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La montée du nazisme et la lutte pour le front unique (2/2)

le 11 avril 2014, par François Sabado, Patrick Le Moal

François Sabado, membre de la direction du Nouveau parti anticapitaliste (NPA, France), est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale. Patrick Le Moal, militant de la IVe Internationale, fait partie de la Commission formation du NPA.

Article paru dans la revue Inprecor de novembre-décembre 2013 (n°599-600)

Retrouvez la première partie de l’article ici

III. Une responsabilité majeure des directions stalinienne et social-démocrate

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Manifestation de nazis devant le siège du Parti communiste (KPD) en 1933. Sur les murs : "Contre le danger de guerre, le fascisme,la faim et le froid. Pour le travail, le pain et la liberté"

On l’a vu, le mouvement ouvrier, fin 1932 - début 1933, à la veille de la victoire fasciste, même si tout n’était peut-être pas perdu, est affaibli et démoralisé. À cause du chômage, évidemment, des défaites répétées provenant d’un manque d’audace dans les rixes journalières avec les nervis fascistes, mais surtout de la politique du SPD et du KPD dans les années qui ont précédé la tragédie.

Car la résistance était parfaitement possible. Des millions de salarié(e)s y aspiraient de toutes leurs forces. Son inexistence est largement due à l’incompréhension des directions du KPD et de la social-démocratie.

Chronologie de la montée du fascisme en Allemagne 1920-1939

La responsabilité de la social-démocratie vient de loin : malgré les trahisons des années 1920, les assassinats de Rosa Luxemburg et Liebknecht, la social-démocratie continue de représenter l’organisation ouvrière dans une situation normale. Elle se caractérise par le soutien à tous les gouvernements pré-bonapartistes et bonapartistes… Le SPD met son espoir dans les forces traditionnelles, vote Hindenburg pour empêcher Hitler d’être élu ; dès le premier revers fasciste, elle pense que la vague est endiguée et que le reflux commence… quelques mois avant la prise du pouvoir par Hitler. Le SPD se maintient sur le terrain de la Constitution et de la légalité, demande aux instances de l’État de les protéger du fascisme, celui-là même qui aide les bandes armées des nazis.

Mais fascisme et social-démocratie sont incompatibles. « La social-démocratie, aujourd’hui principale représentante du régime parlementaire bourgeois, s’appuie sur les ouvriers. Le fascisme s’appuie sur la petite-bourgeoisie. La social-démocratie ne peut avoir d’influence sans organisation ouvrière de masse. Le fascisme ne peut instaurer son pouvoir qu’une fois les organisations ouvrières détruites. Le Parlement est l’arène principale de la social-démocratie. Le système fasciste est fondé sur la destruction du parlementarisme. Pour la bourgeoisie monopoliste, les régimes parlementaire et fasciste ne sont que les différents instruments de sa domination : elle a recours à l’un ou à l’autre selon les conditions historiques. Mais pour la social-démocratie comme pour le fascisme, le choix de l’un ou de l’autre instrument a une signification indépendante, bien plus, c’est pour eux une question de vie ou de mort politique. » [1]

C’est ce que ne comprennent pas les staliniens. Le KPD associe et mêle toutes les formes de régime autoritaire : le fascisme prend le pouvoir et s’écroulera. Le KPD met dans le même sac les gouvernements, Brüning, Von Papen, et les nazis. Du coup, l’hypothèse d’une prise du pouvoir par les nazis est sous-estimée... Ils prendront le pouvoir et s’écrouleront... et ce sera « notre tour » ! Le KPD sous-estime la spécificité du nazisme et la nécessité de le combattre en tant que tel.

Il y a aussi l’autre dimension de la politique stalinienne face au nazisme : la lutte contre le social-fascisme, la politique dite de « 3e période » qui commence en 1928. En France c’est la tactique « classe contre classe », qui amène le PCF à se maintenir au second tour y compris en présence du PS/SFIO.

