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La montée du nazisme et la lutte pour le front unique (1/2)

le 10 avril 2014, par François Sabado, Patrick Le Moal

François Sabado, membre de la direction du Nouveau parti anticapitaliste (NPA, France), est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale. Patrick Le Moal, militant de la IVe Internationale, fait partie de la Commission formation du NPA.

Article paru dans la revue Inprecor de novembre-décembre 2013 (n°599-600)

« Un marchand menait des bœufs à l’abattoir. Le boucher s’avance, un couteau à la main. “Serrons les rangs et transperçons ce bourreau de nos cornes”, propose un des bœufs. “Mais en quoi le boucher est-il pire que le marchand qui nous a conduits jusqu’ici avec sa trique ?”, lui répondirent les bœufs qui avaient reçu leur éducation politique au pensionnat de Manouilsky. “C’est qu’ensuite nous pourrons régler son compte au marchand ! — Non, répondirent les bœufs à principes à leur conseilleur, tu es la caution de gauche de nos ennemis, tu es toi-même un social-boucher”. Et ils refusèrent de serrer les rangs. » (Tiré des fables d’Esope) [1]

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"En finir avec ce système". Affiche du KPD en 1932.

Chronologie de la montée du fascisme en Allemagne 1920-1939

Les analyses de la crise actuelle renvoient souvent à celles des années 1930. On évoque, ici ou là, l’idée d’une crise des années 1930 au ralenti, mais le contexte est bien différent.

Il ne s’agit pas ici de faire une comparaison, de pointer les points communs et les différences avec les années 1930, mais d’éclairer une situation spécifique : la montée du fascisme et du nazisme en Allemagne, les discussions au sein du mouvement ouvrier pour le combattre, en particulier une question centrale dans la stratégie et la tactique révolutionnaire : celle du front unique ouvrier, en partant de la politique défendue par Trotski dans ces années-là. Un apport de Trotski reconnu bien au-delà des rangs révolutionnaires.

I. Les grands traits de la situation

On ne peut saisir la situation allemande des années 1930 sans prendre en compte trois facteurs :

• Les conséquences de la Première Guerre mondiale ;

• La crise du capitalisme des années 1929/1930 ;

• La lutte à mort de la révolution et de la contre-révolution.

1. Les conséquences de la Première Guerre mondiale, qui a été une guerre totale. Le nombre des victimes militaires et civiles s’élève à près de 40 millions de personnes : 21 millions de blessés, 19 millions de morts, dont 9,7 millions de militaires et 8,8 millions de civils (4,2 dans l’Empire ottoman, 1,5 en Russie).

Les Alliés perdent plus de 5 millions de soldats (Russie 1,8 - France 1,4 million) et les Empires centraux près de 4 millions (dont l’Allemagne 2 millions et l’Autriche-Hongrie 1,1 million). Les blessés se comptent également par millions (5 millions en Russie ; 4,3 en France et en Allemagne ; 3,6 en Autriche-Hongrie).

Cette guerre disloque des empires centraux, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. Elle accentue une des contradictions principales du développement allemand : croissance économique (c’est la première puissance industrielle en Europe) et faiblesse politique.

En effet l’unité allemande s’est faite dans les années 1852-1857, dans le sillage du mouvement des nationalités dans l’Europe de 1848, mais d’une manière particulière, sans révolution bourgeoise victorieuse. La bourgeoisie n’avait pas confiance en ses forces, elle avait peur du mouvement prolétarien. Cette bourgeoisie triomphante, absorbée par la recherche des profits et non par le jeu politique, s’est réfugiée derrière le rempart de l’État monarchique prussien contre le risque d’aventure populaire et démocratique. «  Bismarck (…) a uni l’aristocratie militaire de la Prusse à la bourgeoisie allemande, placé la maison des Hohenzollern au sommet et fondé ainsi le Reich de son goût. » [2]

L’Allemagne manque d’espace pour le développement de ses marchandises : pas d’empire colonial, contrairement à l’Angleterre et à la France, sauf quelques territoires d’Afrique centrale et orientale, qu’elle perdra après la guerre.

Le Traité de Versailles, signé le 28 juin 1919, va aviver ces contradictions. L’Allemagne est dépecée : la responsabilité de la guerre incombe à l’Allemagne, ses réparations aussi. Elle cède une partie de sa production industrielle, de sa production de charbon, de coke, de blé. Elle perd l’Alsace et la Lorraine. Elle perd 14 % de son territoire et 10 % de sa population. Elle connaît une véritable humiliation nationale. Cela ira, en janvier 1923, jusqu’à l’occupation de la Ruhr, principale région industrielle, par les armées française et belge, lorsque l’Allemagne arrête le paiement. Cette occupation accélère la crise économique, qui provoque une crise politique sans précédent. Les grèves se multiplient, une situation pré-révolutionnaire s’ouvre en cette année 1923, la gauche du mouvement ouvrier progresse très vite mais aussi les mouvements fascistes.

Face à cette occupation de la Ruhr, le nationalisme se renforce et des tendances nationalistes s’expriment y compris dans le KPD. L’Internationale communiste (IC) théorise que l’Allemagne devient un pays colonial et opprimé, et que le devoir des communistes est de prendre la tête de la « lutte pour la libération nationale ».

À l’occasion de l’exécution du national-socialiste Schlageter (ancien des Corps francs, accusé d’avoir fait sauter des rails, arrêté et condamné à mort par un tribunal militaire français et fusillé), Radek fait un discours mémorable le 20 juin 1923 au comité exécutif de l’IC : « Le sort de ce martyr du nationalisme allemand ne doit pas être passé sous silence ou traité avec mépris… ce soldat courageux de la contre-révolution mérite d’être honoré par nous, soldats de la révolution » [3].

