc facile à décrire et à reconnaître. L’écrivain italien Umberto Ecco a choisi la métaphore suivante pour la décrire : « Prenons une séquence de sons A-B-C, puis une séquence B-C-D, ensuite une séquence C-D-E, une séquence D-E-F et ainsi de suite. Alors, la dernière séquence étudiée semble, à première vue, ne rien avoir en commun avec la première. Or, il y a bien une logique commune, un mode de construction commun. »

L’extrême droite est une réalité politique très muable. Elle arrive parfois à s’adapter, tel un caméléon, aux circonstances sociales et politiques du moment ainsi qu’en fonction de son public, des milieux auquel elle s’adresse. Néanmoins il existe une logique commune et constante. Le cœur du discours, de l’idéologique de l’extrême droite, c’est toujours la phrase : « Les êtres humains sont inégaux par nature, certains nous sommes naturellement plus proches que d’autres. » A partir de là, différentes constructions politiques et idéologiques sont possibles. En effet, que de commun – par exemple - en France, à première vue, entre un Philippe de Villiers d’un côté et un Alain Soral (allié à Dieudonné M’bala M’bala) de l’autre, en termes de public, en termes de discours social, en termes d’impact sur la droite « classique » ?

Discours économique et sociale

Deux entrées en matière, deux approches fondamentales peuvent être retenues en ce qui concerne les discours (différents) de l’extrême droite. Une première approche pourrait être caractérisée par l’idée : « Nous ne voulons pas payer pour eux ! »

« Eux », ça peuvent être les immigrés, les demandeurs d’asile ; mais aussi « les fainéants dans le Sud du pays », dans le cadre de discours régionalistes ou séparatistes. Ainsi c’est le cas de la « Ligue du Nord » en Italie (« les barbares, ça commence au sud de Rome » était le message initial, lors de son émergence en 1990) ou du nationalisme flamand en Belgique.

De plus en plus, par ailleurs, ce discours est aussi dirigé – dans des pays de l’Europe du Nord, de l’Allemagne jusqu’à la Scandinavie – contre les pays en crise approfondie du sud de l’Europe. Ainsi, lors d’une élection régionale en Allemagne (dans la région de Rhénanie du Nord-Westphalie / « NRW ») tenue en mai 2010, le parti régional d’extrême droite « Pro NRW » avait fait campagne avec deux séries d’affiches. Elles alternaient l’opposition à « l’islam », et ce message : « Pas un centime pour la Grèce ! » En Finlande, le parti des « Vrais Finlandais » (Perussuomalaiset, PS), devenue la troisième formation politique du pays aux législatives d’avril 2011 avec 19,1 % des voix, s’est durement opposé au parlement à toutes les « aides à la Grèce » votées dans le cadre de l’Union européenne. Non pas en présentant le peuple grec comme victime d’un moloch appelé Union européenne – comme le fait plutôt Marine Le Pen en France -, mais dans les deux cas, il s’agissait de suggérer que les peuples du pourtour méditerranéen sont fainéants. Il était dit à leur propos qu’« ils aiment faire la fête au soleil », qu’ils ne savent pas gérer de l’argent, et que finalement tout argent versé à titre d’aide aux pays en crise avancé serait « donné à fonds perdu ».

En général, ce type de discours s’adresse à des possédants, « grands » ou « petits ». Il s’agit souvent d’une protestation de couches moyennes se disant « asphyxiées par les impôts » mais ne tendant pas à formuler leurs revendications en termes d’augmentation des salaires.

Dans ce discours, la dimension anti-fiscaliste – le refus de payer des impôts, très caractéristique p.ex. du poujadisme français des années 1950 (un phénomène différent des extrêmes droites actuelles), mais aussi des partis d’extrême droite scandinaves nés à partir des années 1970 tel que le « Parti du progrès » en Norvège – est primordial. Parfois, la cible, ce sont les pauvres en général. Mais pour ouvrir sur une dynamique politique propre à un « mouvement » d’extrême droite, un discours trop clairement et uniquement anti-pauvres est plutôt inopportun ; il ne permettrait pas tellement de rallier une parti des couches populaires. Ainsi ce discours est mieux adapté s’il s’accompagne d’une « ethnicisation », contre les immigrés ou les gens du Sud etc.