La politique de la troisième période est ainsi définie par Boukharine lors du 6e congrès de l’IC : « Le levier politique de ce tournant est le changement d’attitude envers les partis sociaux-démocrates (…). L’accentuation de la lutte contre la social-démocratie, telle est l’orientation politique de l’IC (…), ne veut nullement signifier le rejet de la tactique de front unique (…). Mais en relation avec l’accentuation de notre lutte contre la social-démocratie, nous devons procéder au changement suivant dans cette lutte : dans la plupart des cas, nous devons maintenant poursuivre la tactique de front unique seulement par en bas. Aucun appel aux sommets des partis sociaux-démocrates n’est possible ; seulement dans de rares cas, des appels à des organisations locales isolées du parti social-démocrate sont peut-être admissibles. Mais en règle générale, nous appelons aux masses social-démocrates, aux simples ouvriers sociaux-démocrates. » [2]

D’autres vont plus loin. Losovsky déclare que la social-démocratie n’est plus un parti ouvrier. Thälmann en rajoute : « le développement du réformisme en social-fascisme est un phénomène que l’on peut illustrer par différents exemples dans différents pays » [3].

Cette politique va être amplifiée par les évènements du 1er mai 1929 à Berlin. Le KPD y était majoritaire dans la classe ouvrière, mais les responsables du gouvernement, de la police étaient SPD. Ils autorisent des meetings en salle (des syndicats et du SPD), mais interdisent la manifestation annoncée par le KPD. Le KPD appelle à manifester : « Personne aux réunions réformistes dans les salles ! Tous dans la rue ! » La police provoque et tire sur les manifestants, les fenêtres de ceux qui protestent. Les jours suivants, on en vient à des combats de barricades à Wedding et Neukölln : 27 morts et 150 blessés. Cette fusillade a un retentissement dans le monde entier, notamment parmi les communistes, et justifie le tournant, en démontrant la « fascisation » des partis socialistes.

Le plénum de l’IC qui suit, en juillet 1929, analyse le social-fascisme comme élément nouveau de la situation : « la division du fascisme allemand en deux camps, celui du social-fascisme et celui des nationaux-allemands, entre lesquels s’est effectuée une division du travail politique appropriée ». [4] Dans les thèses adoptées, il est affirmé que le social-fascisme est l’ennemi n° 1, et que son aile gauche est l’ennemi le plus dangereux : « l’obstacle principal à une élévation de l’activité militante des masses ouvrières ».

Lors du congrès du KPD, on théorise, pour justifier cette notion de social-fascisme, sur la place de l’aristocratie ouvrière, base de la bureaucratie ouvrière qui a pénétré l’appareil d’État. [5] En mars 1930 Hermann Remmele, membre du bureau politique du KPD et président de la Ligue de lutte contre le fascisme, écrit : « Chassez les sociaux-fascistes de leurs fonctions dans les entreprises et dans les syndicats (…), chassez les petits Zörgiebel (préfet de police de Berlin SD lors de la manifestation du 1er mai) hors des écoles et des terrains de jeu. » [6]

Quand en 1930, le SPD baisse de 30 % à 25 %, le KPD monte de 10,6 % à 13,1 % et les nazis passent de 2,6 % à 18,3 % (le début de leur ascension), les communistes déclarent : « le seul vainqueur des élections de septembre est le parti communiste ».

L’épisode du « plébiscite rouge » de 1931

Un référendum est organisé le 8 août 1931 en Prusse pour obtenir la révocation du gouvernement social-démocrate à l’initiative des « Casques d’acier » (autre groupe fasciste), soutenus par les nazis ; il est qualifié de « plébiscite brun ». Le KPD, sur la base d’une recommandation du CE de l’Internationale Communiste (IC), appelle lui aussi à voter pour le départ du gouvernement social-démocrate, et parle de... « plébiscite rouge » ! En juillet 1931, lors du XIe plénum de l’exécutif de l’IC, Manouilsky avait présenté ce qu’il appelait une justification « théorique » de cette politique, s’inscrivant en faux contre le « mensonge social-démocrate » selon lequel le fascisme serait l’ennemi principal de la classe ouvrière.