C’est le point de départ de la campagne Schlageter, avec joutes oratoires entre communistes et nationalistes. La « gauche » du KPD [4] applique ce mot d’ordre de façon outrée : « Quiconque lutte contre le capital juif (…) est déjà un combattant de classe, même s’il ne le sait pas. (…) Abattez les capitalistes juifs, pendez-les aux becs de gaz, écrasez-les (…) l’impérialisme français est maintenant le plus grand danger qui soit au monde (…) ce n’est qu’en liaison avec la Russie (…) que le peuple allemand peut chasser le capitalisme français du bassin de la Ruhr ». [5]

La direction met un coup d’arrêt quand certains dirigeants locaux apposent sur leurs panneaux la croix gammée à côté de l’étoile soviétique et invitent à des discussions contradictoires entre orateurs nationalistes et communistes.

2. Les séquelles de la guerre vont provoquer une crise économique sans précédent. L’Allemagne est saignée et tous ses débouchés sont bloqués par les puissances victorieuses. Le capital ne peut plus se reproduire. Une première réponse sera l’hyper inflation des années 1922-1923. On a tous en tête les images de la création monétaire de masse : les millions de marks pour acheter un paquet de cigarettes, des salariés employés pour changer les étiquettes dans la journée, les salaires de plusieurs millions versés deux fois par jour tant le mark se dévalorise : un dollar, qui vaut 4, 2 marks en juin 1923 « vaudra » au bout de quelques mois 4,2 milliards de marks ! La dette privée et publique est remboursée avec l’appauvrissement de millions de gens. De fait les salaires deviennent inférieurs à l’avant-guerre.

Une nouvelle monnaie est créée en décembre 1923, le « rentmark ». L’aide étrangère et nord-américaine — le plan Dawes — va commencer à arriver. Les troupes françaises et belges se retirent en 1924.

Le redressement économique se fait sentir, grâce à la base productive allemande encore maintenue et grâce aux accords entre des grandes entreprises allemandes et américaines et aux investissements directs. Sous la direction de Stresemann, l’Allemagne se stabilise. Elle est réintégrée dans le concert des nations par les accords de Locarno. L’économie, les institutions de la République de Weimar se consolident. La classe ouvrière désintégrée par la guerre va se reconstituer, notamment grâce à la création d’assurances sociales.

Il suffit de rappeler qu’en Allemagne il y a 9,8 millions de personnes travaillant dans l’agriculture et l’économie forestière et 18,5 millions dans l’industrie et le commerce, c’est-à-dire presque deux fois plus : le prolétariat représente plus de 65 % de la population. En Italie, pour 10,3 millions de personnes travaillant dans l’agriculture et l’économie forestière, il y a 6,4 millions de personnes travaillant dans l’industrie et le commerce. Ces chiffres bruts, globaux, sont encore loin de donner une image du poids spécifique du prolétariat dans la vie de la nation allemande. Les entreprises sont concentrées, les travailleurs relativement instruits, familiarisés avec les techniques, ce sont des ouvriers modernes, capables défendre leurs intérêts immédiats, de prendre conscience, avec un haut niveau d’organisation (en 1914, le parti social-démocrate avait plus d’un million d’adhérents).

Même le chiffre gigantesque des chômeurs est une preuve a contrario de la puissance sociale du prolétariat allemand.

Cette situation — stimulée par le capital international, et donc partiellement artificielle — va se maintenir jusqu’en 1929. La crise américaine entraîne alors dans son sillage une nouvelle crise allemande. Les capitaux étrangers n’arrivent plus, les débouchés se tarissent, les investissements chutent, les indices de production baissent de 20 %, Des banques allemandes et autrichiennes sont en faillite, les déficits budgétaires sont impressionnants, le chômage explose.

Sur une population de 62 millions d’habitants, le nombre de chômeurs est de :

— en janvier 1929 : 2, 8 millions

— en janvier 1930 : 3, 2 millions

— en février 1931 : 4, 9 millions

— en décembre 1932 : 7 millions, plus 3 millions de chômeurs non enregistrés.

Ces chiffres du chômage sont même considérés comme sous-estimés. Le nombre de faillites d’entreprises explose…

Les couches d’employés, de fonctionnaires, d’artisans, subissent plus brutalement les incidences de cette crise que le prolétariat, un peu protégé par les contrats collectifs et les allocations chômage. Elles avaient au début des années 1920 voté SPD (Parti social-démocrate, c’est-à-dire socialiste), voire même KPD (Parti communiste). Elles commencent à basculer du côté du fascisme.

Cette citation de Trotski sur « la psychologie sociale » du désespoir politique et social de la petite-bourgeoisie comme de certaines couches populaires montre bien la profondeur de la crise : « En termes de psychologie sociale, ce courant peut être décrit comme une hystérie contagieuse, née du désespoir des couches moyennes. Je pense ici aux petits commerçants, artisans et paysans ruinés, à une partie du prolétariat en chômage, aux fonctionnaires et aux anciens officiers de la Grande Guerre qui portent toujours leurs décorations, mais qui ne touchent plus leur solde, aux employés des bureaux qui ont fermé, aux comptables des banques en faillite, aux ingénieurs sans emploi, aux journalistes sans traitement ni perspective, aux médecins dont les clients sont toujours malades mais ne savent pas comment les payer. » [6]

3. Le troisième facteur est plus directement politique. C’est la lutte entre révolution et contre-révolution. L’instabilité structurelle de l’Allemagne, ses contradictions entre puissance économique et faiblesse politique, les conséquences de la défaite vont entraîner des conflits politiques aigus. L’unification allemande sous l’égide des junkers prussiens (les hobereaux, les militaires et la noblesse) va être frontalement percutée par la défaite militaire. Du coup, le retard dans la constitution de l’État-nation doublé de la défaite va empêcher de constituer un État fort avec des institutions parlementaires et ses partis bourgeois. Il y a dès la défaite une inconsistance des partis bourgeois classiques — les partis du centre et nationalistes. Depuis 1916, l’Empire allemand est gouverné de fait par le Oberste Heeresleitung (OHL, commandement suprême de l’armée), avec comme chef d’état-major Paul von Hindenburg.

