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La flamme se maintient...

le 16 mars 2018, par Redita

[note : L’article traite, entre autre, de nombreux cadres du Front National peu connus du grand public. Vous pouvez retrouver le trombinoscope en bas de l’article.]

Symbole de sa refondation, le Front national devrait se muer en Rassemblement national. Le terme qualifiait déjà le groupe parlementaire de 1986, coalition de députés fraichement entrés au FN, comme Bruno Mégret, et des cadres déjà historiques dont Bruno Gollnish et Jean-François Jalkh sont les derniers représentants. La flamme tricolore sera conservée, « si élégante, si moderne, si reconnaissable ». Ces petites pirouettes satisfont les nouveaux adhérents et tentent de rassurer les anciens. Aliot, élu n°1 au nouveau Conseil national, trouve que « c’est le moment ou jamais de tout changer ». Mais le congrès de Lille ne bouscule pas les fondamentaux : défense de la valeur-travail, défense de la famille, défense de l’identité française, avec un objectif clair, le pouvoir.

1 - Un programme toujours d’extrême droite

Le refus de la loi Travail et le maintien du départ à la retraite à 60 ans ne suffisent pas à gauchir son discours ; pas plus que le maintien des 35h, d’autant que c’est pour proposer un « travailler plus pour gagner plus » avec la défiscalisation des heures supplémentaires [1]... Dans son discours de clôture, MLP parle de protections, jamais de protectionnisme, trop connoté trop « Philippot ». Mais la tonalité sociale subsiste : « Nous sommes les défenseurs des ouvriers, des employés et de ces malheureux agriculteurs sacrifiés sur l’autel du libre-échangisme et de la concurrence déloyale. Nous sommes les défenseurs les plus humbles à l’égard desquels devrait s’exprimer la solidarité nationale »... « et en même temps », les défenseurs de « l’esprit d’entreprise ». Le FN n’est pas favorable aux subventions directes aux entreprises. Mais MLP précise : « non pas par une sorte de haine sociale qui m’est insupportable, mais par souci de justice et d’efficacité », pour éviter les effets d’aubaine et la paperasserie administrative. Que les petits patrons se rassurent. « Le plus grand service qu’on puisse rendre aux entrepreneurs, c’est de les laisser travailler » et de leur rendre un « environnement économique favorable ».
A propos d’environnement, MLP propose « d’entrer dans la civilisation écologique » alors que « la science déferle sur nous avec la tentation prométhéenne de faire de l’homme l’égal de Dieu ». Mais l’écologie est réduite à une préservation du patrimoine naturel et de l’identité. C’est une société du nucléaire que le FN propose, puisqu’une très grosse majorité des adhérents se prononcent pour le maintien de l’énergie nucléaire (« dans l’attente d’énergies propres de substitution »). Question tentation prométhéenne, on est servi.

Certes, les adhérents revendiquent l’abandon de la restauration de la peine de mort... remplacée par une peine à perpétuité « réelle » incompressible. Une courte majorité se dégage aussi pour ne plus défendre l’interdiction de l’euthanasie. Mais le FN entend préserver le « modèle familial traditionnel », « dernier rempart face à la France nomade que veulent les mondialistes ». Ni PMA, ni GPA. Le mariage doit rester réservé aux hétérosexuels.

Notons que MLP aborde la question du numérique, pour que « la souveraineté numérique devienne une grande cause nationale » : données personnelles, logiciels libres, intelligence artificielle et agence européenne du numérique. Sur ces sujets du quotidien, le FN montre qu’il peut sortir des thématiques classiques de l’extrême-droite : attention à ce qu’il ne soit pas le seul à faire entendre sa voix.

Ce congrès s’ouvre dans un contexte de campagne contre la supposée « préférence étrangère » de la loi Asile et immigration où le FN revendique la suppression du droit du sol. Stéphane Ravier, sénateur de Marseille et membre du Bureau national, expliquait que cette loi était en réalité « une accélération du processus de remplacement […] du peuple français par un déferlement migratoire ». Le sujet est central. La salle se lèvera au cri de « on est chez nous », quand MLP affirme : « l’immigration, légale et illégale, n’est plus tenable ». Le ton est donné : c’est l’immigration qui appauvrit les français. De partage des richesses, il n’est jamais question. MLP critique « l’économie financiarisée », pas le capitalisme.

2 - Quelle stratégie ? Quelles alliances ?