D’où la concurrence, les batailles physiques entres communistes et sociaux-démocrates… Dans le pire des cas on converge avec les fascistes, ou bien il y a division ou manœuvre pour ne pas faire l’unité, mais on ne lutte que rarement contre. Il y aura un changement, lors des premières semaines de 1933, mais ce sera trop tard…

L’« ultimatisme bureaucratique », que dénonce Trotski, renvoie à une conception où le Parti communiste exige le front unique mais sur tout son programme… C’est une conception sectaire et gauchiste que Trotski attaque systématiquement. « Le plus souvent, les organes dirigeants du Parti communiste s’adressaient aux réformistes, en proposant une lutte commune sur des mots d’ordre radicaux, ne découlant pas de la situation et ne correspondant pas au niveau de conscience des masses. Ces propositions étaient des coups tirés à blanc. Les masses restaient extérieures, les dirigeants réformistes interprétaient la proposition des communistes comme une intrigue visant à détruire la social-démocratie. Dans tous ces cas, il s’agissait d’une application purement formelle de la politique de front unique et qui ne dépassait pas le stade des déclarations ; de fait, dans son essence même, elle ne peut donner de résultats que sur la base d’une appréciation réaliste de la situation et de l’état des masses. L’arme des “lettres ouvertes”, trop fréquemment et mal utilisée, s’est enrayée et il a fallu y renoncer ». [7]

Quelques semaines avant ces lignes, dans la « Lettre à un ouvrier communiste allemand » du 8 décembre 1931, il avait écrit, pour mettre les points sur les « i » : « Ouvriers communistes, vous êtes des centaines de milliers, des millions, vous n’avez nulle part où aller, il n’y aura pas assez de passeports pour vous. Si le fascisme arrive au pouvoir, il passera comme un tank effroyable, sur vos crânes et vos échines. Le salut se trouve uniquement dans la lutte sans merci. Seul le rapprochement dans la lutte avec les ouvriers sociaux-démocrates peut apporter la victoire. Dépêchez-vous, ouvriers communistes, car il vous reste peu de temps ! »

IV. La question du front unique

1. Éléments de méthode.

Trotski insiste sur les racines profondes de la nécessité d’une politique de front unique dans le processus même de mobilisation et de formation d’une conscience de classe pour les travailleurs. « Le prolétariat accède à la prise de conscience révolutionnaire non par une démarche scolaire, mais à travers la lutte de classe, qui ne souffre pas d’interruptions. Pour lutter, le prolétariat a besoin de l’unité de ses rangs. Cela est vrai aussi bien pour les conflits économiques partiels, dans les murs d’une entreprise, que pour les combats politiques “nationaux”, tels que la lutte contre le fascisme. Par conséquent, la tactique de front unique n’est pas quelque chose d’occasionnel et d’artificiel, ni une manœuvre habile, non, elle découle complètement et entièrement des conditions objectives du développement du prolétariat. Le passage du Manifeste du Parti communiste, où il est dit que les communistes ne s’opposeront pas au prolétariat, qu’ils n’ont pas d’autres objectifs et d’autres tâches que celles du prolétariat, exprime l’idée que la lutte du parti pour gagner la majorité de la classe ne doit, en aucun cas, entrer en contradiction avec le besoin que ressentent les ouvriers d’unir leurs rangs dans le combat. » [8]

Ernest Mandel précise en 1979 : « La classe ouvrière ne peut en finir avec le capitalisme, exercer le pouvoir et commencer à construire une société sans classes que si elle atteint un degré d’unité de ses forces sociales et un niveau de politisation et de conscience qualitativement plus hauts que celui qui existait sous le capitalisme dans ses périodes “normales”. De fait, c’est seulement au travers de cette unification et politisation que l’ensemble de la classe ouvrière peut se constituer en “classe pour soi”, au-delà des différences d’emploi, de niveau de connaissances, d’origine nationale ou régionale, de sexe, d’âge, etc.

« La majorité des travailleurs acquiert la conscience de classe, dans le sens le plus profond du terme, seulement à travers l’expérience de ce genre d’unité dans la lutte. Le parti révolutionnaire joue un rôle médiateur essentiel dans ce processus. Mais sa propre activité ne peut se substituer à cette expérience de lutte unitaire de la majorité des travailleurs. Le parti, en lui-même, ne peut être la source d’où surgit cette conscience de classe parmi des millions de salariés. (…)

« Dans tous les pays dans lesquels le mouvement ouvrier organisé possède une longue tradition, une partie significative de la classe continue à manifester un certain niveau de confiance en faveur des partis socialistes et communistes, non seulement électoralement, mais aussi politiquement et organisationnellement. Il est ainsi impossible d’avancer de manière positive et réelle dans l’unification du front prolétarien sans prendre en compte cette confiance relative ou en espérant que les travailleurs socialistes et communistes rejoindront le front sans prendre en compte les réactions et les attitudes de leurs dirigeants.