Avec son écroulement, toutes les institutions se disloquent. Le 9 novembre 1918 sont proclamés le même jour, la « République d’Allemagne » au Reichstag par Scheidemann (SPD) et la « République socialiste d’Allemagne » par Karl Liebknecht au Palais impérial. Le chancelier Von Baden donne tous les pouvoirs au dirigeant social-démocrate Friedrich Ebert. La République de Weimar naît sur la base d’un accord entre l’état-major (OHL) et le SPD. En même temps se créent, sous l’influence de la révolution russe, des conseils d’ouvriers, de soldats, des conseils territoriaux dans les principales villes. Nous avons là la conjonction d’une poussée révolutionnaire et d’un affaiblissement de l’État lié à la guerre.

La bourgeoisie, dans cette phase, n’a pas confiance dans les moyens de l’appareil d’État pour la défendre contre la révolution socialiste, elle décide alors de financer une autre force, les Corps francs (Freikorps), composés de soldats démobilisés, de groupes d’anciens combattants, de groupes nationalistes — une force paramilitaire appuyée sur les décombres sociales de la guerre. Cette force, c’est le fascisme. Il y a plusieurs tentatives de coups d’État — le premier est le putsch de Kapp en mars 1920 — de la part de ces forces pour régler la question du pouvoir en faveur de l’extrême droite.

Cette poussée révolutionnaire va durer de novembre 1918 à octobre 1923, avec une polarisation de la lutte entre la révolution et la contre-révolution. Des initiatives des conseils de 1919 à 1923 créeront les conditions pour se coordonner, se centraliser et tenter de prendre le pouvoir : en Bavière en 1919, après la grève générale suite au putsch de Kapp en 1920, en Saxe-Thuringe en 1923.

Les conseils ne parviendront pas à prendre le pouvoir, le KPD reculera au dernier moment en octobre 1923. Il ne s’agit pas ici de revenir sur cette période. Soulignons la responsabilité majeure de la social-démocratie qui trahira cette phase révolutionnaire du début des années 1920 pour lui préférer un ersatz de démocratie parlementaire — erzatz, car c’est en fait le soutien au pouvoir militaire que les Noske et Scheidemann choisiront. Cette politique social-démocrate pèsera sur les rapports de forces et la possibilité de développement du fascisme. Mais au-delà de ces défaites, le mouvement ouvrier allemand va voir sa puissance se consolider. La social-démocratie et le KPD, sans oublier les syndicats, vont organiser des millions de travailleurs :

— la social-démocratie comptera au maximum plus de deux millions d’adhérents au parti, plus les syndicats, les associations, les organisations de tout genre (sportifs, fanfares, etc.)

— le KPD et ses organisations monteront jusqu’à près de 500 000, mais en 1933 il n’y avait que 11 % d’ouvriers de production au KPD.

Trotski leur reproche en 1932 de ne pas reconnaître que, à la conférence nationale des comités d’entreprise, les comités d’entreprise communistes ne représentaient que 4 % du total contre 84 % aux sociaux-démocrates. La social-démocratie — appuyée sur l’appareil syndical — maintiendra ses positions dans les entreprises, le KPD devient un parti de chômeurs. Cette composition du mouvement ouvrier, c’est le résultat de la crise.

L’Allemagne est arrivée en retard sur la scène historique des nations européennes.

La crise économique et ses impératifs, la nécessité pour la bourgeoisie allemande de détruire un mouvement ouvrier allemand trop fort dans une situation encore marquée par la force propulsive de la révolution russe, et la nécessité de réorganiser son appareil économique en surexploitant la classe ouvrière tout en la privant de tout droit élémentaire, tout cela va conduire le capitalisme allemand à choisir l’option nazie. L’incapacité de la classe dominante à stabiliser un État, à créer les conditions d’une reproduction du capitalisme face à la force propulsive de la révolution russe et à de ses effets sur tout le continent européen, mais surtout en Allemagne, vont déboucher sur une lutte à mort entre le fascisme et le mouvement ouvrier, que ce dernier perdra tragiquement.

1929–1933 : le processus de prise du pouvoir par les nazis

La prise du pouvoir de 1933 n’est pas arrivée brutalement. Elle est le fruit de quatre années (voire six, car on peut même faire débuter le processus en 1927) de batailles physiques et politiques.

C’est d’abord une lutte physique, d’armées constituées, le Front de fer (Eiserne Front) à dominante social-démocrate, paralysé par le soutien du SPD aux institutions, le KPD avec son Front rouge, le « Rotfrontkämpferbund », et les SA et groupes nazis, sans compter tous les groupes d’auto-défense, les groupes politico-délinquants… C’est une bataille à mort : « la bataille des tavernes à Berlin ».

Mais cette lutte a aussi une traduction électorale.

Le SPD obtient 29,8% des suffrages en 1928 puis descend inexorablement : 24,5 % en 1930 (au moment où les voix pour les nazis se multiplient par 8), 21,6 % en juillet 1932, 20,4 % en novembre 1932, jusqu’à tomber à 18,33 % en mars 1933. Il a encore 800 000 militants au début des années 1930, domine les syndicats, les coopératives, les caisses de maladie, les organisations culturelles, sportives…

En 1931, une aile gauche qui voulait une politique de combat contre le fascisme quitte le SPD et fonde le SAP (parti socialiste ouvrier).

Le KPD obtient : 10, 6 % en 1928, 13,1 % en 1930, 14,3 % en juillet 1932, 16,9 % en novembre 1932, puis 12,3 % en mars 1933.

Poussée et chute brutale traduisent polarisation et changement brutal de la situation…

Le nombre de militants évolue lui aussi rapidement, en même temps que la part de chômeurs : en 1928 125 000 (+ 21 500 militants dans les jeunesses) [7], dont 63 % en usine ; en 1930, 117 000 plus 40 000, dont 52 % en usine ; en 1931 206 000 plus 27 500, dont 20 % en usine.

