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Front national : Le temps des divisions ?

le 19 juillet 2017, par Bertold du Ryon

Lorsqu’une potion magique n’a pas suffi – malgré les attentes et les promesses – pour venir à bout des légions adverses, il faut d’urgence en modifier la composition. C’est, en substance, ce que se sont dit très récemment les nationalistes du FN (qui aiment se prendre pour des Gaulois résistant aux invasions), après leur défaite au second tour des élections présidentielles du 7 mai puis aux législatives de juin 2017.
 

Certes, une victoire à la présidentielle qui aurait envoyé Marine Le Pen à l’Elysée semblait d’avance improbable. Toujours est-il que l’ampleur de la défaite – avec 33,9 % des suffrages exprimés, là où les sondages étaient montés auparavant jusqu’à 41 % -, elle, était inattendue par ses partisans. Mais c’est surtout l’incapacité quasiment totale du parti à transformer un résultat malgré tout historique à l’élection présidentielle en sièges à l’Assemblée nationale, qui a suscité les mécontentements au sein du FN.
 

Historique, il l’était sans aucun doute, ce résultat, avec 10,6 millions de voix au second tour de l’élection présidentielle ; rappelons ici, tout de même, que les listes de LREM et Modem réunis ont gagné les législatives par la suite avec 8,9 millions de voix seulement (dans un contexte d’abstention très élevée ) ! Ce qui montre, si besoin est, que la victoire des pro-Macron reste fragile, mais surtout qu’une base potentielle pour une « alternative » politique d’inspiration fasciste existerait ; que ce potentiel reste cependant mal exploité par le parti qui l’incarne.
 

A cela, il existe des raisons structurelles et d’autres, d’ordre conjoncturel. Commençons par ces dernières. Selon une révélation du magazine Le M (supplément du journal Le Monde) dans son numéro paru pour le week-end du 14 Juillet, Marine Le Pen aurait raté son grand débat TV avec son adversaire du second tour, Emmanuel Macron, le 3 mai en raison d’un « souci de santé ». Un état d’épuisement général de la candidate se serait combiné avec une insomnie aggravée et une migraine ophtalmologique, altérant la vue de la présidente du FN. Vrai ou faux, véritable explication ou tentative de maquiller - après coup - un gros raté en symptôme de maladie : on savait de toute manière que, d’un avis quasi général, la prestation de Marine Le Pen face à Emmanuel Macron avait été… lamentable, du point de vue de son camp. Avançons tout de même l’hypothèse qu’en dehors de l’état de santé de la cheffe (dans l’ « instant historique »), son incompétence avérée en matière économique, dû à un certain désintérêt pour la matière, y aura aussi fortement contribué.
 

Arrivons aux raisons plus structurelles. L’absence d’alliés (outre Nicolas Dupont-Aignan entre les deux tours de l’élection présidentielle, alliance qui n’apportait pas un poids électoral énorme au FN et qui était déjà rompue au moment des législatives), l’hostilité de la majeure partie des médias placés entre les mains de la bourgeoisie, mais surtout celle des organisations du capital pèsent encore et toujours sur la capacité du FN à gagner des positions de pouvoir institutionnelles. Ainsi la réception de Marine Le Pen auprès du Medef, le 28 mars 17, qui était une première, avait vu la candidate du FN plutôt fraîchement accueillie. L’objet du litige, outre une incompétence avérée pour concrétiser certaines propositions de son parti (le FN souhaite « obliger les banques à prêter aux PME-PMI »… mais comment ? : absence de réponse), réside surtout dans le projet de sortie de l’euro.
 

C’est cette dernière proposition qui fait, actuellement, l’objet de débat intenses au sein du parti d’extrême droite. Aux yeux de certaines fractions à l’intérieur du FN, et notamment du courant regroupé autour du vice-président Florian Philippot, cette revendication occupe une place centrale dans le programme du parti. La sortie de l’euro forme, à leurs yeux, une recette-miracle pour venir à bout de la crise économique (par « la souveraineté financière retrouvée ») et pour réaliser certaines promesses faites aux classes populaires. D’autres courants, au contraire, considèrent ce point du programme plus ou moins comme quantité négligeable. Parmi ces courants, on trouve ceux qui orientent le plus vers un regroupement avec les franges les plus réactionnaires de la droite (surtout sur fond de «  défense des valeurs » catholiques et familialistes), alors que le clan Philippot tient à un positionnement « ni droite ni gauche » seul capable, selon lui, d’attirer un électorat venant des classes populaires.
 