Une autre approche, qualitativement différente, c’est : « Ceux qui nous gouvernent ne sont pas des nôtres, ils ne peuvent pas représenter nos intérêts ; ils sont là parce qu’il y a un complot contre notre nation ! » C’est le discours classique sur le « complot », juif ou franc-maçon notamment. Ce discours peut se présenter en apparence comme (pseudo-)révolutionnaire ; il ne clamera pas d’abord la défense des possédants, mais il attaquera les « fausses élites » pour leur égoïsme, leur vénalité etc. Le pseudo-anticapitalisme perverti qui était inhérent à l’antisémitisme depuis le 19e siècle, dénonçant « les rois de l’argent » et « les faiseurs de la haute finance », ouvre sur cette dimension.

Ici, les cibles attaquées ne sont pas visées parce que « ces gens nous sommes inférieurs » ou « … doivent s’assimiler chez nous », à l’instar du discours anti-immigrés classique. Elles sont visées parce qu’elles sont « toutes-puissantes », mais « dissimulées » au sens commun. Aux yeux de l’antisémitisme, quand il est devenu idéologie, les juifs ne sont pas « inférieurs » au non-juif : ils lui sont plus ou moins « supérieurs » mais tout en étant malfaisants. Ils sont capables de « s’infiltrer partout », ils prennent la figure d’« avocats procéduriers », d’intellectuels critiques, d’inventeurs du marxisme mais aussi de banquiers, financiers et spéculateurs, ils sont derrière la psychanalyse et l’art abstrait…

Un tel discours peut facilement se marier avec une pseudo-dénonciation bruyante du système en place, du capitalisme « mondialisée », des « voleurs » au pouvoir etc.

Clivages en termes d’orientation internationale

En matière de politique internationale, ces clivages jouent aussi. Le Néerlandais d’extrême droite Geert Wilders est ainsi fanatiquement pro-Israël, dans le cadre de son obsession sur la « menace musulmane ». D’autres forces d’extrême droite, surtout celles qui privilégient l’antisémitisme, peuvent au contraire avoir des affinités avec le régime iranien. C’est le cas pour le courant des « nationalistes-révolutionnaires » ou pour Alain Soral.

En France, Jean-Marie Le Pen a lui aussi cultivé, dans le passé, des contacts avec ce régime. L’ancien chef du FN de l’époque fut invité à l’ambassade d’Iran, à Paris, en janvier 1998 pour célébrer le jour-anniversaire de la « Révolution islamique » (en janvier 1979). Puis, en juin 1998, Le Pen père et Bruno Gollnisch assistèrent au match de football de la Coupe du monde opposant Iran et USA, qui se déroulait à Lyon, en étant invités d’honneur à la tribune… iranienne. Une « sympathie » dans la sphère internationale qui n’a jamais empêché, bien évidemment, le FN à semer la haine contre les musulmans vivant sur le sol français.

Cette orientation, qui était en réalité contraire à celle des principaux partis d’extrême droite influents en Europe (surtout de l’Ouest), fut vivement reproché dans la seconde moitié des années 2000-2010 au FN français, par d’autres courants d’extrême droite. Jean-Marie Le Pen, qui avait confirmé cette orientation dans une interview donnée au site nationaliste-révolutionnaire « Vox NR » en septembre 2009 (hérissant les poils à certains dans l’extrême droite), était accusé de ne pas être digne de confiance en matière de politique étrangère, n’étant pas fiable face à l’ennemi principal… musulman. Des tentatives de dépasser le FN ont été faites. Les catholiques traditionalistes appuyaient – vers 2006, année où Bernard Antony a quitté le parti lepéniste – le Mouvement pour la France (MPF) de l’islamophobe Philippe de Villiers. Puis d’autres courants ont tenté de monter des alliances contournant le FN : des partis d’extrême droite européens (tels que l’UDC suisse avec son député Oskar Freysinger, artisan du référendum anti-minarets du 29 novembre 2009 en Suisse) ont participé aux « Assises contre l’islamisation de nos pays », mais non pas le FN. Celles-ci ont été organisées à Paris, notamment par la mouvance Riposte Laïque et le Bloc identitaire, et tenues le 18 décembre 2010. Le FN n’y était pas représenté. Quasiment en même temps, du 06 au 08 décembre 2010, une délégation de plusieurs partis d’extrême droite en Europe – du FPÖ autrichien, de « Pro Deutschland » (parti fédéral chapeautant la formation régionale « Pro NRW », mais qui a échoué par le suite) et des « Démocrates Suédois » - se rendit en Israël. Elle y rencontra, entre autres, des représentants des colons en Cisjordanie occupée. C’était une façon d’illustrer quelles étaient les alliances possibles, pour marquer un ennemi principal : musulman.