La grande majorité des ouvriers au travail étaient donc sociaux-démocrates, alors que la majorité des ouvriers communistes étaient au chômage. L’unité des ouvriers était donc difficile à réaliser au plan économique, la lutte contre le fascisme pouvait les réunir, à condition de tenir compte des partis qui les influençaient.

Le NSDAP passe de 2,6 % des suffrages en 1928 à 18,3 % en 1930, effectuant ainsi une percée et passant de 0,8 à 6,5 millions de voix, puis, en juillet 1932, à 37,3 % des suffrages. Il régresse légèrement (32 %) en novembre 1932 et enfin atteint 43, 9 % des voix en mars 1933, juste après l’incendie du Reichstag des 27-28 février 1933. Il faut noter le fléchissement entre juillet et novembre 1932, avant la prise du pouvoir d’Hitler en janvier 1933… Il recrute des membres et les organise :

— 1928 : 100 000 membres ;

— 1931 : 800 000 ;

— 1933 (début) : 1 500 000.

En 1930, il est composé à 65 % d’employés, paysans et de professions indépendantes et 26 % d’ouvriers. Ces derniers seront de plus nombreux au moment de l’expansion du parti, puisqu’ils atteignent 32,5 % en 1933, principalement issus de chômeurs, de jaunes, de déclassés, du « lumpenproletariat », mais également dans les entreprises [8]. Les chefs fascistes sont des petits-bourgeois, des prolétaires déclassés. La partie la plus plébéienne, qui veut aller vers le national-socialisme — certains parlent même de national-bolchevisme — sera éliminée lors de la Nuit des longs couteaux (29-30 juin 1934), un an après la prise du pouvoir par les nazis.

Le Zentrum — parti du centre bourgeois — n’obtiendra pas plus de 12 %. Il a une place centrale grâce aux coalitions avec d’autres groupes bourgeois, divisés, fragmentés… On voit bien la polarisation croissante s’opérer autour des nazis.

De 1924 à 1929, quelques magnats de l’industrie lourde subventionnent juste assez les bandes fascistes pour qu’elles ne disparaissent pas. Les autres secteurs capitalistes, comme ceux de la chimie, font le choix de la démocratie de la République de Weimar.

À partir de 1927, les troupes de choc nazies, SS et SA, commencent à pénétrer les quartiers ouvriers, à perturber les réunions ouvrières.

À partir de l’été 1930, la plupart des magnats de l’industrie lourde et des banquiers qui leur sont liés, ainsi que les hobereaux, subventionnent le parti nazi. « Ils lui fournissent des moyens matériels imposants qui lui permettent de remporter la victoire électorale de septembre 1930 et de conquérir 107 sièges au Reichstag (…). En 1931 et 1932, les subventions continuent à pleuvoir, toujours plus abondantes, dans les caisses du NSDAP » [9]. Hitler commence à être reçu officiellement à des réunions publiques de patrons, comme au Club des industriels de Düsseldorf, le 27 janvier 1932.

À partir de 1930, la lutte se transpose dans la rue, les nervis provoquent et assassinent leurs adversaires ouvriers, en ayant le soutien des forces répressives de l’État [10]. Il ne se passe pas de dimanche sans bagarre sanglante.

De 1929 à 1931, la Ligue des combattants du Front rouge (« Rotfrontkämpferbund ») du KPD riposte aux nervis, rend coup pour coup avec comme mot d’ordre « frappez les fascistes partout où vous les trouvez », attaque même leurs locaux, leurs casernements, mais, à partir de 1931, le parti renonce brutalement à la lutte physique contre les fascistes, au bénéfice de la lutte idéologique.

Ces luttes sont meurtrières. Par exemple, en 1931, pas moins de 300 morts pour la seule Prusse.

L’interdiction des SA et SS, durant quelques semaines en avril 1932, n’a aucun effet. La levée de l’interdiction, accompagnée de la destitution du gouvernement social-démocrate de Prusse (qui a pour effet de lui retirer tout pouvoir sur la police prussienne) se traduit par des violences accentuées : entre juin et juillet 1932, toujours en Prusse, 99 morts et 150 blessés. Dont, le 17 juillet à Altona (banlieue de Hambourg), un affrontement qui provoque 18 morts et 100 blessés à cause des violences nazies.

Les grands rassemblements nazis commencent.

L’aspiration au Front unique est forte à la base, et parfois au-dessus.

Il y a des exemples locaux de défense commune contre les attaques des nazis, mais la direction du SPD interdit toute négociation à l’échelon local : « l’action antifasciste est une action anti social-démocrate ».

Quand un socialiste propose des actions communes, les communistes répondent de ne pas donner le moindre crédit à ces propositions… et de créer le Front unique par le bas.

Lorsque le 20 juillet 1932, après le coup d’État de Von Papen contre le gouvernement social-démocrate de Prusse, le KPD propose au SPD et aux syndicats une grève générale, le SPD fait la sourde oreille.

Les élections du 31 juillet 1932 donnent au NSDAP 37,3 % des voix. Hindenburg refuse de nommer Hitler. Von Papen et Schleicher proposent aux nationaux-socialistes deux ministères, mais Hitler réclame la chancellerie.

Les SA multiplient alors leurs violences. Un décret-loi instaure la peine de mort pour les auteurs de violences de rue mortelles. Lorsqu’un mineur communiste est piétiné à mort par neuf SA, ils sont condamnés à mort. Hitler réclame leur libération. Finalement graciés, ils ne feront que quelques mois de prison. Hitler dicte désormais sa loi au pouvoir légitime.

