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Horreur boréale : le parti d’extrême-droite les « Vrais finlandais » fait son entrée au gouvernement !

le 17 juin 2015, par Raoul Guerra

Fort des 17,6% obtenus par les « Vrais finlandais » lors des législatives d’avril 2015, son leader et porte-parole Timo Soini a fait son entrée le 27 mai 2015, avec 3 autres membres de son parti [1] dans le gouvernement de coalition emmenée par le « Parti du centre ». Une première pour cette organisation classée à l’extrême droite par Dan Koivulaakso, journaliste et auteur de « L’extrême-droite en Finlande » que nous avons rencontré au cours de l’été 2014.

Dan Koivulaakso

En préambule à cette interview, petit retour sur l’histoire de ce pays non scandinave juché, entre Suède et Russie, à l’extrême nord de l’Europe.

Envahie tour à tour par l’aristocratie suédoise (dès le XII° siècle) puis la Russie tsariste (XIX° siècle) qui en fait un grand duché autonome de l’empire en 1809, la Finlande connaît une forte montée en puissance du mouvement socialiste à la fin de XIX° siècle. Le 6 décembre 1917, c’est à dire en pleine révolution russe, la droite majoritaire au parlement proclame l’indépendance du pays, indépendance reconnue par le pouvoir soviétique dès janvier 1918 comme Lénine s’y était engagé auprès des communistes finlandais. Face à une « Finlande rouge » extrêmement massive -composée d’ouvriers et de métayers- et menaçante pour cette toute nouvelle bourgeoisie qui mène le pays, le gouvernement constitue une armée de « Gardes blancs » conduite par le général Mannerheim et soutenue par l’Allemagne. La défaite de la « Finlande rouge » doit être massive et définitive:des dizaines de milliers de « Rouges » mourront au combat mais surtout après la guerre, exécuté-e-s ou de faim dans des camps. Cette défaite terrible ne mit pas le peuple finlandais à l’abri des conflits du 20ème siècle : attaquée par l’URSS dès le Pacte germano-soviétique, la Finlande devait échanger ensuite sa sortie du conflit mondial contre sa neutralité dans la guerre froide, qui a duré presque jusqu’à nos jours.

TQLF : Quel est votre parcours ? Pourquoi ce livre ?

J’ai tout d’abord travaillé sur le racisme à l’université au début des années 2000. Puis auprès de demandeurs d’asile, d’immigrés et de sans-papiers au sein de l’organisation No Border. Je suis enfin membre et élu municipal à Turku du parti politique finlandais Vasemmistoliitto, l’Alliance des gauches.

Les résultats obtenus par (Perussuomalaiset (PS), le « Parti des vrais Finlandais », aux élections de 2011 nous ont conduit à écrire ce livre [2]. Nous avons réalisé à cette occasion que rien de conséquent n’avait été écrit sur l’extrême-droite en Finlande depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

TQLF : Quel fut l’accueil fait à votre livre ?

Le livre a suscité beaucoup d’intérêt avant même sa publication : salle de 400 personnes remplie au salon de livre de Helsinki, sous protection policière, ce qui en Finlande est exceptionnel... En outre, sa visibilité a sans doute été accrue par le fait que Li Andersson et moi même sommes élus dans des conseils municipaux, Li à Helsinki et moi à Turku.
Le livre compte deux fois plus de références qu’une thèse classique en sciences sociales : nous avons utilisé des livres, des articles de journaux, des comptes-rendus de décisions de justice et des sources produites par les groupes d’extrême-droite eux-mêmes, ce qui a renforcé le poids et la crédibilité de l’ouvrage. Résultat : une couverture médiatique à la fois importante et élogieuse. La partie historique du livre a été encensée, mais certains ont cependant apporté des réserves sur la partie consacrée à PS jugée trop polémique.
Sa publication a également attiré l’attention des extrêmes-droites. Le 30 janvier 2013, lors de sa présentation à la bibliothèque municipale de Jyväskylä, trois sympathisants de Suomen Vastarintaliike [3] ont essayé de perturber la réunion et ont blessé un des organisateurs avec un couteau. L’incident a été très médiatisé. Malgré tout, ces réactions sont le fait d’individus peu organisés, un travail d’amateur si on le compare aux méthodes existantes en Suède par exemple.

TQLF : L’extrême-droite est-elle un phénomène nouveau en Finlande ? Pouvez-vous résumer en quelques phrases les thèses développées dans votre ouvrage ?