Cependant, l’élection de Marine Le Pen à la tête du parti, peu de temps après, a clos cette période de divergences en matière d’orientation internationale. Une fois devenue présidente du FN (le 16 janvier 2011), Marine Le Pen a adopté elle aussi – à l’instar des principaux partis d’extrême droite en Europe de l’Ouest – une stratégie définissant l’« islam » ou des variantes de l’islam comme ennemi principal. L’antisémitisme a été, pour les besoins de cette stratégie, mis au second plan et rendu beaucoup moins visible au FN qu’à l’époque de la présidence de Jean-Marie Le Pen.

Variantes « pures » ou « mixtes »…

Evidemment, il existe des variantes intermédiaires entre ces différents types de discours. Certains partis d’extrême droite sont clairement fixés à l’un des deux pôles marqués par ces discours opposés. Les principales forces de l’extrême droite scandinave sont ultra-libérales en économie, « pro-occidentales » (en soutien aux USA et à l’Etat d’Israël notamment), opposées à l’impôt et à « l’Etat-providence ». Même si, dans la dernière période, elles ont – tel que le « Parti du progrès » (FrP) norvégien, le « Parti du peuple » (DFP) au Danemark ou le PVV de Geert Wilders aux Pays-Bas – aussi intégré, dans leur discours, la défense de certains acquis sociaux dont elles revendiquent que « les étrangers » en soient exclus. Le « Parti du progrès » de Norvège risque d’ailleurs de se retrouver au gouvernement où il pourra tenter de réaliser des pans de sa politique, à partir du scrutin législatif du 09 septembre prochain. Les sondages donnent le Parti social-démocrate (actuellement au gouvernement) perdant avec 25 % des votes, et donnent gagnante les conservateurs dont il est annoncé qu’ils pourraient former une coalition de quatre partis à laquelle appartiendrait le « Parti du progrès ». Le FrP a d’ailleurs pu surmonter son recul de 2011, consécutif au tueries perpétrés le 22 juillet de la même année par Anders B. Breivik, ancien membre de l’organisation de jeunesse du parti. Aux élections municipales qui avaient suivi ce massacre de 77 personnes, le 12 septembre 2011, le FrP avait perdu 6 % des voix, en tombant à 11,5 %. Or, aujourd’hui, les sondages le créditent à nouveau d’environ 20 % des intentions de vote. Au Danemark voisin, le DFP avait appartenu depui 2002 à la majorité parlementaire ensemble avec la droite conservatrice et libérale d’Anders Fogh Rasmussen, mais la coalition a perdu les élections a perdu les élections législatives du 25 septembre 2011 au profit de la social-démocratie. A la même occasion, le DFP perdit quelques voix, baissant de 13,8 % (obtenues en 2007) à désormais 12,3 %. Le parti semble cependant se renforcer dans l’opposition.

A l’inverse de ces formations, des « mouvements » d’extrême droite se présentant sous un jour rebelle, anti-système, voire pseudo-« révolutionnaire » de type nazi (tel que le NPD allemand), sont plutôt « anti-mondialistes ». Ils adoptent un discours très anti-libéral voire prétendument « anticapitaliste », et surtout anti-mondialisation. Le « Jobbik » hongrois ou encore « Aube Dorée » en Grèce, partis presqu’ouvertement néo-nationalsocialistes, sont proches d’un tel profil. En tout cas au niveau du discours, « Aube Dorée » ayant en même un ancrage fort dans les organes de l’Etat (police, armée) et se rapprochant à plusieurs reprises, dans un contexte de crise exacerbée, des conservateurs afin de se rapprocher du pouvoir. Ainsi, au moment de la fermeture de la télévision publique annoncée en juin 2013, « Aube Dorée » fut le seul parti grec à soutenir cette décision en dehors des formations gouvernementales. Après avoir obtenu deux fois 7 % des voix, aux scrutins législatifs des 06 mai et 13 juin 2012, il peut aujourd’hui s’attendre sans aucun doute à des scores à deux chiffres.

Certains partis ont longtemps plus ou moins oscillé entre ces deux profils, ou des versions atténuées de ceux-ci. C’est le cas du FN français en matière de discours économique et social. Ce parti a migré d’un discours pro-patronal et anti-impôts dans les années 1980 vers un discours plutôt « national et social » (justifié par l’opposition au « mondialisme triomphant ») dans les années 1990.

