Actualités

Front national : un congrès (inter)national...

le 7 décembre 2014, par Bertold du Ryon

Le week-end dernier à Lyon, le congrès du FN ne révélait pas de véritables enjeux en termes de direction. La présidente était l’unique candidate à sa réélection...

Marine le Pen et Sergueï Narychkine (président de la Douma) en avril 2014

Dans l’Histoire récente, on a vu naître le métier de « kremlinologue ». Aux grandes heures de la dictature soviétique, on appelait ainsi les vrais ou faux spécialistes qui savaient (ou prétendaient savoir) détecter les changements de ligne, de tactique et/ou de composition du noyau dirigeant, qui se cachaient derrière des détails en apparence anondins. Tel dirigeant était-il placé au premier rang à la tribune du 1er mai ou en avait-il disparu, tel autre apparaissait-il à proximité du cercueil de l’apparatchik qui venait de décéder… ? En l’absence de toute transparence sur les choix politiques, ces signes trahissaient souvent les inflexions en cours.

Sans aller réinventer ce pseudo-métier, nous pourrions nous improviser « kremlinologues » face aux enjeux du dernier congrès du FN, tenu le week-end des 29 et 30 novembre à Lyon. Et ceci dans un double sens. D’abord en raison de la présence ostensible de représentants du pouvoir russe actuel, alors que la presse avait révélé huit jours avant le congrès plusieurs détails concernant un financement russe du FN. Ensuite, l’absence d’affrontement transparent et démocratique à propos des enjeux de positionnement politique et stratégique pourrait nous amener à lire, là encore, dans le marc du café en observant les événements.

Le congrès du parti d’extrême droite ne révélait pas de véritables enjeux en termes de direction : la présidente était l’unique candidate à sa réélection, et a été en toute logique « élue avec 100 % des voix », ce qui fait quelque peu… soviétique. Surtout, les orientations ne faisaient l’enjeu d’aucun débat contradictoire, devant ou avec les congressistes. Au FN, il existe des tendances parfois appelées « sensibilités », mais elles ne peuvent pas s’afficher ouvertement ; et les choix des marqueurs idéologiques sont effectués à travers les choix des personnes mais jamais discutés ouvertement.

Dans ce contexte, les repères internationaux constituaient un enjeu relativement important de ce congrès. En amont, un débat sur la stratégie internationale avait durement opposé, depuis le mois d’août, Aymeric Chauprade – chef de file des députés FN au Parlement européen – d’un côté, et l’antisémite professionnel Alain Soral de l’autre. Les positions de ce dernier, se voulant « résistant au Nouvel ordre mondial » et à « l’Empire américano-sioniste », étant partagées plus ou moins par certains cadres du FN, même si Soral se place en dehors du parti depuis 2009. Chauprade, quant à lui, avait prôné dans un papier publié au cœur de l’été de s’allier au pouvoir russe d’un côté, à la droite israélienne de l’autre. Et de définir l’islamisme sunnite comme ennemi principal (qu’il s’agit, ensuite, pour le FN de relier à l’agitation contre l’immigration musulmane présente en France).

Chauprade, qui avait aussi proposé de soutenir ouvertement les frappes militaires des USA contre les djihadistes en Irak et en Syrie (alors que la majorité du parti est pour un soutien logistique de la France sans participation active), sort totalement marginalisé de ce congrès. Alors qu’une vice-présidence pour lui avait été évoquée en amont, il n’entre dans aucune des instances dirigeantes du FN. Sur certains points, il est visiblement allé trop loin. Aussi une partie des dirigeantEs du FN était-elle montée sur le créneau, récemment, pour demander un vote favorable du FN, à l’Assemblée nationale, à la reconnaissance symbolique d’un Etat palestinien. Au sein du FN, cette question est évidemment reliée à une autre, cachée, qui consiste à savoir quelle place en étant donné à l’antisémitisme antijuif, par rapport au racisme anti-arabe. Marion Maréchal-Le Pen avait initialement plaidé pour un vote favorable, même si elle a finalement choisi l’absention, cette semaine.

Concernant l’alliance avec le pouvoir russe, les choses sont très claires, en revanche. Concernant le crédit de neuf millions d’euros donnée au FN par une banque russe, il s’agissait de tout sauf d’une affaire de crédit apolitique. Si les informations de « Médiapart » sont exactes, Marine Le Pen avait rencontré Vladimir Poutine lui-même, en février 2014, avant que ce crédit ne soit accordé au parti (un voyage non annoncé officiellement, à la différence des accueils en grand pompe qui était réservés à Marine Le Pen à Moscou en juin 2014 puis en avril dernier). Les liens avec le pouvoir russe ont été affichés au grand jour, lors du congrès, puisqu’un vice-président de la Douma – Andreï Issaïev – et le chef adjoint de la Commission des affaires internationales du Sénat russe, Andreï Klimov, y étaient présents. Les deux Andreï appartiennent au parti « Russie unie », au pouvoir. Un autre invité international était Geert Wilders, chef de file de l’extrême droite aux Pays-Bas et du « Parti pour la liberté » (PVV). Ceci pourrait apparaître contradictoire, dans la mesure où Wilders représente une extrême droite « occidentaliste » selon les termes utilisés dans cette mouvance. Mais Wilders a fait un chemin qui l’a éloigné de son pro-américanisme initial vers un nationalisme « souverainiste » et neutraliste. Puis l’extrême droite n’a jamais cherché une cohérence politique, en discutant des textes jusqu’aux virgules, mais elle n’a toujours effectué que des « coups » en plantant des marqueurs idéologiques.

L’élection au Comité central du FN, instance d’une centaine de membres sans véritable pouvoir de décision, a toujours servi de baromètre pour mesurer la popularité de tel ou tel dirigeant. Ici, c’est Marione Maréchal-Le Pen qui a fait un gros score et a raflé la première place, avec 80 % des voix des militantEs exprimées, aidée par son patronyme. Florian Philippot, présenté comme son grand rival parce qu’incarnant un positionnement stratégique différent, a dû se contenter de la quatrième place avec 69 % des suffrages. Ceci n’est cependant pas une déroute, que certainEs avaient espérée ou redoutée. Les deux figures du parti vont ainsi pouvoir continuer leur route.

Philippot, vu par beaucoup comme un « technocrate », jeune de 33 ans et au FN depuis seulement trois ans avant de connaître une fulgurante carrière de vice-président du parti, passe pour un conseiller ayant l’oreille de la présidente. Il représente une ligne qui mise avant tout sur les sujets économiques et sociaux, pour lesquels le FN doit se substituer à la gauche en marginalisant celle-ci et en monopolisant l’opposition au libéralisme. Marion Maréchal-Le Pen fait partie de celles et de ceux qui pensent que « ça commence à faire beaucoup » en termes de discours social (voire « socialisant » à leurs yeux), et qu’il ne faut pas négliger les intérêts surtout du petit patronat. Aussi s’appuie-t-elle, qui a aussi le soutien de son grand-père Jean-Marie pour corriger la ligne de sa tante Marine, sur le succès de mobilisations droitières sur le thème des « valeurs », notamment contre le mariage homosexuel. Ceci pour relativiser l’importance de la démagogie sociale dans le positionnement du parti, qui a une place importante dans le discours actuel de Marine Le Pen.

Le vote au « Comité central » a révélé autre chose, au passage. Alors que le FN revendique publiquement 83.000 adhérents, alors que le calcul des votes tels qu’indiqués par la direction du parti démontre qu’il y a en réalité moitié moins : environ 42.000. Le FN a toujours eu l’habitude de gonfler le nombre de ses adhérentEs.