« De cela on peut conclure qu’une politique de front unique dirigée vers les partis socialistes et communistes est une composante tactique de l’orientation générale stratégique. Elle n’est donc que cela : un élément et non un substitut à cette orientation. Et cela est particulièrement vrai du fait que l’unification et la politisation maximales de l’ensemble du prolétariat requièrent tout autant la participation des travailleurs socialistes et communistes qu’une rupture de la grande majorité de ces travailleurs avec les options de collaboration de classes des appareils bureaucratiques. » [9]

Cette politique de front unique découle donc des conditions objectives et de l’expérience de la lutte de classes et se traduit par le front unique des organisations, le front unique de la base au sommet et le front unique sur des tâches liées à la lutte antifasciste.

En janvier 1932, Trotski écrit :

« Quelle est l’attitude du Parti communiste ? Dans ses journaux, il répète quotidiennement que pour lui seul est acceptable “le front unique qui sera dirigé contre Brüning [député de droite], Severing [député SPD], Leipart [SPD, président du syndicat ADGB], Hitler et leurs semblables”. Face au soulèvement prolétarien, il n’y a pas de doute qu’il n’y aura aucune différence entre Brüning, Severing, Leipart et Hitler. (…) Mais cela ne signifie absolument pas que Brüning, Severing, Leipart et Hitler appartiennent toujours et dans toutes les conditions au même camp. Maintenant, leurs intérêts divergent. Pour la social-démocratie, la question est, en ce moment, moins de défendre les fondements de la société capitaliste contre la révolution prolétarienne, que de défendre le système bourgeois semi-parlementaire contre le fascisme. Ce serait une très grande bêtise que de refuser d’utiliser cet antagonisme.

« “Faire la guerre pour le renversement de la bourgeoisie internationale..., écrivait Lénine dans la Maladie infantile, et renoncer à priori à louvoyer, à exploiter les oppositions d’intérêts (fussent-elles momentanées) qui divisent nos ennemis, à passer des accords et des compromis avec des alliés éventuels (fussent-ils temporaires, peu sûrs, chancelants, conditionnels), n’est-ce pas d’un ridicule achevé ?”. [c’est nous qui soulignons ces mots de Lénine]

« Et plus loin : “On ne peut triompher d’un adversaire plus puissant qu’au prix d’une extrême tension des forces et à la condition expresse d’utiliser de la façon la plus minutieuse, la plus attentive, la plus circonspecte, la plus intelligente, la moindre ’fissure’ entre les ennemis.” Que font Thälmann et Remmele dirigés par Manouilsky ? La fissure entre la social-démocratie et le fascisme — et quelle fissure ! — ils essaient de toutes leurs forces de la colmater à l’aide de la théorie du social-fascisme et de la pratique de sabotage du front unique.

« Lénine exigeait qu’on utilise chaque “possibilité de s’assurer un allié numériquement fort, fût-il un allié temporaire, chancelant, conditionnel, peu solide et peu sûr. Qui n’a pas compris cette vérité n’a rien compris au marxisme, ni en général au socialisme scientifique contemporain”. Regardez, prophètes de la nouvelle école stalinienne : il est dit ici, clairement et précisément, que vous n’avez rien compris au marxisme. Cela, c’est Lénine qui l’a dit de vous : accusez réception ! » [10]

Trotski propose une traduction concrète à cette analyse :

« Tout le malheur vient de ce que (…) dans son appel pour le “front unique rouge”, publié le 29 novembre, le comité central du Parti communiste allemand part de l’idée qu’il est impossible de vaincre le fascisme sans avoir vaincu au préalable la social-démocratie allemande. Cette idée, Thälmann la répète sur tous les tons dans son article. Cette idée est-elle juste ? À l’échelle historique, elle est absolument vraie. Mais cela ne signifie pas du tout que l’on peut résoudre les questions à l’ordre du jour grâce à elle, c’est-à-dire en se contentant de la répéter. Cette idée, juste du point de vue de la stratégie révolutionnaire dans son ensemble, devient un mensonge, et même un mensonge réactionnaire une fois traduite dans le langage de la tactique. Est-il vrai que pour faire disparaître le chômage et la misère il faut détruire au préalable le capitalisme ? C’est vrai. Mais seul le dernier des imbéciles en tirera la conclusion que nous ne devons pas nous battre aujourd’hui de toutes nos forces contre les mesures qui permettent au capitalisme d’augmenter la misère des ouvriers.