Régionalisme versus nationalisme ?

Un clivage important entre forces d’extrême droite est aussi, de fait, leur positionnement vis-à-vis de la question du régionalisme. En effet, certaines formations sont résolument hostiles à toute revendication régionale ou autonomiste, y voyant une sorte de complot contre « la Nation » vue comme seule véritable source d’identité. Au contraire, d’autres formations trouvent leur source d’inspiration idéologique mais aussi leur base électorale dans une aspiration régionale à plus d’« entre-soi ». Que ce soit d’ailleurs sur fond d’une discrimination à l’encontre de la région concernée, plus ou moins délaissée par le pouvoir central – bien que dans ce cas de figure, les revendications régionales soient souvent aussi portées par des courants progressistes - , ou au contraire sur fond d’un « égoïsme des riches ».

Ainsi, en Italie, le rejet de « ce Sud qui gaspille tant de notre agent » est le socle des succès électoraux de la Ligue du Nord. Ici, nous sommes clairement confrontés au cas d’une région qui refuse de « payer pour les autres », décrivant le Mezzogiorno (le « Midi » italien) comme désespérément corrompu, incapable de ce relever, rétif au travail et incultivé. Cela a d’ailleurs donné lieu, notamment dans les années 1990, à une opposition caractérisée entre extrêmes droites : quand la Ligue du Nord mobilisait, en 1996, dans plusieurs régions, des manifestations importantes pour la fédéralisation de l’Italie voire l’indépendance du Nord, des manifestations anti-fédéralistes et favorables au centralisme furent organisées à Rome par l’Alleanza Nazionale. L’« Alliance nationale » de Gianfranco Fini, fondé en 1995 par transformation politique de l’ex-MSI (ancien parti néofasciste) et absorbé en 2008 par « La Maison des Libertés » lancé alors par Silvio Berlusconi, était farouchement opposée à toute velléité décentraliste. Elle manifestait aussi à Bolzano, dans le bout germanophone du Nord-Est italien, contre les velléités d’autonomie de ceux qui nomment cette région toujours la « Tyrol du sud ».

Le cas de la Belgique, où plusieurs courants droitiers et d’extrême droite – nous allons y revenir – ont bâti leurs succès sur la revendication d’autonomie voire d’indépendance de la Flandre, la cas est historiquement un peu plus compliqué. Ceci parce que la région néerlandophone du Nord, la région flamande, était historiquement désavantagée : sa langue était vue comme celle des « ploucs » au 19e siècle, la bourgeoisie du royaume de Belgique (fondé en 1830) était francophone, et l’industrie lourde de l’époque était concentrée dans la région du sud : la Wallonie francophonie. Cette situation a commencé à se renverser radicalement à partir des années 1960, quand l’industrie lourde, notamment le charbon et l’acier, ont commencé à décliner et la Wallonie à péricliter. Aujourd’hui, c’est la Flandre qui produit formellement la majorité des richesses du pays (notamment avec les ports et les services) ; et la revendication régionaliste a d’ailleurs pu s’accoupler avec la volonté politique de démanteler la Sécurité sociale belge, par refus de son système de péréquation. Dans la dernière période, l’extrême droite flamande – bien que durement concurrencée depuis cinq ans par une nouvelle formation de droite nationaliste flamande, voir plus loin – a pu gagner les faveurs de certains représentants du grand capital flamand, sur fond d’une volonté de déstructurer les formes de régulation nationale du capitalisme en Belgique. De février 2008 à décembre 2012, le Vlaams Belang (principal parti d’extrême droite en Flandre) a été présidé par Bruno Valkeniers, qui était en même temps l’un des plus riches entrepreneurs du port d’Anvers. Il faut cependant préciser qu’il avait connu, dès sa jeunesse et ses années d’études, un engagement idéologique en faveur du nationalisme flamand.