Le conflit entre ces factions a connu une nouvelle escalade depuis que, premièrement, le 12 juin, le maire d’extrême droite de Béziers – Robert Ménard – avait ouvertement remis en question la revendication de sortie de l’euro. Selon lui, si la France souffre de certains maux – immigration et « perte d’autorité » -, ce n’est pas la faute à l’Union européenne, la France étant « assez grande » pour commettre ses propres « bêtises ». Le 6 juillet, le quotidien Le Figaro a ensuite titré : « Le FN prêt à renoncer à la sortie de l’euro ». Le journal citait les propos suivants de Bernard Monnot, l’un des économistes officiels du FN (libéraux) et député européen : les deux tiers des FrançaisEs rejetant la sortie de l’euro, « même si nous avions raison économiquement, nous devons mettre ce projet dans un carton et proposer autre chose. » Cette offensive a fait l’objet d’une réponse véhémente de Philippot, mettant sa présence au FN dans la balance, mais se prévalant du soutien de la présidente du parti sur cette question.
 

Cette dernière tangue, cependant, et recherche elle-même un équilibre précaire « au-dessus des vagues ». Le 30 juin 17, elle a de fait retiré la présidence du groupe FN au Conseil régional de Bourgogne-Franche Comité – là où le FN avait obtenu son score le plus élevé aux régionales de décembre 2015 – à Sophie Montel, l’alliée la plus étroite de Philippot dans le parti. Celle-ci avait commis le sacrilège d’appeler à un changement de communication du FN sur l’immigration afin de rendre celle-ci «  moins anxiogène ». En général, ceux et celles qui cherchent à adapter un profil un peu « plus cool » sur cette question-clé au sein du FN le payent très cher, puisque toute demande de modération sur cette question centrale est vécue comme une atteinte à l’identité du parti (et de la nation, etc.). Samuel Maréchal, à l’époque gendre de Jean-Marie Le Pen et président de l’organisation de jeunesse FNJ, avait ainsi été écarté en 1999/2000 après une demande d’aggiornamiento sur la même question.
 

Pour faire bonne mesure d’équilibre, Marine Le Pen a aussi sommé Philippe Gannat, représentant d’un autre courant au sein du FN (plus « droitier », alors que le clan Philippot souhaite apparaître comme « ni gauche ni droite »), d’abandonner la présidence du groupe FN dans les Pays de la Loire. L’équilibre de la terreur, en quelque sorte ? Et alors que Philippot est soupçonné de vouloir modifier le nom du parti – il avait fait enregistrer en 2015 à l’INPI la dénomination « Les Patriotes », qui deviendra ensuite le nom d’une association créée autour de Philippot -, Marine Le Pen avait d’abord rejeté cette velléité (en assurant que « Les Patriotes » ne sera pas le futur nom du FN), avant de se prononcer elle-même pour un changement de nom du parti. Le 28 juin sur BFM TV, elle a ainsi annoncé un « congrès de la refondation » en février ou mars 2018, censé se pencher aussi sur cette question-là.
 

A l’heure actuelle, le parti d’extrême droite cherche ses marques, dans l’opposition à Emmanuel Macron où il n’apparaît pas comme la force dominante, vu que LFI et le PCF ont réussi à constituer un groupe parlementaire, mais non le FN avec ses huit députéEs. Le parti d’extrême droite cherchera sans aucun doute à sauter sur la première occasion de rebondir ; il a dores et déjà effectué des sorties contre le projet macronien de « réformer » le droit du travail, mais surtout contre la baisse programmée du budget des armées. Il faudra continuer à observer les stratégies de ce parti, qui demeure le pire ennemi des droits démocratiques et des oppriméEs.