En novembre 1932, pendant la campagne électorale, les communistes soutenus par les nationaux-socialistes sont pour faire grève dans les tramways berlinois, s’opposant ainsi aux syndicats et au SPD, qui appellent au travail après avoir négocié une application des décrets lois (2 pfennig de diminution de salaire au lieu des 20 prévus). La répression policière est brutale : 1 000 arrestations, 100 blessés, 10 morts, 2 500 employés licenciés.

Quelques jours après, le recul des nazis aux élections de novembre 1932 est interprété par les communistes et le SPD comme une défaite définitive. C’est l’inverse !

Le nouvel an commence par cinq ouvriers assassinés par les nazis. Des manifestations de masse du KPD se tiennent dans différentes grandes villes contre le nouveau gouvernement.

Le 22 janvier 1933, les nazis défilent devant la Maison Karl-Liebknecht — local central du KPD — sous la protection de la police. La Reichsbanner social-démocrate a été appelée à un entraînement en dehors de Berlin et les groupes de combat du Front rouge reçoivent l’ordre formel de ne pas intervenir.

En réponse à cette défaite politique, le KPD organise le 25 janvier une manifestation de masse de 120 000 ouvriers.

C’est durant le mois de janvier 1933 qu’interviennent l’ancien président de la Reichsbank et des grands capitalistes pour nommer le « chef du groupe national le plus nombreux », autrement dit Hitler, avec comme vice-chancelier Von Papen et deux autres nazis au gouvernement : Goering et Wilhelm Frick.

Ils espéraient utiliser, manœuvrer Hitler pour réduire le mouvement ouvrier sans lui laisser le champ libre dans les domaines économiques, des affaires étrangères et de l’armée ! C’est le contraire qui se passa….

Le 30 janvier 1933, Hindenburg nomme donc Hitler Chancelier. Cette position était importante, pouvait devenir décisive, mais n’était pas encore consolidée.

Si le combat avait été déclenché à ce moment, la victoire n’était pas certaine… mais pas impossible.

Hitler sait que les forces des syndicats, des partis ouvriers sont intactes. Il met à profit cette position pour créer les conditions d’une prise du pouvoir totale.

Le SPD et le KPD restent, eux, paralysés… Le KPD lance un appel à la grève générale, avec peu de chances de réussite, compte tenu de sa faible présence dans les usines et du fait qu’il était totalement coupé des travailleurs sociaux-démocrates. Dès l’après-midi et la soirée du 30 janvier, dans les grandes villes se produisent de puissantes démonstrations ouvrières spontanées. Les délégués des entreprises, les responsables locaux du SPD viennent à Berlin pour prendre les consignes de lutte. Les directions du syndicat, du Front de défense, se préparent « dans l’attente du signal de combat ». Les ouvriers sont « avisés de se tenir prêts pour un appel à la grève générale ».

Mais la direction du Parti, réunie dans la nuit du 30 janvier, refuse le combat, les arguments de prudence l’emportent : c’est un gouvernement constitutionnel et ils décident de le combattre comme tel [11]. De nouvelles élections sont fixées au 3 mars 1933, et les nazis ont perdu 5 % des voix entre juillet et novembre 1932 (de 37,3 % à 32 %). Ils distribuent un tract « Face au gouvernement de menace de coup d’État, la social-démocratie et tout le Front de fer se maintiennent avec les deux pieds sur le terrain de la Constitution et de la légalité. La social-démocratie ne fera pas le premier pas pour en sortir. »

Pendant ce temps les nazis organisent une « marche des torches » sous la Porte de Brandebourg. Après la marche, une section d’assaut attaque une rue communiste. Le chef nazi et le schupo (policier) qui accompagne la colonne, tombent, on ne sait pas qui les a tués… Le gouvernement s’empare de ces deux cadavres. Une messe solennelle a lieu pour le schupo et le membre des SA tombés, ensemble, symboliquement, sous les balles de la « canaille communiste ».

La « Rote Fahne » (quotidien communiste) du 31 janvier, appelant à préparer la grève générale, est saisie. Le « Vorwärts » (quotidien social-démocrate) prévient que « faire la grève maintenant serait gaspiller les munitions de la classe ouvrière, en tirant dans le vide ». La manifestation que le PC convoque pour le 3 février, au Lustgarten, est interdite par la police…

Malgré la terreur, une série de villes allemandes connaissent les plus grandes mobilisations ouvrières de leur histoire, plus grandes même que pendant la Révolution de 1918-1919 [12]. Une grève générale unanime d’une heure est la réponse de la classe ouvrière de Lübeck à l’emprisonnement d’un député social-démocrate. Le 6 février, le maire social-démocrate de Stassfurt est tué. Le jour des obsèques, une grève totale ferme les usines et les magasins.

Pendant ce temps, la « Rote Fahne » du 2 et 3 février publie le discours du président de l’Internationale communiste, Manouilski, en réponse à Otto Bauer (social-démocrate autrichien), où est développée de nouveau la théorie du social-fascisme.

Pour l’immense rassemblement social-démocrate du 7 février 1933, le « Vorwärts » écrit « Berlin n’est pas Rome, Hitler n’est pas Mussolini. Berlin ne sera jamais la capitale d’un Reich fasciste, Berlin reste rouge … » [13]. Le chef de la fraction communiste au Reichstag, le député Torgler, demande l’autorisation de lire devant les masses socialistes un appel au front unique que leur adresse le PC. On le lui refuse.