Le cas de la France est encore différent, l’Etat centralisé y étant historiquement bien établi. La principale formation de l’extrême droite, le FN, est farouchement opposé à toute remise en cause de celui-ci, et dans sa presse (telle que son ancien journal hebdomadaire « National Hebdo »), on put lire textuellement que les régions administratives étaient des « parasites » vivant au crochet de l’Etat central. L’Etat-nation étant, dans la vision du FN, menacé par un grignotage de ses pouvoirs dans un double mouvement, émanant des régions « en bas » et de l’Union européenne « en haut ». Cependant, d’autres courants au sein de l’extrême droite sont, eux, favorables aux régionalismes pouvant exister sur le territoire français. Ainsi le Bloc identitaire a adopté une attitude favorable de principe à leur égard, expliquant que les « identités régionales » étant (à côté de la nation et de la « civilisation européenne », sous-entendu : la race blanche) nécessaires à l’ « enracinement » des individus. La phrase-clé dans le discours de la mouvance identitaire étant : « Une famille malienne peut acquérir la nationalité française et ainsi formellement devenir française. Mais elle ne sera jamais basque, bretonne ou alsacienne, à défaut d’enracinement dans l’une de ces identités ! » D’autres formations, comme le MNR (« Mouvement national républicain », né en 1999 d’une scission du FN) ont aussi parfois intégré ces considérations dans leur discours, bien qu’elles ne soient partagées que par une minorité au sein de l’extrême droite française.

Filiation avec le fascisme ou non ?

Toutes les formations (influentes) de l’extrême droite n’ont pas une filiation, plus ou moins directe, avec le fascisme ou nazisme historiques. C’est clairement le cas pour certaines d’entre elles : sur le plan organisationnel, le FPÖ en Autriche ou le NPD en Allemagne – voir plus loin – présentent nettement des liens avec la formation national-socialiste historique.

Pour d’autres partis, ces liens historiques existent mais sont visibles de façon plus indirecte. Ainsi pour le FN français, créé en 1972. Depuis sa fondation en octobre 1972 et jusqu’à aujourd’hui, le Front national utilise comme symbole une flamme tricolore, sans toutefois expliquer (en tout cas en dehors de ses rangs) l’origine de cette oriflamme. Elle descend, en effet, à l’immédiatement après-Seconde guerre mondiale. A l’époque, le symbole était coloré de vert, blanc et rouge, les couleurs de l’Italie. Il représentait alors, pour les néofascistes italiens et les nostalgiques du « Duce », l’âme de Benito Mussolini qui – soi-disant – était en train de quitter le cercueil du dictateur fasciste pour aller vers le ciel.

Le MSI, « Mouvement social italien », principal parti néofasciste entre 1947 et 1995 (année de sa transformation en « Alliance nationale »), en avait fait son emblème. C’est lui qui l’a légué au FN français, qu’il avait très largement aidé à fonder au début des années 1970 ; les émissaires du MSI assistèrent, bien sûr, à la création du nouveau parti. A l’époque, le FN encore groupusculaire avait surtout pour vocation de rassembler les générations de militants d’extrême droite qui étaient passés par diverses expériences historiques : la collaboration avec les nazis (le dirigeant Victor Barthélémy venait p.ex. du PPF, parti pro-nazi de Jacques Doriot, et de la LVF), la lutte contre l’épuration après 1944, l’activisme pendant les guerres coloniales puis l’OAS. A l’époque, il n’y avait pas de tabou sur l’histoire des uns et des autres : François Duprat, dirigeant de premier plan du FN (tué dans un attentat en 1978, probablement suite à des luttes internes à l’extrême droite), était auto-proclamé « spécialiste des mouvements fascistes » auxquels ils avaient consacré plusieurs livres. Il s’agissait, bien entendu, de s’en inspirer.

Si les origines fascistes du FN ne font ainsi peu de doutes, le parti n’a pas revendiqué, pendant une majeure partie de son existence, une telle filiation. Au contraire, il la réfute nettement depuis 30 ans, au moins officiellement.

Enfin, d’autres partis d’extrême droite – ou qui occupent cette place sur l’échiquier politique - n’ont véritablement aucun lien avec ce passé, et sont plutôt né ailleurs dans le paysage politico-idéologique. Les principales formations de l’extrême droite néerlandaise ont ainsi été créés, d’abord en 2001/02 – à partir de zéro – par Pim Fortuyn (fondateur de la « Liste Pim Fortuyn »/LPF, mort assassiné le 06 mai 2002) qui était un transfuge de la gauche ex-marxiste, puis à partir de 2006 par Geert Wilders. Celui-ci venait plutôt de la droite libérale, ainsi appartenu jusqu’en 2004 à son principal parti, et en avait gardé un discours économique principalement libéral avec quelques ornements se voulant « sociaux ». Wilders, fondateur du « Parti pour la Liberté » (PVV) – membre de la majorité parlementaire de 2010 à 2012, qu’il a quitté en provoquant de nouvelles élections qui le ramèneront de 15,4 % à 10 % des voix -, s’est avant tout radicalisé sur le rejet de l’« islam » et de l’immigration musulmane, et accessoirement sur l’opposition à l’extension de l’Union européenne à des pays « trop sous-développés » tels que la Roumanie et la Bulgarie.

