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Le Front National, l’enfant turbulent de la famille capitaliste

le 24 janvier 2017, par Bertold du Ryon

Le FN n’a, à l’évidence, jamais été un parti révolutionnaire – ni avec ni sans couteaux entre les dents – ni même un parti anti-système : la famille Le Pen appartient à l’élite financière, et dès les premiers succès électoraux, de nombreux cadres et dirigeants sortaient des « grandes écoles » d’élites (Bruno Mégret hier, Florian Philippot aujourd’hui…). Néanmoins ses relations avec le grand patronat, surtout avec sa partie organisée, ont rarement été au beau fixe.

Ce qu’il lui était reproché n’était évidemment pas d’être anti-capitaliste, de faire partie des « affreux partageux ». La doctrine du parti d’extrême droite disant au contraire qu’il n’y aura jamais assez à partager pour tout le monde (…pour ajouter : «  il convient donc d’exclure les étrangers, ou les mauvais Français, en premier de l’accès au gâteau »). Mais il lui fut reproché de pratiquer une sorte de « primat du politique », mettant ses propres critères – ceux du prétendu intérêt d’une « communauté nationale » fantasmé – et sa recherche d’une base dans les classes populaires au-dessus des purs critères d’« efficacité économique » au sens patronal. Et puisque la mondialisation économique, le libre-échange transfrontières, les délocalisations sont devenus un angle d’attaque du FN depuis les années 1990 (dans la mesure où le parti d’extrême droite explique tous les maux de la société capitaliste par le prisme du « mondialisme »), cela peut gêner un certain patronat. Dans la mesure où celui-ci cherche avant tout à exploiter, à produire et à vendre… y compris au-delà des frontières, il crie au « protectionnisme », sauf si ses propres intérêts se trouvent menacés par des capitaux étrangers plus forts, auquel cas il peut lui-même devenir très vite très « protectionniste ».

Bref, le grand capital organisé, surtout celui qui commerçait avec succès à une échelle dépassant les frontières nationales, pince quelque peu le nez à l’écoute des thèses… justement protectionnistes prônées par une Marine Le Pen ou un Florian Philippot. Certes, tout le monde au sein du FN et de sa mouvance n’est pas exactement sur la même ligne, Robert Ménard (maire soutenu par le FN mais qui n’en est pas membre) ou la députée Marion-Maréchal Le Pen affirmant des positions plus libérales en économie. Mais à l’époque de l’ancienne présidente du MEDEF entre 2005 et 2013, Laurence Parisot, il n’était pas question pour l’organisation patronale de pactiser politiquement avec ce parti. Madame Parisot s’est même fendue d’un livre, en 2011, sous le titre «  Un piège bleu Marine » pour y dire tout le mal qu’elle pensait du pseudo-programme économique, qu’elle considérait comme irresponsable et démagogique, du FN.

Les temps ont changé, dans la mesure où le successeur de Laurence Parisot à la tête du MEDEF – Pierre Gattaz – semble avoir rompu avec la rupture, effectuée par ses prédécesseurs. Lundi 16 janvier 2017, lors d’une réunion du Conseil exécutif du MEDEF, la direction de l’organisation patronale a ainsi décidé d’inviter le Front national à présenter ses thèses économiques devant ses principales fédérations. Une prise de position qui aurait provoqué des « remous » à l’intérieur du MEDEF, rapportent les journaux libéraux et droite « L’Opinion » et « Le Figaro ». La date de la rencontre à venir n’est pas encore fixée, mais devrait tomber fin février ou début mars prochain.

Non, il ne s’agit pas de se faire de grands mamours, et les poids lourds du MEDEF voudront avant tout faire pression sur le FN, à l’instar du traitement qu’ils réservent à d’autres partis candidats au pouvoir. Toujours est-il que cette nouvelle ligne de conduite se situe en rupture avec celle qui prévalait du temps de Laurence Parisot.

Au sein du FN, cela a même poussé l’économiste libéral et eurodéputé Bernard Monot à entonner publiquement une mélodie fortement pro-patronale : «  Je rappelle que nous sommes de vrais libéraux, partisans sans ambiguïtés de l’économie de marché et de la libre entreprise. J’espère que cette rencontre sera l’occasion de rassurer les chefs d’entreprise. » Toujours est-il que cette tonalité, qui correspond aux positions libérales en matière économique que Monot a toujours défendues, ne fera pas l’unanimité à l’intérieur du FN, ne serait-ce que pour des raisons de tactiques électorales vis-à-vis des classes populaires.

Certains dirigeants du FN, à l’instar de Wallerand de Saint-Just, espèrent en attendant qu’un éventuel boom de certaines branches de l’économie nord-américaine sous la présidence de Donald Trump – qui pratique un protectionnisme affiché, combiné avec des promesses de dérégulation de l’économie en interne ainsi que de détaxation – crédibilise les positions du FN au sein du patronat. Bien que l’équipe Trump ne réponde pour le moment pas favorablement aux appels du pied du FN français (lors de son déplacement à la « Trump Tower » de New York, le 12 janvier dernier, aucun dirigeant états-unien n’a souhaité recevoir Marine Le Pen), le FN lui-même continue à se réclamer de Trump et de ses recettes. Il continuera à le faire, sauf si l’expérience aux USA devait trop mal tourner…