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L’extrême droite à l’assaut du pouvoir en Europe : #4 - Des sources d’inspiration pour le Front national

le 29 mai 2018, par Commission nationale antifasciste

Après la Bulgarie (pays où trois partis d’extrême droite participent à l’alliance gouvernementale), la Hongrie et la Pologne dirigées par des droites bien extrêmes, ce sont désormais l’Autriche puis l’Italie qui ont vu des forces d’extrême droite monter au gouvernement, ces derniers mois. L’Autriche créant, en quelque sorte, une continuité territoriale entre des pays du centre-est de l’Europe très hostiles à l’immigration – réunis dans le « groupe de Visegrad » – et une Italie qui inaugure une alliance inédite entre un mouvement populiste « post-idéologique » et l’extrême droite. Retour sur ces inquiétantes dynamiques, avec également un focus du côté de l’Allemagne où, là aussi, l’extrême droite a le vent en poupe.

Dossier réalisé par la Commission nationale antifasciste du NPA :
1 - Autriche, l’extrême droite aux ministères régaliens
2 - Italie, le national-populisme au pouvoir
3 - Allemagne, spectaculaire percée de l’AfD
4 - Des sources d’inspiration pour le Front national


Le 1er mai dernier, le FN aurait pu célébrer la journée internationale des travailleurs dans le bassin minier des Flandres… mais il organisait plutôt à Nice la « fête des Nations » avec son groupe du Parlement européen, le Mouvement pour une Europe des nations et des libertés (MENL). Malgré les absences de Matteo Salvini et de Geert Wilders, tous les autres « partis frères » avaient envoyé des délégués : Tomio Okamura (République tchèque, SPD), Harald Vilimsky (Autriche, FPÖ), Gerolf Annemans (Flandre, Vlamms Belang), Michal Marusik (Pologne, KNP), Veselin Mareshki (Bulgarie, Volya), Phaillos Kranidiotis (Grèce, Nea Dexia) et Marine Le Pen et Nicolas Bay pour le FN.

Un espoir venu d’Autriche et d’Italie ?

C’est, pour le FN, l’occasion de saluer les scores des « partis patriotes » d’Autriche et d’Italie comme autant d’exemples de réussite. Mais pour passer « d’un parti d’opposition à un parti de pouvoir », les stratégies d’alliance et la négociation des positions restent encore à trouver, quitte à accepter de mettre en veilleuse quelques ­fondamentaux… quoique.

L’exemple autrichien est pour Ménard, en marge du FN et tenant farouche de l’union des droites « hors les murs », l’occasion de critiquer la position de Marine Le Pen. Mais pour Louis Aliot, la réussite des accords électoraux autrichiens offre une perspective « inévitable ». L’Autriche donne quelques signes d’espoir aux artisans d’une alliance entre les droites.

Ainsi Jérôme Rivière salue non « pas [un] pacte bobo avec des centristes mais une alliance de conviction ». Cet ancien du Centre national des indépendants et paysans (CNIP) proche de Léotard s’est fait virer par Sarkozy de l’UMP pour s’être présenté contre Éric Ciotti en 2007. Il rejoint alors de Villiers puis représente le FN aux législatives du Var en 2017 sur une ligne identitaire et souverainiste : un itinéraire logique selon Novopress, l’agence de presse des Identitaires. De même, Gilles Lebreton, allant dans le sens de Louis Aliot, envisage pour 2022 une coalition sur la base d’un contrat de gouvernement : « Le salut de la France sera peut-être à ce prix ! » Lebreton, ancien souverainiste de la ligne Pasqua-Villiers, arrivé au FN en 2011 après un passage par le SIEL, remplace Édouard Ferrand à la tête de la délégation du FN au Parlement européen, depuis le décès de ce dernier.

L’Italie constitue un autre cas d’étude satisfaisant pour le FN. Le congrès du FN de mars 2018 s’ouvrait après la victoire électorale de la Ligue et de ses alliés. Le FN y voit alors une « stratégie efficace de désenclavement politique » de bon augure pour les prochaines élections. Mais l’accord de gouvernement qui suit, avec le « Mouvement 5 étoiles », est encore plus intéressant pour le FN : des mesures sociales (comme un « revenu de citoyenneté » d’abord jugé comme de l’assistanat par la Ligue) sont couplés aux fondamentaux de l’extrême droite, préférence nationale et « conséquent volet anti-immigration » dixit Louis Aliot, ainsi qu’à des mesures de réduction de la dette et de baisse de la fiscalité. Ce contrat de gouvernement s’inscrit «  au moins sur le papier, majoritairement dans la ligne » qu’Aliot défend. Dans sa tribune à Causeur du 19 mai 2018, il ajoute : « Mais surtout, de notre point de vue français, ce gouvernement sera un nouveau garde-fou pour s’opposer aux décisions unilatérales des fonctionnaires européens non élus qui entendent nous dicter notre conduite ». Le soutien aux gouvernements d’Autriche et du cercle de Visegrad relève certes d’un accord idéologique. Mais il s’agit surtout d’une occasion d’alimenter les critiques contre les « persécutions » de l’Union européenne.