L’héritage de la Finlande « blanche » demeure très présent. Nous ne souhaitions cependant pas nous focaliser sur les mouvements d´extrême-droite des années 1930 [4] mais plutôt sur l’extrême-droite européenne actuelle et son histoire récente. Nous avons donc choisi de prendre l’année 1944 comme point de départ, année au cours de laquelle l´IKL principale organisation proche du fascisme italien est interdite en Finlande.

A la chute de l’Union soviétique, certains groupuscules ont à nouveau cherché à émerger, à commencer par l´IKL « nouvelle version [5] » en 1993 qui a présenté des candidats aux élections municipales, puis Suomen Sisu [6] SS en 1998 qui a progressé grâce à une utilisation habile d’internet et des forums de discussion sur le web. SS devient alors une force centrifuge pour les groupuscules nationalistes. Certains membres fondateurs d’IKL et de SS deviendront par la suite membres de PS.

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TQLF : Quel est l’histoire du parti PS et de son leader ? Des tendances internes ?

Perussuomalaiset voit le jour en 1995, année au cours de laquelle la Finlande adhère à l´Union européenne. Ce parti des Finlandais « de base » [7] remplace le Parti rural de Finlande (SMP) [8] en déclin depuis le début des années 1980. Une importante partie des cadres de SMP dont les porte-paroles actuels composent la nouvelle direction de PS. PS va progressivement engranger les succès électoraux durant les années 2000 pour finalement faire entrer 39 députés (19,1% des suffrages, 3ème force politique du pays) au parlement de Finlande en 2011. Il est aidé en cela par le talent médiatique de son porte-parole Timo Soini : élu en 2009 seul député PS au parlement européen [9], une expérience qui lui a permis de tisser des liens avec d’autres organisations conservatrices notamment britanniques, c´est lui qui cimente un parti loin d´être uni. Ainsi, lors des européennes de 2014 [10], une fraction "radicale", conduite notamment par Jussi Halla-Aho [11] et adepte de « dérapages chroniques » mais de plus en plus "bridée" en interne aurait souhaité passer des alliances avec des groupes "plus extrêmes". Malgré ces pressions, le PS version Timo Soini est parvenu à intégrer ses deux députés élus au groupe "respectable" des Conservateurs et Réformistes Européens [12]. Timo Soini souligne par ailleurs qu’il réfute les idées du FN.

En dépit de tels efforts de « respectabilité », je pense cependant que PS peut être classé à l’extrême-droite même si son électorat, composé en partie de gens déçus par les partis traditionnels, ne l’est pas forcément. Les membres de PS eux-mêmes rejettent cette appellation et se qualifient de « populistes ».

Dans notre livre, on distingue deux catégories : les groupes « fascistes » et les groupes de la « droite radicale populiste ». Cette dernière appellation a été utilisée notamment dans des publications dites « académiques » et je l’utiliserais sans hésiter pour décrire PS. Une multitude de « sensibilités » existe en son sein : on peut dire que ce parti représente l’extrême-droite avec toutes ses variantes imaginables.

- Quel est leur programme ?

Bien que son porte parole s’en défende, le discours de PS EST raciste. Le programme « ethno-nationalisme », souvent emprunté à la vieille Nouvelle droite française met en avant un « chauvinisme social » et une « finlandité » qui vise les immigré-e-s, notamment somalien-ne-s. En ce sens, PS a par exemple proposé d’avancer l’âge de la retraite pour les couples de familles nombreuses...à condition qu’un des deux parents soit de nationalité finlandaise ! PS cherche à mettre en avant la défense des « intérêts de la majorité » au détriments des droits légitimes de ce qu’il considère comme des minorités : immigré-e-s, homosexuel-le-s... Par un discours marqué par une « attitude critique envers l’immigration » et développé notamment par Halla-Aho, médiatique plume du parti, l’immigration, bien que faible en Finlande [13] est désormais décrite dans les médias comme « un problème ». PS cherchant à éviter la comparaison avec les allumés du complot comme avec les groupuscules clairement (néo-)fascistes, Halla-Aho relaient donc avec finesse les « théories » complotistes du dit « Choc des civilisations » mais en évitant les discours et théories trop ridicules. Il n’a cependant fait l’objet que de condamnations de principe, plus sur la forme d’ailleurs, par son parti malgré ses nombreuses sorties ouvertement racistes.

Ce discours de PS les conduit donc également, et c’est une thématique important chez eux, à s’opposer au bilinguisme finnois-suédois.