« Peut-on espérer que le Parti communiste renversera la social-démocratie et le fascisme dans les prochains mois ? Aucun homme de bon sens, qui sait lire et compter, ne se risquerait à une telle affirmation. Politiquement, la question se pose ainsi : peut-on aujourd’hui, dans le courant des prochains mois, c’est-à-dire malgré la présence de la social-démocratie, malheureusement encore très puissante bien qu’affaiblie, opposer une résistance victorieuse à l’attaque du fascisme ? » [11]

2. La question de la grève générale dans le combat antifasciste

Quelle est la place de l’arme de la grève générale dans la bataille pour le front unique contre le fascisme ? C’est un des axes centraux mais à ne pas fétichiser dans l’affrontement politico-militaire contre les nazis. Elle doit être subordonnée à la confrontation directe avec les troupes nazies.

« Faut-il donc renoncer à la grève comme forme de lutte ? Non, non pas y renoncer mais créer les prémisses politiques et organisationnelles indispensables. Le rétablissement de l’unité syndicale en est un. La bureaucratie réformiste n’en veut pas, naturellement. Jusqu’à présent la scission lui a assuré la meilleure position possible. Mais la menace directe du fascisme modifie la situation dans les syndicats au grand désavantage de la bureaucratie. L’aspiration à l’unité grandit. La clique de Leipart peut toujours essayer, dans la situation actuelle, de refuser de rétablir l’unité : cela multipliera par deux ou par trois l’influence des communistes à l’intérieur des syndicats. Si l’unité se réalise, tant mieux, un large champ d’activité s’ouvrira devant les communistes. Il ne faut pas de demi-mesures mais un tournant radical ! (…)

« La grève générale est un moyen de lutte très important mais il n’est pas un remède universel. Il y a des situations où la grève générale risque d’affaiblir plus les ouvriers que leur ennemi direct. La grève doit être un élément important du calcul stratégique, mais non une panacée dans laquelle se noie toute stratégie. (…)

« Il ne fut pas question de la grève générale pendant la Révolution d’octobre. À la veille de la révolution, les usines et les régiments dans leur immense majorité s’étaient déjà ralliés à la direction du Soviet bolchevique. Appeler les usines à la grève générale dans ces conditions signifiait s’affaiblir soi-même et non affaiblir l’adversaire. (…)

« Si, en Allemagne, la lutte éclate à partir de conflits localisés, dus à une provocation des fascistes, il est peu probable qu’un appel à la grève générale réponde aux exigences de la situation. La grève générale signifierait avant tout : couper une ville d’une autre, un quartier d’un autre et même une usine d’une autre. Il serait plus difficile de trouver et de rassembler les chômeurs. Dans ces conditions les fascistes qui ne manquent pas d’état-major, peuvent gagner une certaine supériorité, grâce à leur direction centralisée. (…)

« En conséquence, il faut se préparer non à la grève générale mais à résister aux fascistes. Cela implique : créer partout des bases de résistance, des détachements de choc, des réserves, des états-majors locaux et des centres de direction, une liaison effective, des plans très simples de mobilisation. »

Fin 1932, Trotski opère un changement d’approche sur la question de la grève générale. Il faut maintenant la confrontation décisive avec les nazis.

« Le combat décisif du prolétariat contre le fascisme implique l’affrontement simultané avec l’appareil d’État bonapartiste. Pour cela, la grève générale est une arme irremplaçable. Il faut la préparer. Il faut mettre au point un plan spécial, c’est-à-dire un plan de mobilisation des forces en vue de son déroulement ; à partir de ce plan, il faut développer une campagne de masse et sur la base de cette campagne, proposer à la social-démocratie un accord sur la conduite de la grève générale, en l’assortissant de conditions politiques précises. Cette proposition, reprise et concrétisée à chaque nouvelle étape, doit, dans sa dynamique, mener à la création des soviets, en tant qu’organes supérieurs du front unique. » [12]