Parfois, le créneau électoral occupé dans la plupart des pays par une force d’extrême droite peut aussi être – temporairement ou durablement – ravi par une force plutôt issue de la droite bourgeoise (conservatrice ou libérale) qui a su adapter et radicaliser son discours sur certaines questions. Ainsi, en Suède, aux élections du 15 septembre 2002, le parti libéral a vu exploser son score de 4 % à 13 % des voix, en exploitant le rejet de l’immigration musulmane. Cependant, son occupation de ce créneau n’était pas durable, et depuis le scrutin législatif du 19 septembre 2010, c’est un parti originel de l’extrême droite – les « Démocrates Suédois » (SD), initialement né en 1988 à proximité de la mouvance néonazie avant de s’« assagir » et d’obtenir 5,7 % des voix aux dernières élections – qui l’a repris. En Allemagne, aux élections législatives fédérales du 22 septembre 2002, c’est là aussi le parti libéral (FDP) qui a tenté d’occuper le terrain électoral, délaissé par une extrême droite incapable d’avoir une représentation parlementaire. Lançant le « projet 18 » (pour l’objectif d’obtenir 18 % des voix), sa tête de liste Jürgen Möllemann menait alors une campagne riche en sous-entendus, par exemples déplorant à longueur des mois qu’ « en Allemagne, on n’a pas le droit de critiquer la politique israélienne, alors qu’elle opprime les Palestiniens » (prétendue interdiction qui, évidemment, n’existe pas). Auparavant, en avril 2002, il avait donné une interview à un journal de gauche (« Neues Deutschland ») dans lequel il avait développé l’idée que des forces nouvelles avaient le vent en poupe en Europe, libérant la parole du peuple, citant en exemples – présentés positivement – le FN français et la liste de Pim Fortuyn aux Pays-Bas. La campagne du FDP, qui put récolter 7,4 % des voix, fut cependant un échec.

Quelques cas nationaux

Retenons encore quelques cas nationaux emblématoiques.

Celui de l’Autriche, d’abord. Nous sommes ici confrontés à un parti d’extrême droite parmi les plus forts du continent hors Europe de l’Est, ensemble avec le FN français. Il s’agit du FPOe (FPÖ) ou Freiheitliche Partei Österreichs, dont le nom signifie littéralement « Parti de la liberté d’Autriche ».

L’ancrage extraordinairement fort de cette extrême droite s’explique en partie par le « double visage » qu’elle présentait historiquement, pendant une très longue période. En Autriche – pays qui est l’héritier de l’ « Empire austro-hongrois », monarchie multinationale disparue à la suite de la Première guerre mondiale -, il n’existait historiquement pas de partie de la bourgeoisie nationale. La droite « classique », telle qu’elle est née à partir du 19e siècle, se définissait par ses liens avec l’Eglise catholique et donc avec Rome, son identification à la monarchie et son ancrage local ou régional. Elle n’était pas nationaliste, l’Empire lui-même n’étant pas un Etat-nation mais un édifice multinational, menacé dans son existence par les aspirations nationales (des Tchèques, Hongrois etc.). La deuxième grande force était le mouvement socialiste ou social-démocrate, qui ne se définissait pas d’abord par le nationalisme, non plus. Ainsi naquit, au 19e siècle, ce qui a été désigné par le terme – aujourd’hui encore utilisé – de Drittes Lager ou « Troisième Camp ». Celui-ci comprenait à la fois des libéraux, aspirant à un Etat-nation plus ou moins républicain, et des précurseurs du nazisme.

Le FPOe est né tardivement après la Seconde guerre mondiale (en 1956) en raison de l’interdiction – prévalant pendant la période d’occupation alliée, de 1945 à 1955 – d’activité politique d’inspiration nazie ou pro-nazie. Le parti revendique, parfois, le terme historique de « Troisième camp ». Pendant les 30 premières années de con existence, le FPOe oscillait entre un profil d’« authentique » parti libéral, gouvernant le pays même avec les socialistes entre 1983 et 86, et un parti continuateur d’une tradition liée au nazisme. Or, le « putsch » interne de Jörg Haider, qui prit la présidence du parti en septembre 1986, mit fin à cette ambiguïté. Le FPOe devint clairement un parti d’extrême droite et passa dans l’opposition. A partir de là et jusqu’en 1999, ses résultats électoraux ne faisaient que croître. Parti en apparence le plus « dynamique » du pays, le FPOe arrivait à exploiter toutes les frustrations présenter dans la société.