Enfin, leur nationalisme les amène à développer un programme très anti Union européenne. En ce sens, PS réclame un renforcement des États-nations. PS s’est par exemple montré très hostile au plans de « sauvetage » de la Grèce, du Portugal et doit son succès en grande partie à ça. Ce qui l’amène à conclure que soit la Finlande doit quitter l’UE soit les pays « qui ne respectent pas les règles fixées par Bruxelles » doivent le faire. « Parti ouvrier sans socialisme » selon Timo Soini, PS entend défendre les laissés pour compte face aux « élites ». Peu adepte des thèses néo-libérales, PS défend l’État providence [14]... « pour ceux qui le méritent » : les fermiers et petits propriétaires, les artisans, les petits patrons, les fonctionnaires, les ouvriers mal payés... Les scores de PS sont beaucoup plus importants dans les zones rurales qu’à Helsinki.
Ils ont récupéré des électeurs de Kokoomus, Keskusta, Sosiaalidemokraatit [15], peu de l’Alliance des gauches et des Verts. Et pas mal de gens qui jusque là ne votaient pas et voient dans le vote PS un vote « contre le système ».

La plupart des électeurs sont des hommes d’âge moyen, salariés vivant à la campagne et bénéficiant de revenus « normaux ». PS a également voulu prendre une place importante dans les syndicats mais n’y est pas parvenu. Enfin, même si cette revendication semble moins mise en avant aujourd’hui, un des objectifs de PS a été la disparition de l’euro.

Par ailleurs, outre le fait d’être sexistes et homophobes, certains membres de PS sont très religieux et mettent en avant la défense de valeurs chrétiennes : Timo Soini, converti en 1988 au catholicisme car opposé à l’avortement, à l’ordination des femmes prêtres, au communisme et à l’athéisme [16], fait à ce titre figure d’exception dans un pays à très forte majorité luthérienne (74% de la population).

Sur la scène internationale, PS est pro-Israël et anti-Russie [17], une vieille tradition en Finlande, même si c’est problématique car être aujourd’hui pro-Ukraine signifie faire partie d’un front avec l’Europe ! PS a donc préféré peu évoquer la Russie dernièrement. PS refuse également pour l’instant l’adhésion de la Finlande à l’OTAN.

TQLF : Peux-tu nous dresser un portrait de l’extrême-droite extra-parlementaire en Finlande ?

Première organisation à faire surface à la chute de l’empire soviétique, l’IKL [18] de Matti Järviharju développe un discours ultra nationaliste et milite notamment pour le rattachement de la Carélie à la Finlande. En lien avec Jean-Marie Le Pen, une délégation de l’IKL participera au défilé puis au meeting du FN le 1er mai 1996 et sera invitée au congrès du FN à Strasbourg en 1997.

Entre 1998 et 2007, Suomen Sisu fut le principal groupe extra-parlementaire. Recyclant certaines des théories de la Nouvelle droite française, cette association qui s’apparente à un « think tank » avant tout islamophobe est parvenue, à grands renforts de "nous ne sommes pas racistes mais ", "nous avons une attitude critique envers l’immigration" (...) à imposer des changements dans le langage politique et médiatique et à faire ici aussi de l’immigration [19] "un problème". Suomen Sisu furent les premiers à diffuser les caricatures de Mahomet en Finlande. Ils ont initié en Finlande un « mouvement anti-jihadiste ».

Par ailleurs, les liens entre les groupes nordiques sont étroits, au moins virtuellement et Halla-Aho [20] a joué un rôle central, par exemple sur le site islamophobe Gates of Vienna. Nous avons interviewé Teemu Lahtinen, ancien porte-parole de Suomen Sisu et actuellement membre de PS : selon lui, l’objectif de SS était de devenir "leader sur le marché" et la principale référence des groupes nationalistes en Finlande en faisant de l’immigration un sujet central dans le champ politique et médiatique.

Ils ont su tirer profit d’internet et ont organisé des événements, par exemple au moment du boycott de l’Autriche faisant suite à l’élection de Jörg Haider ou contre l’interdiction du NPD en Allemagne. Quand le groupe a commencé à décliner, ses principaux animateurs ont fini par rejoindre PS, notamment Jussi Halla-Aho. Cependant, en adhérant à PS et en devenant des figures médiatiques, ces militants ont eu un choix à faire et ont donc « mis en veilleuse » leur appartenance à un Suomen Sisu trop « radical ».