« La réunion est finie. On commence à se retirer. On entend encore quelques cris : “Front unique” “Unité”. Un groupe de militants, aux cris de “À mort Hitler”, “À bas le gouvernement”, prend par la Braderstrasse. Ils sont de plus en plus nombreux. Ils avancent maintenant par la large Rosstrasse. Ils ont empli la rue. Ils ont empli les trottoirs. Les gens accourent de tous les côtés. C’est un véritable fleuve qui coule sans arrêt. Les agents les regardent passer sans intervenir. On y voit, sous les boutonnières, les trois flèches (socialiste), la faucille et le marteau (communiste) : “À bas le gouvernement”, “Rotfront” (Front rouge), “Freiheit” (liberté), “À mort Hitler”, “Berlin reste rouge”. Dans les coins, on commente, surpris : “Ils marchent ensemble”, “SPD et KPD se sont unis”, “Dieu soit béni. Nous ne craignons maintenant aucun Hitler”. C’est une petite vieille qui dit ça. Elle lève le poing : “Rotfront” et ses yeux sont pleins de larmes. Ils avancent toujours. Ils ont pris maintenant la Dresdenerstrasse. Devant un local nazi, se tiennent quatre schupos. On voit un amas de chemises brunes se pressant contre les vitres de la porte fermée. Et on assiste à cette chose extraordinaire : le 7 février, une manifestation illégale, spontanée, dans laquelle marchent ouvriers socialistes et communistes, sous le gouvernement de Hitler, crie aux oreilles des nazis enfermés dans leur local et gardés par quatre schupos : “À mort Hitler”, “À bas le gouvernement fasciste”. » [14]

« Le 10 [février], nous avions accompagné trois corps au cimetière de la Friedrichsfelde, où reposent Rosa et Karl. Trois jeunes communistes : Berner, Kollasch, Schulz. Pour Berner, quelques détails. Coin des rues Fulda et Wesel, à Neukölln, local Reichsbanner. Minuit. Un jeune au téléphone appelle le proche local communiste : “L’air est lourd”. Ils sont assiégés par les nazis. Les communistes accourent. Parmi eux, Erwin Berner. Arrivés au coin menacé, une salve de revolvers. Les nazis embusqués tirent. Berner est tombé là. La police a interdit les cortèges. À la sortie de la maison, un officier inspecte les couronnes, en saisit une qui porte une légende trop explicite, la déchire puis la piétine. Nous prenons le métro. À la sortie, attente. Après-midi nuageux, très froid, dans un carrefour livide. Attaque de neige : de très petites munitions blanches tombent dru. Forces de police considérables. Enfin, les voilà. Les trois voitures, à cinquante mètres l’une de l’autre, avancent, secouées par les pavés. Chemin bien connu dans le cimetière. Fleuve de drapeaux. Mais cette fois-ci, à gauche, les poings levés en silence, les ouvriers de la Reichsbanner saluent le cortège. De jeunes socialistes, de jeunes communistes portent les cercueils des camarades tombés. Le front unique. Le front unique dans le cimetière… Dans les quartiers de Berlin, dans tous les coins du Reich, de petits accords locaux ont lieu pour l’action. Pénibles. Étriqués. Mais le grand accord au centre, le seul qui pourrait décider, d’où naîtrait la résistance d’ensemble, la réplique de masse que craint la bourgeoisie (il n’y a qu’à lire ses journaux), celui-là n’aura pas lieu. (…)

« 25 février. Meeting électoral du KPD au Sport-Palast. Une heure avant l’ouverture de la réunion, l’immense salle est pleine. C’est Pieck qui a la parole. Sur la question du front unique, il dit ces mots : “Nous nous adressons à tous les ouvriers sociaux-démocrates, Reichsbanner et adhérents des syndicats libres, nous leur tendons une main fraternelle, nous sommes prêts à tout front unique qui aura pour premier but la défense des masses travailleuses [version stalinienne du front unique à la base qui ne s’adresse pas aux directions réformistes]…” Quand il commente les mesures prises contre les écoles laïques, la police déclare la réunion dissoute, parce que l’orateur a parlé avec mépris de la religion. La salle accueille cet ordre par un vibrant “Rotfront”. Pas d’incident à la sortie, mais dans quelques quartiers des ouvriers isolés sont matraqués, poignardés. »

Le 27 février, le Reichstag est incendié par un coup monté par les nazis. Dès les premières flammes, le KPD est déclaré illégal, la presse communiste est interdite pour quatre semaines, tous les fonctionnaires du KPD mis en prison préventive comme deux de ses députés soupçonnés de complicité dans l’incendie du Reichstag. 4 000 militants communistes sont arrêtés. L’ensemble de la presse social-démocrate tombe également sous le coup d’une interdiction de quatorze jours.

« Pendant les derniers jours de février, l’aspect des rues commence à changer. Elles appartenaient aux ouvriers, elles ne sont à personne maintenant. Abandonnées par les travailleurs, elles n’ont pas encore un nouveau maître. On n’y voit pas davantage les nazis, mais il n’y a plus de défilés d’ouvriers, ni de ces piquets d’autodéfense qui parcouraient les rues, se rendant à leur poste (…)

« Le 4 mars, a lieu ce magnifique “Réveil de la nation” enfanté par l’imagination de Goebbels, ces retraites aux flambeaux, le même soir, dans tous les villages et villes du Reich, ces feux allumés sur toutes les collines, dans tous les hameaux de montagne. » [15]

Aux élections du 5 mars 1933, encore 4,8 millions de voix au KPD, 7,1 au SPD, mais maintenant 17,2 aux nazis [16] ! Les élections des députés communistes sont annulées. Les nazis vont bientôt dissoudre les autres partis. Hitler, de Chancelier va devenir Führer. La défaite est arrivée.

* * *

Trotski est exclu du PCUS le 14 novembre 1927. Dès janvier 1928, il est déporté à Alma Ata, à 4 000 km de Moscou, puis en janvier 1929 expulsé en Turquie. Il s’installe en avril 1929 dans l’île de Prinkipo, en face d’Istanbul, il y restera jusqu’en juillet 1933 quand il part en France. C’est à Prinkipo qu’il écrit nombre de lettres, textes, ouvrages abordant la situation en Allemagne, de plus en plus pressants au fur et à mesure de la montée du nazisme.

Il élabore et précise une analyse particulièrement pertinente du fascisme, dans un mouvement ouvrier qui n’en comprend pas les données particulières. Elle reste un des apports essentiels sur la question.