Marine Le Pen le martèle : le clivage gauche-droite est devenu obsolète et laisse la place au clivage mondialistes vs nationaux. Macron, c’est le mondialisme, le FN est donc sa seule opposition. CQFD. Ragaillardie par la victoire de la Ligue et la chute du «  Macron italien » puis galvanisée par la venue de Steve Bannon, MLP se voit déjà à la tête de l’Etat... à condition d’acquérir une « culture d’alliance ». Jean-Marie Le Pen a remarqué, goguenard, que l’ex-conseiller le plus radical de Trump n’est pas un modèle de « dédiabolisation ». Mais il n’est plus question de dédiabolisation. Il s’agit pour le FN de poser la base d’une « coalition des nationaux » pour gagner le pouvoir. Mais avec qui ? C’est un point délicat.

Il y a déjà eu un Rassemblement Bleu Marine, dont il ne reste guère que Collard. Le SIEL de Ouchikh a claqué la porte, comme plusieurs élus locaux. Ménard prend ses distances pour promouvoir son unification des droites. Marine Le Pen a clos le débat sur TV Libertés : « La droite hors les murs, ça a échoué […]. Il ne faut pas retomber dans un clivage que nous avons combattu : ’’on va refaire l’union des droites’’... cette espèce d’arlésienne dont on nous rebat les oreilles depuis 30 ans et qui n’a jamais fonctionné car la mariée a toujours dit non ».

Pour des alliances électorales, encore faut-il des troupes. Thierry Mariani déclare que les Républicains devraient étudier un rapprochement avec le FN. Mais cela ne fait qu’une tête de liste. Nicolas Dupont-Aignan s’avance avec Debout la France. Il salue la «  réelle volonté de changement » de MLP et propose déjà une coalition. Mais à part à droite, on voit mal où le Rassemblement national devra chercher la mariée.

Pour justifier le clivage « irréductible » des mondialistes contre les nationaux, MLP évoque la «  lutte éternelle des nomades contre les sédentaires » [2] : diatribes contre Attali, sédentaires contre nomades... on hésite entre les influences de la Nouvelle Droite version Institut Iliade et de vieilles notes rédigées par Soral [3]. MLP parle de « défi de civilisation » : une civilisation menacée par la « société matérialiste des multinationales et des banquiers » qui «  réduit l’être humain à l’état de marchandise et l’individu à sa capacité à produire et à consommer ».... la thématique reste classique à l’extrême-droite. Mondialisme sans morale, inversion des valeurs : tout ça, c’est la faute à mai 68... et MLP annonce un colloque à Paris, le 28 avril « 50 ans après : pour en finir avec mai 68 ». Encore un grand classique à droite.

Ce qu’il faut entendre dans le refus d’une « union des droites », c’est le rejet de la droite centriste et « mondialiste » de Juppé à Macron. Mais la porte est grande ouverte pour la droite « nationale », celle « qui ne veut pas que la nation disparaisse » parce qu’elle craint «  la perte de l’identité ». Le recours à la figure de Hélie de Saint-Marc dans le discours de clôture du congrès est plutôt habile.
Résistant, membre du Réseau Jade-Amicol (« comme » Maurice Papon ?), il sera déporté à Buchenwald. Il n’a pas l’odeur de soufre des collabos chers à son père. Officier dans la Légion, il part en Indochine puis en Algérie. Il combat le Viet-Minh et le FLN, avec toute la lucidité sur le sort réservé aux villageois et harkis ayant collaboré avec l’armée française, abandonnés après le départ des troupes. Il choisira la sédition en participant au putsch contre De Gaule. Il ne s’aventure pas dans l’OAS, sans toutefois désavouer ces hommes avec lesquels il a été emprisonné. Il sera réhabilité par le Général en 1966. Pour le Figaro, Hélie de Saint-Marc est un homme de « refus et de réconciliation » : une figure fréquentable et rassembleuse.... à droite.

Mais la présidente est aussi députée du Pas-de-Calais. Et « des gens dégoûtés par le PS et le PC », elle en a plein sa permanence. La députée du Pas-de-Calais sait qu’elle doit aussi s’adresser à ceux « qui ne veulent pas que la nation disparaisse » parce qu’ils redoutent «  la disparition des solidarités nationales »... Le Rassemblement national perpétuera et accentuera la tradition de double discours du FN pour ratisser large. Un peu de social dans une bonne dose de national.

Davy Rodriguez, ex-cadre du FNJ et assistant parlementaire de Sébastien Chenu, n’était plus là pour entendre MLP évoquer ce « sentiment fraternel qui unit les Français entre eux, d’où qu’ils viennent, quelle que soit leur origine, quelle que soit leur couleur de peau, quel que soit leur niveau social ». L’information a été largement commentée : il était tricard pour s’être emporté contre un videur, la veille au soir, le traitant de « sale nègre ». Il faut dire que dans l’après-midi, l’intervention de Steve Bannon n’était pas spécialement bien traduite. Rodriguez aura dû saisir un peu trop littéralement le conseil de Bannon : « laissez-les vous traiter de racistes, de xénophobes, de nativistes, portez-le comme une médaille ! ». Quand même.. un transfuge du Front de gauche ! Conclusion : Rodriguez aurait mieux fait d’aller boire des coups à la Citadelle. Le bar de Génération Identitaire fêtait justement ses 3 ans pour un «  long week-end Identitaire & Patriote ». Photos et vidéos y étaient interdites et pas de risque de tomber sur un videur noir.