Au cours des années 90, on a par ailleurs vu émerger des groupuscules comme Suomen vastarintaliike [21] (quelques dizaines de membres) se réclamant national-socialiste. Ils ont fait parler d’eux en menant des campagnes violentes et notamment en agressant des manifestants de la Helsinki Pride (la Marche des fiertés finlandaise) en 2011. Suomen vastarintaliike et ses organisations sœurs Svenska Motståndsrörelsen (Suède) et Den Norske Motstandsbevegelsen (Norvège) forment le Mouvement de résistance nordique glorifiant la mythologie viking [22]. Selon la police de sécurité intérieure suédoise (SÄPO), Svenska Motståndsrörelsen représente actuellement la menace intérieure la plus grande au sein de la Suède (meurtres, etc). En Finlande, le groupe demeure cependant très folklorique. Malgré quelques tentatives de rapprochement et des contacts, Suomen vastarintaliike et PS n’ont pas de liens officiels.

Côté Kultur...

Dans les années 90, les pays nordiques, notamment la Suède, ont été au centre de la scène musicale "White power". Ce mouvement "nazi-skin" semble cependant avoir décliné aujourd’hui. Les subcultures ont malgré tout servi de vivier de recrutement pour le Mouvement de résistance nordique. Aujourd’hui, les discours idéologiques et les organisations politiques semblent cependant avoir pris le pas sur l’aspect festif de ces subcultures.

TQLF : Où en est l’anti-fascisme en Finlande ?

Des petits groupes antiracistes et féministes se constituent (par exemple no borders) souvent éphémères. Depuis un an ou deux, quelques groupes se sont créés (Antirasismi X).

Depuis la fin des années 90 et début 2000, il n’y a plus eu de gros groupes antifa en Finlande car il n’y avait pas de nécessité. Les dernières manifs ont davantage été spontanées.

[1Timo Soini - ministre des affaires étrangères et européennes
Jussi Niinistö - ministre de la défense
Hanna Mäntylä - ministre des affaires sociales et de la santé
Jari Lindström - ministre de l’emploi et de la justice

[2« Äärioikeisto Suomessa » (L’extrême-droite en Finlande), 2012, Li Andersson, Mikael Brunila & Dan Koivulaakso

[3« Mouvement de résistance finlandaise »

[4Notamment deux mouvements : Lapuan liike (« Mouvement de Lupua », 1929 – 1932) ; Isänmaallinen kansanliike - IKL (« Mouvement populaire patriotique », 1932-1944 : organisation nationaliste, anti-communiste)

[5Isänmaallinen Kansallis-Liitto (« Alliance patriotique nationale »)

[6Le terme « Sisu » n’a pas d’équivalent en français : c’est un mélange de « détermination, de persévérance, courage... » très prisé par les Finlandais-e-s. Suomen=finlandais.

[7Voire même « basiques » pour coller plus précisément au sens de « Perus ». Le parti a fini par faire sienne la traduction « True Finns » adoptée à l´international, même si officiellement celui-ci rejette la connotation raciste de « vrais » ou « véritables » finlandais qui subsiste en anglais comme en français...

[8Suomen Maaseudun Puolue : fondé en 1959 par Veikko Vennamo, ce parti qui compta jusqu´à 18 députés s´adressait prioritairement aux petits fermiers déplacés d´une partie de la Carélie, à l´íssue de la seconde guerre mondiale par la Russie alors soviétique.

[9Au sein du groupe « Europe de la liberté et de la démocratie directe » où il côtoie entre autre le drôlissime Philippe de Villiers (MPF), la Ligue du nord, l´Ukip britannique de Nigel Farage...

[1018 % des suffrages ...

[11Également membre de l´association Suomen Sisu

[12ECR : avec entre autres le Parti conservateur britannique, Droit et Liberté des frères Kaczyński en Pologne...

[13Entre autre pour des raisons linguistiques et climatiques.

[14Ce qui les positionne au centre gauche de l’échiquier politique finlandais alors qu’au parlement européen, ils sont plus proche des droites « dures » voire de partis d’extrême droite.

[15Respectivement Parti de la Coalition nationale, Parti du Centre, Parti social-démocrate

[16Timo Soini, interview in Uusi Tie, 2009

[17Tradition en Finlande d’un discours anti-russe et anti URSS

[18Le nom n’est pas sans rappeler l’IKL fasciste interdite en 1944.

[19Moins de 3% en Finlande en 2009...

[20Condamné en 2009 pour avoir comparé l’islam à la pédophilie...

[21« Mouvement de résistance finlandaise »

[22...vaste blague en Finlande où l’on cherche toujours le fameux « viking finlandais »...