Il exhorte les communistes allemands à engager une politique de Front unique, contre la politique des communistes et des sociaux- démocrates, pour éviter la « destruction de l’élite du prolétariat allemand ».

Trotski défend ses positions dans une perspective interne au KPD (l’opposition de gauche est encore au KPD). Les propositions de Trotski sont des objectifs pour le KPD et, au-delà pour l’ensemble du mouvement ouvrier.

II. Ce qu’est le fascisme

On a souvent rangé le fascisme sous les étiquettes de régime autoritaire, césarisme, bonapartisme, dictature militaire. Mais cela ne rend pas compte de la dimension spécifique du fascisme.

Le fascisme surgit d’une faille : la faiblesse des instruments traditionnels de domination de la bourgeoise — les institutions étatiques de la démocratie parlementaire — dans une crise économique majeure, face à la montée de la révolution prolétarienne.

Sa première apparition a eu lieu en Italie en 1922, la seconde se produit en Allemagne et signe la mort de la Troisième Internationale comme Internationale révolutionnaire.

Quelles sont les grandes lignes de l’analyse du fascisme chez Trotski ?

La bourgeoisie préfère généralement un régime de démocratie parlementaire, au besoin évoluant vers un État fort, au règne totalitaire d’un parti fasciste qu’elle ne peut pas complètement contrôler.

Mais ce choix a un prix économique et social. Dans un régime parlementaire, le mouvement ouvrier conserve des moyens pour défendre ses intérêts, même dans le cadre des capitulations de la collaboration de classe, et les différents secteurs de la bourgeoisie expriment leurs intérêts propres.

Lorsqu’il y a « impossibilité de poursuivre une accumulation “naturelle” du capital, étant donné la concurrence au niveau du marché mondial (niveau existant des salaires réels et de la productivité du travail, accès aux matières premières et aux débouchés) » [17] la question se pose pour les groupes décisifs du capital de mettre en place une forme supérieure de centralisation du pouvoir exécutif pour la réalisation de ses intérêts historiques. La relance des profits a alors pour pré-condition la destruction du mouvement ouvrier organisé. L’heure du fascisme arrive donc lorsque les moyens normaux de la dictature bourgeoise, militaires, policiers, politiques (le système parlementaire) ne suffisent plus pour maintenir la société en équilibre.

La fonction historique de la prise du pouvoir par les fascistes consiste à modifier par la force et la violence les conditions de reproduction du capital en faveur des groupes décisifs du capitalisme monopoliste.

Avec l’arrivée de Hitler au pouvoir, le patronat obtiendra une baisse rapide des salaires, par l’abolition des salaires contractuels et leur individualisation par entreprise, puis leur réduction. De 1933 à 1935, ils ont été réduits de 25 % à 40 %, les chômeurs employés aux travaux publics ont des salaires dérisoires, parfois seulement même l’allocation chômage. Début mai 1936, Hitler met à la disposition des entreprises « de la main-d’œuvre à bon marché », des chômeurs payés une misère [18].

Pour réaliser cela, il a fallu « atomiser, décourager et démoraliser, durant une longue période, une classe sociale consciente, riche de plusieurs millions d’individus, et pour prévenir ainsi toute poussée de la lutte des classes la plus élémentaire, poussée que le seul jeu des lois du marché déclenche périodiquement. Pour cela, il faut [a fallu] un mouvement de masse qui mobilise un grand nombre d’individus » [19]. Le fascisme, c’est donc une mobilisation de la petite-bourgeoisie déchaînée dans le cadre d’un mouvement de masse ample et bien organisé pour écraser le mouvement ouvrier et d’autres couches potentiellement antifascistes, écraser la démocratie parlementaire.

« La montée d’un mouvement fasciste de masse est en quelque sorte une institutionnalisation de la guerre civile, où, toutefois, les deux parties ont objectivement une chance de l’emporter (c’est la raison pour laquelle la grande bourgeoisie ne soutient et ne finance de telles expériences que dans des conditions tout à fait particulières, “anormales”, car cette politique de quitte ou double présente indéniablement un risque au départ). Si les fascistes réussissent à balayer l’ennemi, c’est-à-dire la classe ouvrière organisée, à le paralyser, à le décourager et à le démoraliser, la victoire leur est assurée. Si, par contre, le mouvement ouvrier réussit à repousser l’assaut et à prendre lui-même l’initiative, il infligera une défaite décisive non seulement au fascisme mais aussi au capitalisme qui l’a engendré. Cela tient à des raisons technico-politiques, socio-politiques et socio-psychologiques. Au départ, les bandes fascistes n’organisent que la fraction la plus décidée et la plus désespérée de la petite bourgeoisie (sa fraction “enragée”) » [20].

« Le fascisme n’est pas seulement un système de répression, de violence et de terreur policière. Le fascisme est un système d’État particulier qui est fondé sur l’extirpation de tous les éléments de la démocratie prolétarienne dans la société bourgeoise. La tâche du fascisme n’est pas seulement d’écraser l’avant-garde communiste, mais aussi de maintenir toute la classe dans une situation d’atomisation forcée. Pour cela, il ne suffit pas d’exterminer physiquement la couche la plus révolutionnaire des ouvriers. Il faut écraser toutes les organisations libres et indépendantes, détruire toutes les bases d’appui du prolétariat et anéantir les résultats de trois quarts de siècle de travail de la social-démocratie et des syndicats ». [21]

Cette définition de la dictature fasciste souligne la différence fondamentale entre un régime politique dans lequel la classe ouvrière conserve ses organisations et sa capacité de résistance collective et un régime dans lequel tout cela a disparu.

Il y a donc une différence entre bonapartisme, voire pré-bonapartisme et fascisme : Brüning, Von Papen (conservateur, monarchiste) du Zentrum et Von Schleicher, chef de l’armée : le fascisme c’est la liquidation totale du mouvement ouvrier.