La Pologne : un « modèle de résistance »

« Persécutions » contre la Pologne, qui veut « réformer sa propre justice » en renforçant le contrôle de l’institution judiciaire pour le gouvernement. Selon Gilles Lebreton, sa « souveraineté est violée » par la Commission de Bruxelles, le Conseil des États membres et les partis « eurolâtres » du Parlement. Lebreton voit en la Pologne un « modèle de résistance » et une « championne des libertés » : son roi Jean III Sobieski «  a sauvé l’Europe en 1683 en repoussant les Turcs devant Vienne »… sacré modèle ! « Persécutions » contre la Hongrie qui refuse les « leçons de morale et la submersion migratoire ». Gilles Lebreton défend la Hongrie de Viktor Orban, qui « nous protège par son mur anti-migrants ». C’est sûrement cela, le « nationalisme à visage humain » que propose cet homme d’ouverture…

En 2008, dans un ouvrage universitaire, ce juriste condamnait l’influence de Carl Schmitt au FN, une «  menace réelle pour l’avenir de nos libertés publiques ». Mais il jugeait en 2014 que le FN avait considérablement évolué et que ses critiques avaient été entendues au bureau politique du FN. Le cas de Lebreton est typique de la logique de dédiabolisation du FN : tant que les références idéologiques les plus marquées ne sont pas étalées au grand jour, les mesures politiques correspondantes sont bonnes à prendre.

Et tant qu’il s’agit de lutte contre « l’immigration invasive », on s’arrange avec les relents d’antisémitisme. La députée européenne FN Dominique Bilde, dans son soutien à la Hongrie, ne cache pas une certaine admiration pour les mesures de Viktor Orban contre le financement de la « propagande multiculturaliste » qui ont obligé George Soros « à plier bagage pour l’Allemagne ». Louis Aliot s’empressera de relayer la nouvelle : « Le président Hongrois Viktor Orban accuse George Soros d’être responsable de la montée de l’antisémitisme en Europe mais également du rejet de l’UE par les populations, en intervenant dans la vie politique de nombre de pays, notamment en finançant des ONG pro-UE ou pro-migrants ».

L’islamophobie comme dénominateur commun

Le mot d’ordre « d’Europe des nations » et le projet « d’Union des nations européennes », avancés par le FN contre la politique actuelle de l’UE ne disent pas grand-chose sur la politique envisagée. Il s’agit plus de formules un peu creuses pour contenter les nationalistes jacobins comme les partisans d’une Europe des peuples et pour rassembler les diverses familles politiques européennes.

Il ne reste pas grand-chose des polémiques entre pro-croates (oustachis) et pro-serbes (tchetniks), pas plus que des engagements plus récents pro-ukrainien ou pro-russe. D’abord car, hormis Thibaut de la Tocnaye, conseiller régional en PACA, les tenants d’une ligne catholique anti-communiste, notamment autour de Chrétienté-solidarité, ne sont plus légion... Mais surtout la crise yougoslave des années 1990 a contribué à placer la question de l’islam au cœur des positions de l’extrême droite européenne. Avec le rejet de l’immigration extra-européenne, l’islamophobie est le dénominateur commun, au sein du FN comme entre les partis du Mouvement pour l’Europe des nations et des libertés. Les gouvernements de Serbie et de la République serbe de Bosnie ont ainsi rejoint le club des dirigeants chéris par l’extrême droite européenne. Édouard Ferrand, alors à la tête des députés européens du FN, les avaient rencontrés en 2016. Il saluait dans la Serbie le « chaînon central de l’amitié pour une construction européenne basée sur les peuples et les identités », et un élément dans la construction d’une « grande union avec Paris, Berlin, Belgrade, Varsovie et Moscou ». La figure de Poutine et sa politique autoritaire est l’autre trait rassembleur de cette extrême droite européenne.