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Front national : Le vent (très) mauvais

le 29 novembre 2015, par Bertold du Ryon

Dédiabolisons, dédiabolisons... mais jamais trop. Telle semble être la nouvelle devise de la présidente du Front national (FN). Initialement conçue comme un outil pour briser l’isolement relatif du parti d’extrême droite, la « dédiaboliation » - consistant à monter une image relativement normalisée et « responsable » du Front – devient contre-productive, aux yeux de sa direction, si elle rend le parti trop banal. Car il ne faut pas apparaître comme trop interchangeable avec les autres.

Si la stratégie de la « dédiabolisation » a clairement impliqué un renoncement à tout antisémitisme affiché et revendiqué (selon Louis Aliot, le soupçon d’antisémitisme constituerait « le seul verrou » qui tiendrait le FN éloigné du pouvoir), elle ne doit pas conduire en revanche à gommer toute forme de racisme de l’ « ADN » politique du FN. La « préférence nationale » constituant son fonds de commerce central, il est hors de question, pour Marine Le Pen et ses co-dirigeantEs, de renoncer à un discours anti-immigration et pro-discrimination virulent.

Alors que ce discours devenait de plus en plus audible voire de plus en plus dur depuis plusieurs semaines, les attentats du 13 novembre ont fourni au FN une occasion rêvée de surenchérir (entre autres) sur le sujet. A ce propos, la situation semble bien différente de celle qui prévalait en janvier 2015. A l’époque, suite aux attentats contre Charlie Hebdo et l’ « Hyper Cacher », le discours politique dominant était marqué par une espèce de recherche d’un consensus national. Alors que le gouvernement en place était, très provisoirement, le principal bénéficiaire de cette ambiance et d’une certaine vague de légitimisme (François Hollande montait de 17 % à 34 % d’opinions favorables dans les sondages… mais ce fut de courte durée), la droite tout comme l’extrême droite ne pouvaient ou ne voulaient pas s’extraire à ce climat. Le FN en ressortait à moitié, mais surtout parce que les autres forces politiques ne voulaient pas tellement de lui - alors que la direction de l’UMP plaidait tout de même le droit du FN de participer à la manifestation du 11 janvier -, et Marine Le Pen renonçait finalement d’elle-même de défiler à Paris le 11 janvier. Elle opta alors pour Beaucaire, petite ville du Gard à mairie FN, mais sa visibilité national était alors fortement réduite.

En novembre, ce n’est plus la même affaire. Que ce soit la droite sous Nicolas Sarkozy ou l’extrême droite : on tape, dès les premières heures suivant les attentats sanglant du vendredi soir, sur le gouvernement et son prétendu « laxisme ». L’heure est à l’offensive, à la surenchère.

Marine Le Pen, dans ce contexte, exploite surtout le filon anti-immigration. Elle avait radicalisé son discours depuis des semaines. Le 10 novembre dernier, elle déclara que, parmi ses priorités de politique régionale – si elle était élue à la tête de la nouvelle région Nord-Pas de Calais-Picardie (NPDCP) - elle entend « dénoncer et éradiquer toute immigration bactérienne ». D’après sa tribune dans la presse régionale, « les hôpitaux font face à la présence alarmante de maladie contagieuses non européennes, liées à l’afflux migratoire ». Elle prétendait ainsi refuser « cette mise en danger de la santé de nos compatriotes ».

Ce faisant, Marine Le Pen avait mis la main profondément dans le répertoire du racisme biologisant. Celui qui assimile l’étanger à la maladie, à la déchéance du corps, « la nation » étant assimilée à un corps biologique. Celui qui avait conduit son père, il y a un peu moins de trente ans, à parler de « sidatoires » pour interner des malades du SIDA, assimilés à un danger pour la nation.

Actuellement, la présidente du FN tente de surenchérir encore sur le contexte des attentats, en le liant à l’afflux de migrants depuis août dernier (très très relatif en France, si on le compare aux arrivées en Autriche, en Allemagne ou ailleurs). Prétendant que l’arrivée de migrants ayant fui la guerre en Syrie est liée aux risques terroristes, Marine Le Pen a ainsi demandé, dimanche 15 novembre – à la sortie de l’Elysée où elle avait été consultée par François Hollande – « l’arrêt de tout accueil de migrants » ainsi que « de leur dispersion sur les villes et villages » français. Alors que la plupart des personnes ayant quitté la Syrie ont, justement, fui les actes criminels des djihadistes, et/ou ceux du régime qui a laissé Daïch s’installer puisque ça l’arrangeait stratégiquement (dans une optique du « Nous ou eux, seule alternative »).

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Aymeric Chauprade et les pilotes "d’Air Cocaïne" à Saint-Domingue peu avant leur exfiltration

Une vraie calamité, en revanche, réside pour Marine Le Pen dans la gestion des conflits internes. Un parti qui a – malheureusement – le vent en poupe, ça signifie aussi des dents longues, des ambitions et des egos à gérer. Dans un cas, le problème vient d’être résolu : le 09 novembre dernier, le député européen Aymeric Chauprade (ex-chef de la délégation du FN au Parlement européen) a déclaré qu’il quittait le parti. Parmi les griefs, développés dans Le Figaro, il y avait le fait que Marine Le Pen aurait « dessaisi de toutes ses responsabilités, en janvier dernier, un de ses principaux collaborateurs » ; il parlait de lui-même. Les ambitions de Chauprade avaient en effet été bridées, certaines de ses tirades anti-musulmanes allant trop loin sur le plan tactique. Mais les désaccords entre Chauprade et une partie de la direction actuelle du FN dissimulent autre chose. L’eurodéputé, ancien enseignant de stratégie à des officiers de l’armée française, conserve un « fil à la patte » avec des milieux de l’armée française. Alors que des (officiellement) anciens militaires, autant de barbouzes, avaient libéré en octobre les pilotes français impliqués dans l’affaire « Air Cocaïne » - bien intégrés dans le trafic lucratif de drogue – en République dominicaine, Chauprade y avait été activement impliqué. Cela lui fut reproché à l’intérieur de son parti. De leur côté, certains milieux de l’armée ont dû voir d’un mauvais œil ce rapport avec une formation non reconnue comme « parti de gouvernement ». Tout cela a dû jouer dans la rupture.

Chauprade n’a pas pour autant tourné le dos à l’extrême droite politique. Dans une interview au « Figaro », il souhaite une nouvelle grande alliance à droite qui incluerait, entre autre, Robert Ménard (maire élu sur une liste FN sans en avoir la carte), Nadine Morano – Madame « race blanche » à la droite extrême de l’UMP/LR – ou encore Philippe de Villiers. Désormais à l’extérieur du FN, il entend ainsi peser sur les milieux qui pourraient le ramener à une alliance avec la droite (libérale). Dans le même esprit, il entend aussi influer le FN pour qu’il modifie sa ligne en matière sociale et économique, qui fait l’objet de nombreuses critiques depuis six mois, apparaissant trop « à gauche » (en fait, allant dans le sens de la pure démagogie sociale) aux yeux de nombreux acteurs dans le et hors du FN. Chauprade déclaire ainsi : « Je crois faux (l’argument de Marine Le Pen) parce qu’en réalité, elle récolte les gens de voix désespérés. Son projet n’est pas fondé sur les forces vices de l’économie », une grosse erreur aux yeux d’Aymeric Chauprade.