Chronologie de la montée du fascisme en Allemagne 1920-1939

À propos du légalisme fasciste : arriveront–ils au pouvoir par le coup d’État ou la légalité ? Les nazis s’appuieront sur les deux. Le nazisme, lorsqu’il se lance à la conquête du pouvoir, a l’assentiment de la fraction la plus puissante de la bourgeoisie capitaliste. Il est assuré de la complicité des responsables militaires et policiers. Les responsables de l’État bourgeois ne lui opposeront pas de résistance armée : la solidarité de classe sera plus forte que les divergences d’intérêts et de méthodes.

Les fascistes poussent à la mobilisation extraparlementaire contre le mouvement ouvrier et à la conquête de positions parlementaires, mais le centre de gravité c’est la rue, et son occupation...

Hitler accède à la chancellerie le 30 janvier 1933. Il multiplie les déclarations légalistes, pendant qu’en sous-main il encourage ses bandes à continuer la lutte contre le prolétariat : du 30 janvier au 5 mars, les chiffres officiels annoncent 51 morts antifascistes dans les bagarres politiques. Dès février 1933, les journaux ouvriers sont interdits, les locaux occupés. Le Reichstag est brûlé. Les partis sont dissous. Les militants emprisonnés, et cela ne s’arrêtera plus.

L’objectif, c’est la liquidation du mouvement ouvrier, et les nazis utiliseront pour cela les méthodes du mouvement ouvrier : groupes de défense, associations, clubs sportifs, soupes populaires. Il y a un vrai patchwork fasciste et nazi, empruntant au mouvement ouvrier et à la révolution russe : « le bolchevisme brun », qui regroupe les éléments plébéiens du fascisme. Il y aura des secteurs qui s’identifieront plus ou moins avec cette idéologie, Hitler et la direction nazie, jamais. Cela conduira à la Nuit des longs couteaux, SS contre SA, en 1934.

Ni SPD ni le KPD n’analysent le fascisme comme une forme particulière de domination de la bourgeoisie, mais comme une des formes de la réaction, qui pouvait accéder au gouvernement, et ensuite en être renvoyée par des moyens parlementaires : « quand ils (les nazis) seront au pouvoir, l’unité du Front du prolétariat sera réalisée et balaiera tout (…). Nous sommes les vainqueurs de demain et la question “qui sera écrasé ?” ne se pose plus. Cette question est déjà résolue ». [22]

[1Léon Trotski « La révolution allemande et la bureaucratie stalinienne » (janvier 1932) dans « Comment vaincre le fascisme », Buchet-Chastel, Paris 1973, page 229. (Republié par les Éditions de la passion, disponible à la librairie La Brèche, 27 rue Taine, 75012 Paris, http://www.la-breche.com ; disponible sur le web : http://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/cvf/cvf.htm).

[2Rosenberg cité par Ossip K. Flechtheim, « Le Parti communiste allemand sous la République de Weimar », Maspero, Paris 1972, p. 28.

[3Ossip K. Flechtheim, op. cit. [note 2], p. 118.

[4Le courant animé par Ruth Fischer et Arkadi Maslow.

[5Ossip K. Flechtheim, op. cit. [note 2], p 119.

[6Léon Trotski « La victoire d’Hitler signifierait la guerre contre l’URSS », dans « Comment vaincre le fascisme » op. cit. [note 1], publié pour la première fois dans « The Militant » du 26 juillet 1932.

[7Chiffres adhérents plus jeunesse cités par Pierre Frank, « Histoire de l’Internationale Communiste 1919-1943 », éditions La Brèche, Paris 1979, tome 2, p. 635.

[8Pierre Milza, « Fascismes et idéologies réactionnaires en Europe (1919-1945) », Dossier Sciences humaines n° 9, Armand Colin, p. 33.

[9Daniel Guérin, « Sur le fascisme », Maspero, Paris 1965, tome 2 « Fascisme et grand capital », p. 37. (Republié par les éditions Syllepse en 1999 sous son titre original « Fascisme et grand capital »)

[10Daniel Guérin, op. cit. [note 9] tome 2, p. 108.

[11Le 31 janvier, Rudolf Breitscheid déclare dans une réunion du comité directeur du Parti social-démocrate : « La lutte contre le fascisme est entrée dans une nouvelle phase. Tous nos désirs seraient que nos relations avec le Parti communiste entrent aussi dans une phase nouvelle. » Une motion proposant un « pacte de non-agression » au PC est rejetée par une seule voix de majorité. Cité par Juan Rustico, « 1933 : la tragédie du prolétariat allemand », Les Amis de Spartacus, Paris 2003. http://www.matierevolution.fr/spip.php?article636

[12Ernest Mandel, « Ce qu’est le fascisme et comment l’arrêter », « La Gauche » n° 6 du 18 mars 1992, http://www.ernestmandel.org/new/ecrits/article/ce-qu-est-le-fascisme-et-comment-l

[13Cité par Pierre Frank, op. cit. [note 7], p. 674.

[14Juan Rustico, op.cit. [note 11]

[15Idem.

[16Les nazis ne sont en tête dans aucune des trois plus grandes villes allemandes de l’époque : c’est le KPD qui l’emporte à Berlin, le SPD à Hambourg, et le Zentrum à Cologne (le KPD arrivant deuxième).

[17Ernest Mandel, « Théorie du fascisme chez Trotski » (préface à « Comment vaincre le fascisme » de L. Trotski, éd. Buchet-Chastel) : http://www.ernestmandel.org/new/ecrits/article/introduction-la-theorie-du

[18Daniel Guérin « Sur le fascisme » [note 9] Maspero tome 2 p. 186.

[21Léon Trotski, « La révolution allemande et la bureaucratie stalinienne », janvier 1932 dans « Comment vaincre le fascisme », op.cit. [note 1] , p. 84.

[22Cité par Pierre Frank, op. cit. [note 7], p. 658.