3 - Quelle direction et quel fonctionnement ?

La mise en avant des politiques de « soutien à la famille et à la natalité » aura de quoi ravir Agnès Marion, la jeune présidente du Cercle fraternité, proche des Enfants des Terreaux, un groupe lyonnais de La manif pour tous. Avec Mylène Troszczynski et Sabine de Villeroche ou Marie-Hélène de Lacoste Lareymondie [4], le Cercle fraternité est bien représenté au Conseil national. Et avec des historiques comme France Jamet, Marie-Christine Arnautu, Nicolas Bay et le parrain du cercle, Louis Aliot, la famille, le « vrai féminisme » et la solidarité version «  les nôtres avant les autres » seront bien défendus.

C’est Jordan Bardella qui annonce à la tribune du congrès les résultats du questionnaire sur la famille, histoire de bien marquer sa rupture avec son passé de protégé de Philippot. Comme les deux autres porte-paroles, Julien Sanchez et Sébastien Chenu, il fait son entrée parmi les 40 membres du Bureau national et devient président du FNJ. Il n’est donc plus philippotiste… mais toujours aussi arriviste. L’ancien président du collectif Banlieue Patriote est par ailleurs le petit ami d’une des filles de Frédéric Châtillon... on reste en famille.

Sur les 409 candidatures au Conseil national [5], 100 militants ont été élus, auxquels il faut en ajouter 20 désignés par la Présidente. Parmi ces heureux désignés, Gilbert Collard, Jean Messiha, le porte-parole des Horaces, ce cercle haut-fonctionnaires, et Philippe Olivier, le « conseiller spécial » de MLP. Ces trois-là, qui ne s’étaient pas présentés à l’élection, siègent aussi au Bureau national. Parmi ses autres membres désignés, on compte trois «  jeunes » qui montent : Laurent Jacobelli, Kevin Pfeffer et Julien Odoul. Le premier, promu délégué national aux études et à la communication, est un ancien secrétaire général adjoint de Debout La France. Le second, promu délégué national à l’animation et à la mobilisation, est l’ancien assistant parlementaire de Sophie Montel et l’ancien vice-président de l’association de Philippot. Le dernier est un ancien secrétaire général du groupe centriste au Conseil général de Seine-Saint-Denis. Il est aujourd’hui président du groupe FN au Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté. Jacobelli n’est pas tout jeune (49 ans) mais c’est une fraîche recrue : il est passé au FN en 2017. Odoul (32 ans) a adhéré en 2014 et Pfeffer (27 ans), ancien soutien mosellan de Ségolène Royal, a adhéré en 2012. Autant d’éléments pour mobiliser divers réseaux.

Ni Antoine Mellies, ni Thibaut Monnier du collectif Audace ne sont élus. Pas de rattrapage pour eux par MLP... est-ce le signe d’une mise sur la touche des jeunes entrepreneurs de l’entourage de Marion Maréchal ? En revanche, son ancien collègue au conseil régional, Philippe Vardon siège au Bureau national. C’est a priori la seule figure issue du Bloc identitaire dans les instances du FN. Mais la stratégie d’entrisme des identitaires passe plutôt par leurs jeunes cadres employés comme chargés de communication auprès d’élus FN, fonctions certainement plus importantes (et surtout rémunérées) que d’aller faire de la figuration dans des instances sans pouvoir. Philippe Vardon ne sera d’ailleurs pas le seul "radical" parmi les cadres FN puisqu’on peut noter l’arrivée au CN d’Yvan Lajeanne, qui sera certainement très discret sur son passé dans les groupuscules et au Front Comtois, ainsi que la réélection d’Amaury Navarranne, un des derniers cadres FN issu de l’Œuvre Française. Sans parler du passage de David Rachline auprès d’Alain Soral... Les dirigeants les plus puissants du FN ne sont d’ailleurs pas forcément dans la lumière du congrès mais aussi dans les coulisses, notamment les "rats noirs", vétérans du GUD (Philippe Péninque, Axel Loustau, Frédéric Chatillon, Olivier Duguet) qui tirent les ficelles financières, se moquent bien de la dédiabolisation et assurent la liaison avec l’ultra-droite.