3. Front unique et accords parlementaires

En décembre 1931,Trotski précisait : « Les accords électoraux, les marchandages parlementaires conclus par le parti révolutionnaire avec la social-démocratie servent, en règle générale, la social-démocratie. Un accord pratique pour des actions de masse, pour des buts militants, se fait toujours au profit du parti révolutionnaire. (…)

« Aucune plate-forme commune avec la social-démocratie ou les dirigeants des syndicats allemands, aucune publication, aucun drapeau, aucune affiche commune ! Marcher séparément, frapper ensemble ! Se mettre d’accord uniquement sur la manière de frapper, sur qui et quand frapper ! On peut se mettre d’accord sur ce point avec le diable, sa grand-mère et même avec Noske et Grzesinski. À la seule condition de ne pas se lier les mains.

« Enfin, il faut rapidement mettre au point un ensemble pratique de mesures, non dans le but de “démasquer” la social-démocratie (devant les communistes), mais dans le but de lutter effectivement contre le fascisme. Ce programme doit porter sur la protection des usines, la liberté d’action des comités d’usine, sur l’intangibilité des organisations et des institutions ouvrières, la question des dépôts d’armes dont peuvent s’emparer les fascistes, sur les mesures à prendre en cas de danger, c’est-à-dire sur les actions militantes des détachements communistes sociaux-démocrates, etc.  » [13]

Le centre de gravité, c’est le combat pratique antifasciste, mais il y a aussi, dans ce cadre, et il faut insister, dans ce cadre, la possibilité d’accords parlementaires. C’est ce que défend Trotski en 1932, où il dénonce une approche institutionnelle d’accords parlementaires mais pas des accords parlementaires liés à la mobilisation : « (…) voilà que le 22 juin, la fraction communiste au Parlement de Prusse proposa à la surprise générale, et à la sienne propre, un accord avec la social-démocratie et même avec le centre. La même chose s’est répétée en Hesse. Face au danger de voir la présidence du Parlement tomber entre les mains des nazis, tous les sacro-saints principes furent envoyés au diable. Est-ce étonnant ? N’est-ce pas affligeant ? (…)

« L’initiative de la fraction communiste au Landtag était-elle en soi fausse et inadmissible ? Nous ne le pensons pas. Les bolcheviks en 1917 ont à plusieurs reprises fait la proposition suivante aux mencheviks et aux socialistes révolutionnaires : “Prenez le pouvoir, nous vous soutiendrons contre la bourgeoisie, si elle offre une quelconque résistance.” Certains compromis sont acceptables, dans certaines conditions ils sont nécessaires. Cela dépend de l’objectif que l’on s’est fixé, de la manière dont le compromis est perçu par les masses et de ses limites. Limiter le compromis au Landtag ou au Reichstag, considérer comme un but en soi le fait qu’un social-démocrate ou un catholique devienne président à la place d’un fasciste, revient à tomber entièrement dans le crétinisme parlementaire. La situation est tout autre lorsque le parti se fixe pour tâche la lutte systématique et méthodique pour gagner les ouvriers sociaux-démocrates sur la base du front unique. Dans ce cas, l’accord au Parlement contre la prise de la présidence par les fascistes aurait fait partie intégrante d’un accord extra-parlementaire pour la lutte contre le fascisme. » [14]

Chronologie de la montée du fascisme en Allemagne 1920-1939

V. Éléments de conclusion sur la tactique de front unique

Dans cette situation tragique des années 1930, le front unique concentre la politique révolutionnaire, dans une situation défensive contre le fascisme. Trotski insistera sur deux autres considérations :

• la politique révolutionnaire ne se réduit pas au front unique. Il y a bien d’autres aspects dans la construction et la stratégie révolutionnaire : mots d’ordre transitoires, auto-organisation, contrôle de gestion, conquête du pouvoir, problèmes militaires.

• la politique de front unique a un aspect général mais elle est momentanée. On peut et doit passer des accords avec les réformistes, mais pas pour conquérir le pouvoir… Nous faisons seulement un bout de chemin…

Jusqu’au bout, jusqu’au dernier moment, tout en annonçant la défaite, Trotski essaie de déceler les possibilités de combat.