Après les élections du 03 octobre 1999, où il finit pour la première fois non pas sur la troisième mais sur la deuxième place (27 % des voix), le FPOe entra au gouvernement en février 2000, dans une coalition avec la droite classique du OeVP (« Parti du peuple autrichien », 26,9 %). Mais il ne sut pas gérer sa participation gouvernementale. Miné par les contradictions internes, il tomba jusqu’à 6 % des voix aux élections européennes de juin 2004, puis fut déchiré par une scission en 2005. Celle-ci donna naissance au BZOe (« Alliance Avenir Autriche »), rassemblé sous le dirigeant historique Jörg Haider, mais qui comprenait paradoxalement la partie la plus « modérée ». Haider avait trouvé plus extrémiste que lui, le futur dirigeant du FPOe « maintenu », le jeune et bouillonnant Heinz-Christian Strache (« HC »). Haider lui-même mourut dans un accident de voiture en octobre 2008, qui marqua le déclin définitif du BZOe. Le FPOe, désormais parti incontesté de son « camp » et qui a su se régénérer dans l’opposition, a été de nouveau crédité d’environ 25 % des voix dans selon les sondages, il y a peu encore.

Cependant, depuis 2012, le FPOe fait face à une chute importante de ses intentions de vote : il est, depuis quelques mois, confrontés à la concurrence nouvelle d’un parti populiste de style « berlusconien » dirigé par un milliardaire austro-canadien… mais qui n’est pas raciste, le « Team Stronach ». Début juillet 2013, les intentions de vote avant le scrutin fédéral du 29 septembre sont désormais de 18 % pour le FPOe (et de 2 % pour sa scission du BZOe), mais aussi de 8 % pour le « Team Stronach ».

Dans l’Allemagne voisine de l’Autriche, l’extrême droite n’a pas – à l’heure actuelle – une force électorale comparable. L’une des raisons est que, dans un contexte différent de celui de l’Autriche (libéralisme, nationalisme et extrême droite fasciste n’y ont pas la même proximité historique, sauf avant 1918 aux marges du « Parti national-libéral »), elle n’arrive pas à sortir de l’ombre du nazisme historique.

La première force de l’extrême droite allemande demeure le NPD (« Parti national-démocratique de l’Allemagne »), fondé en novembre 1964 par une fusion de plusieurs petits partis post-nazis et/ou revanchards par rapport aux résultats de la Seconde guerre mondiale. Ce parti, capable de réunir environ 2 % des voix au niveau nationale mais un peu plus de 5 % dans certaines régions de l’ex-Allemagne de l’Est, rappelle le nazisme historique dans beaucoup de ses symboles et dans son langage. Un parti concurrent, la DVU (« Union du peuple allemand »), a disparu cette année et ses restes ont été absorbé par le NPD.

A la fin des années 1980, un autre parti, issu d’une scission de la droite classique – de l’ « Union chrétienne-sociale » (CSU) en Bavière -, a tenté de sortir du « ghetto » pro-nazi en s’inspirant des succès du FN français. Entre 1989 (année de son entrée au Parlement européen où il allait rester cinq ans) et 1992, le parti « Die Republikaner » - « Les Républicains » - obtint des résultats électoraux importants à certains scrutins, européenne et régionaux. Or, il est devenu la « victime » historique de la « réunification » allemande, l’absorption de l’ancienne RDA par l’Allemagne fédérale en 1989/90. Ce processus, conduit par le gouvernement en place, a suscité un reflexe légitimiste dans l’électorat d’extrême droite, ne souhaitant pas s’écarter de « l’œuvre d’édification de la nation » en cours et votant à l’occasion pour les grands partis. Aux élections fédérales de décembre 1990, le parti loupa l’entrée au Bundestag, le parlement national. Plus tard, il fut miné par des dissensions internes, sur fon de divergences stratégiques : discours de « protestation sociale » ou profil « respectable », tirant vers une alliance avec la droite classique ?