Marine Le Pen a verrouillé encore un peu plus l’appareil en "rétrogradant" plusieurs cadres historiques proches de Jean-Marie Le Pen : Marie-Christine Arnautu, malgré ses trente ans de cartes et sa 10ème place à l’élection du CN, se retrouve virée brutalement du BE et du BN comme une vulgaire migrante. De même : Bruno Subtil, Catherine Salagnac et Michel Guiniot sont eux virés du BN. Tout ce petit monde se contentera désormais d’un strapontin parmi les 120 membres anonymes du CN. De la même façon, les turbulents Jean-Richard Sulzer et Pascal Gannat (enfin lui, ce sont ses enfants qui sont turbulents ...) sont eux aussi rétrogradés du BN vers le Conseil National. "Grandeur et décadence" aussi pour Pascal Erre, jadis membre du BP, et qui, lui, n’a même pas réussi à se faire élire au CN.

La « fulgurante ascension » d’Aurélien Legrand, considéré un temps comme le n°2 du Rassemblement Bleu Marine et devenu conseiller régional un an après son adhésion en 2014 s’arrêtera à ses fonctions de secrétaire de la fédération de Paris. Sa profession de foi d’un « ancien ouvrier du bâtiment, devenu professeur d’histoire et de géographie dans l’enseignement public » n’aura pas suffit à le faire élire. MLP le rattrape en le désignant au CN, peut-être sur les conseils de Wallerand de Saint-Just, le trésorier du FN et président du groupe FN au Conseil régional d’Île-de-France. Sébastien Chenu, lui, venu de l’UMP au FN à la même période, est élu à la 9ième place du CN et accède même au Bureau exécutif.

Communication et implantation locale, ces éléments seront au cœur de la « feuille de route stratégique pour le cycle 2019-2021 ». D’ailleurs, Vardon a déjà commencé une tournée de formation auprès des fédérations sur ces sujet. La stratégie de MLP s’articule sur la séquence électorale : européennes, municipales, départementales, régionales... pour préparer les présidentielles. Les européennes seront un tour de chauffe pour tester quelques accords et ralliements. Mais c’est sur les municipales que table MLP pour construire des alliances et s’implanter. Le FN cherche à s’appuyer sur ses expériences de gestion municipale. Il faut lire les deux tomes de « Lumière sur mairie brune », édités par VISA, pour avoir un aperçu de la « culture du compromis » des maires FN !

La stratégie d’implantation par les élections locales devrait ravir les jeunes cadres… En 2015, 1/3 des 200 jeunes présents à l’université d’été du FN espérait devenir parlementaire. La formation sera donc une priorité. Dans leur très grande majorité, les adhérents du FN l’ont rejoint au tournant 2010, durant les années « Marine Le Pen ». La présidente n’a plus vraiment de contradiction interne. Elle peut donc toujours proposer un fonctionnement « moins vertical ». En réalité, la démocratie du FN est à l’image de ses « congrès ». Ces meetings interminables, sans débats, ne servent qu’à mettre en scène les orientations décidées par la chef et ses conseillers. L’ancien Comité central, «  le parlement du FN », désormais Conseil national, ne s’est réuni qu’une seule fois en trois ans : bel exemple de démocratie pour un « parti de gouvernement » !

Et maintenant ? Face au FN, le mouvement ouvrier et le mouvement social, atones, le regardent avancer. A Lille, la mobilisation nationale a échoué : un classique cortège n’a rassemblé qu’un millier de contre-manifestant-e-s. Il est grand temps temps de prendre la mesure de ce que sera le Rassemblement National dans la période actuelle, de caractériser ses dangers et de repenser les mobilisations unitaires. Sinon, nous attendrons les prochains chiffres électoraux, puis les suivants... Gare à la brûlure.

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[1Pour plus de subtilité, il faut lire les résultats précis du questionnaire : maintien des 35h : OUI 47%, NON 39%, NSP 14% ; maintien de l’âge légal de départ à la retraite à 60 ans : OUI 74%, NON 20%, NSP 4% ; suppression de l’ISF : NON 55%, OUI 33%, NSP 12%.

[2Nicolas Lebourg détaille cette thématique sur http://www.slate.fr/story/158893/marine-le-pen-front-national-cain-assassin

[3Mais Soral n’y a pas vu l’influence de son analyse de la « nouvelle lutte de classe mondiale entre des prédateurs nomades et des sédentaires productifs » puisqu’il juge que ce congrès est la consécration du « positionnement systémo-compatible » du FN.

[4Elle est aussi référente de « Ecole & Nation », le collectif des enseignants. « Racine » étant parti avec Philippot.