Hitler devient chancelier du Reich le 30 janvier, à la tête d’un gouvernement où les nazis sont encore en minorité parmi les représentants des partis de droite. Quelques jours plus tard, Lev Sedov lui donne de la réalité politique allemande une description assez noire : « Ce que nous vivons ressemble à une reddition de la classe ouvrière au fascisme.(...) Au sommet, désorientation, personne ne sait que faire ; à la base, pas de foi dans nos propres forces. (...) Je crois que nous entrons maintenant dans les journées et semaines décisives. Si une action vigoureuse de la classe ouvrière — qui, dans son développement, ne peut pas être autre chose que la révolution prolétarienne — ne se produit pas maintenant, une effroyable défaite est inévitable. Cette action n’est pas encore exclue, mais, à mon avis, elle n’est plus très vraisemblable. »

Le 5 février 1933 — nous ignorons s’il a reçu cette lettre de Sedov, son fils — Trotski aborde la question en y croyant encore : « L’arrivée de Hitler au pouvoir est, sans aucun doute, un coup terrible pour la classe ouvrière. Mais ce n’est pas encore une défaite définitive et irrémédiable. L’ennemi que l’on pouvait abattre quand il cherchait encore à se hisser au pouvoir, occupe aujourd’hui toute une série de postes de commande. C’est pour lui un avantage considérable, mais la bataille n’a pas encore eu lieu. Occuper des positions avantageuses n’est pas en soi décisif. C’est la force vivante qui tranche. (...) Du gouvernement qui a à sa tête un chancelier fasciste à la victoire complète du fascisme, il y a encore pas mal de chemin. Cela signifie que le camp de la révolution dispose encore d’un certain laps de temps. Combien ? Il est impossible de l’évaluer à l’avance. On ne peut le mesurer qu’au combat. » [15]

Nous l’avons vu, même après l’incendie du Reichstag, le 27 février 1933, des manifestations de masse de centaines de milliers de travailleurs dans les principales villes allemandes devant les locaux des syndicats et de la social-démocratie pour appeler à la mobilisation, à la grève générale contre le gouvernement de Hitler se produisent… La social-démocratie refusera d’appeler à la mobilisation. La répression, les arrestations et les assassinats redoublent.

C’est la défaite. Une défaite sans combat.

Une tragédie qui débouche sur la guerre et des millions de morts.

La défaite allemande change toutes les perspectives historiques.

Dans l’affrontement, soit le fascisme gagnait et écrasait le mouvement ouvrier, soit le mouvement ouvrier en repoussant les nazis créait les conditions pour une défaite décisive du capitalisme. L’incapacité du KPD et de l’Internationale communiste à mener cet affrontement signe leur mort comme partis révolutionnaires.

«  Le prolétariat allemand se relèvera, le stalinisme allemand, jamais  ». « Il faut un nouveau parti », conclut Trotski après la défaite allemande.

Pour des ruptures, il faut de grands événements historiques… ■

[1Léon Trotski « La révolution allemande et la bureaucratie stalinienne », op.cit. [note 1], p. 97.

[2Cité par Pierre Frank, op. cit. [note 7], p. 593.

[3Ibid.

[4Ibid p. 625.

[5Ossip K. Flechtheim, op. cit. [note 2], p 196

[6Dans le journal des pionniers communistes, cité par Ossip K Flechtheim , op. cit. [note 2], p. 205.

[7Léon Trotski « La révolution allemande et la bureaucratie stalinienne », op. cit. [note 1], p. 134.

[8Ibid p. 110.

[9Ernest Mandel, « Conscience de classe, front unique et gouvernements ouvriers », entretien réalisé en 1979 par John Rotschild, http://www.ernestmandel.org/new/ecrits/article/conscience-de-classe-front-unique

[10Léon Trotski « La révolution allemande et la bureaucratie stalinienne », op. cit. [note 1], p.122

[11Léon Trotski « Lettre à un ouvrier communiste allemand », décembre 1931, dans « Comment vaincre le fascisme », op. cit. [note 1], p. 71.

[12Léon Trotski « La révolution allemande et la bureaucratie stalinienne » [note 1] , p. 206 à 209.

[13Léon Trotski « Lettre à un ouvrier communiste allemand », op. cit. [note 1], p. 76.

[14Léon Trotski « La seule voie », octobre 1932, dans « Comment vaincre le fascisme », op. cit. [note 1], p. 325.

[15Léon Trotski « Devant la décision », février 1933, dans « Comment vaincre le fascisme », op. cit. [note 1], p. 325.