Des succès provisoires de ce parti – qui est, aujourd’hui, un champ de ruines – naquit un parti à ancrage régional, en Rhénanie, aujourd’hui connu sous le nom de « Pro Köln » (Pro Cologne). Ce parti, adoptant un langage en apparence « modéré » et concentrant le tir sur le seul « problème de l’islam » à l’instar de l’extrême droite néerlandaise p.ex., a connu des succès sur le plan local : 5 % aux élections municipales de Cologne. Cependant, il manque cruellement de personnel - de cadres - et, dès lors qu’il tente d’organiser des manifestations de rue ou d’autres apparitions publiques, se fait remarquer par son dilettantisme organisationnel. Son « congrès européen contre l’islamisation », annoncé de façon grandiloquente pour le 20 septembre 2008, fut un échec retentissant : 100 participants réunis sur une place publique à Cologne, 200 autres bloqués à l’aéroport, et 25.000 contre-manifestants bloquant le centre-ville… Tant que ce parti ne réussit pas à dépasser sa « cellule » organisationnelle – dont l’embryon est constitué par un cercle d’anciens étudiants en droit (aujourd’hui avocats) entré au parti « Die Republikaner » en 1989 -, il n’arrivera pas à constituer une formation de masse.

Cependant, en avril 2013, un nouveau parti politique a été lancé avec grands fracas : l’« Alternative pour l’Allemagne » (AfD). Il s’agit pour un parti souverainste, avant tout opposé au maintien de l’euro et encore plus aux « plans de sauvetage » (de la Grèce etc.), qui tente de ne pas apparaître comme raciste ou xénophobe bien qu’il ait de telles tendances. En Rhénanie du Nord-Westphalie, il a publiquement refusé 40 nouvelles adhésions, argumentant qu’il craignait « être noyauté par des néonazis et extrémistes de droite ». Dans les premières semaines de son existence, il dépassa vite les 5 % de voix dans les sondages portant sur les intentions de vote – le nombre requis pour entrer au parlement fédéral -, mais ce nombre retomba aussitôt pour stabiliser à 2 % en juin/juillet 2013. Le personnel dirigeant est avant tout composé de professeurs d’économie et de transfuges de la droite classique.

En Flandre, la partie nord de la Belgique, le parti « Vlaams Belang » (Interêt flamand) est le continuateur du « Vlaams Blok » (Bloc flamand), interdit de fait en 2004 pour racisme caractérisé. Ce parti était né en 1979 d’une scission du grand parti nationaliste flamand, la « Volksunie » (Unité du peuple). Ses racines plongent dans un nationalisme flamand ayant largement opté pour la collaboration avec l’Allemagne nazie, au cours de la Seconde guerre mondiale. Porteur d’un héritage séparatiste – vis-à-vis de la Belgique -, antisémite et négationniste, le parti tente de faire une mue depuis 15 à 20 ans. Reléguant l’antisémitisme clairement au second plan et concentrant le tir sur l’immigration musulmane, il tente d’échapper aux assimilations à l’extrême droite historique.

Paradoxalement, les succès galopants du nationalisme flamand depuis 2006/07 – le royaume Belgique étant aujourd’hui largement paralysé au profit des régions, et un éclatement réel du pays n’étant plus exclu à l’heure actuelle – accompagnent aujourd’hui la relative marginalisation du « Vlaams Belang » (« Intérêt flamand »). En effet, le parti est tombé de 25 % des voix obtenues en Flandre il y a quelques années à 12 % (2009). En 2012, il se trouvait plutôt nettement sur le déclin, électoralement. La raison en était l’émergence d’une nouvelle force, de droite dure, nationaliste et opposée à la Belgique fédérale, mais qui n’a pas les mêmes racines fascistes que le « Vlaams Belang » : il s’agit de la « Nouvelle alliance flamande » (N-VA). Ce parti revendique lui aussi une amnistie totale pour les Flamands ayant collaboré avec l’Allemagne nazie, mais n’est par ailleurs pas un parti de tradition fasciste, étant plutôt situé dans le sillage des droites dures et néo-libérales existant ailleurs en Europe. Cependant, fin mai 2013, les intentions de vote pour le parti d’extrême droite ont effectué un bond de + 4,6 %, montant ainsi à nouveau au-dessus des 10 % des voix (désormais à 11,4% dans les sondages). Ceci s’explique probablement avant tout par des déceptions vis-à-vis de la N-VA, qui exerce désormais d’importantes responsabilités locales, notamment à la mairie d’Anvers dirigée par le chef du parti, Bart de Wevers.

Bertold du Ryon, pour la Commission Nationale Antifasciste du NPA