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Mairies brunes

le 11 avril 2015, par Bertold du Ryon

Article publié dans la revue l’Anticapitaliste n°64

500 000 personnes vivent dans des communes dirigées par l’extrême droite. Les marges de manœuvre d’une commune sont réduites. Néanmoins, le FN utilise les leviers à sa disposition de façon symbolique ou plus matérielle… en attendant de prendre le pouvoir politique à d’autres niveaux.

L’événement s’est déroulé sous les lambris dorés de la République. Ce 27 janvier 2015, des personnalités diverses se sont retrouvées à l’hôtel particulier qu’occupe le président de l’Assemblée nationale. Le maître des lieux, Claude Bartolone, avait cependant préféré s’abstenir, justifiant son absence par la date : le matin même, il était intervenu lors d’une commémoration du soixante-dixième anniversaire de la libération des derniers survivants d’Auschwitz. Cette mémoire, laissait-il entendre, n’était pas compatible avec la cérémonie qui allait se dérouler dans le lieu qu’il occupe habituellement.

Un jury composé de sept journalistes, présidé par Arlette Chabot, allait discerner un prix prestigieux à plusieurs figures politiques : celui d’«  élu(e) de l’année 2014 ». Dans la catégorie « élu local de l’année » (écoulée), l’heureux gagnant a été un représentant du Front national : Steeve Briois, maire FN d’Hénin-Beaumont dans le Pas-de-Calais. Jusqu’au dernier congrès de ce parti, fin novembre 2014 à Lyon, il avait aussi été son secrétaire général.

Le jury a justifié sa décision par l’idée que la reconnaissance du prix, distinguant un succès d’« implantation locale », ne valait pas adhésion au programme du FN. Encore heureux… Le mal était cependant fait, entraînant entre autres la protestation du syndicat de journalistes CGT-SNJ. Lors de la cérémonie même, le parti d’extrême droite a d’ailleurs montré un visage un peu moins avenant que celui qu’il présente, d’habitude, face aux caméras et aux microphones. A un journaliste, Gilles Leclerc, président de la chaîne LCP, la députée Marion Maréchal-Le Pen a adressé ces paroles, menaçantes : « on va vous avoir, mais quand ça va arriver, ça va vraiment vous faire mal. »

500 000 habitants dans des mairies d’extrême droite

La remise de ce prix à un maire militant d’extrême droite depuis 25 ans marque une avancée symbolique importante du FN. Celui-ci cherche bien à se servir de son implantation locale comme d’une prétendue preuve de « normalité ». Depuis mars 2014, quinze maires de communes de plus de 3500 habitants appartiennent à l’extrême droite, dix d’entre eux ayant une carte du Front national. Un onzième, Robert Ménard à Béziers, n’appartient pas lui-même au parti lepéniste, mais a été élu sur la liste du FN et gère avec une majorité FN au conseil municipal. Quatre maires, enfin, appartiennent à la Ligue du Sud, petit parti d’extrême droite dirigé par le maire d’Orange, Jacques Bompard. Ce dernier avait appartenu au FN jusqu’en 2005, mais s‘était brouillé personnellement avec Jean-Marie Le Pen, puis rapproché d’abord de Philippe de Villiers, ensuite (à partir de 2008) de la mouvance « identitaire ». Jacques Bompard a par ailleurs été élu député à l’Assemblée nationale en juin 2012, avec le soutien tacite de Marine Le Pen puisque le FN n’avait pas présenté de candidat contre lui.

L’ensemble de ces quinze municipalités regroupe environ 500 000 habitants. On pourrait certainement y ajouter quelques communes plus petites, dont la mairie est gérée par une liste « sans étiquette » ou « d’intérêt communal » mais où le ou la maire appartient à l’extrême droite. A la rentrée 2014, Le Canard enchaîné avait identifié une demi-douzaine de municipalités dans ce cas, sans que la liste soit exhaustive.

Mais quel est le pouvoir réel d’une municipalité, dont le parti d’extrême droite peut se servir s’il prend les commandes dans une mairie ? Les marges de manœuvre d’une commune sont réduites, et le deviennent de plus en plus au fur et à mesure que la dotation financière de l’Etat se réduit. Néanmoins, le FN compte utiliser les leviers que lui offre le mini-pouvoir local… en attendant de prendre le pouvoir politique à d’autres échelons.

D’abord, il peut se servir du pouvoir municipal pour placer des marqueurs idéologiques. A Marseille, à la mairie du 7e secteur – qui regroupe la partie Est des quartiers Nord, et dont le maire élu en mars 2014 est Stéphane Ravier (FN) –, un employé municipal est payé pour effectuer des tâches très spéciales. Sa fonction consiste à repasser le drapeau français, chaque matin, puis à le plier à chaque fois que le vent l’enroule sur le fronton de la mairie.

A Béziers, la mairie de Robert Ménard a marqué à plusieurs reprises son soutien aux nostalgiques de « l’Algérie française » et de l’OAS. Le 5 juillet 2014, le maire a ainsi fait dévoiler dans le cimetière municipal une stèle à la gloire de quatre activistes de l’OAS… en présence de son prédécesseur UMP à la mairie. Plus récemment, le 14 mars 2015, la même mairie a fait débaptiser la « rue du 19 mars 1962 », dont le nom faisait référence à la date d’entrée en vigueur de l’armistice en Algérie sur la base des accords d’Evian. Désormais, la rue porte le nom d’Hélie de Saint-Marc, un défenseur fanatique de « l’Algérie française », participant du putsch des généraux contre « l’abandon » de la colonie, en avril 1961. Environ 1200 personnes ont participé à une contre-manifestation, tandis que plusieurs centaines assistaient à une cérémonie autour du maire.

A Cogolin dans le Var, autre mairie FN, la municipalité projette de renommer un parking en lui donnant le nom de « place Maurice Barrès », nom d’un écrivain nationaliste et antisémite décédé en 1923. En raison d’articles de presse défavorables et de critiques qui ont été exprimées, le changement de lieu n’a pas encore eu lieu, jusqu’ici.

« Préférence cogolinoise »

En matière de racisme et de discrimination, le FN entend bien appliquer son programme, dont la « préférence nationale » (désormais appelée aussi « priorité nationale ») est le noyau dur. Mais il sait qu’une telle politique de discrimination structurelle serait contraire à la fois aux lois, aux textes constitutionnels et aux règles européennes. Ainsi il ronge son frein, en attendant de pouvoir changer les règles au niveau étatique.

Cela ne l’empêche pas d’instiller sa logique à petites doses. Dans le 7e secteur de Marseille, le journal Le Monde signalait dès le 29 juin 2014 que le nombre d’attestations d’accueil – permettant à une personne résidant sur place d’inviter un ressortissant étranger, et facilitant l’obtention du visa pour ce dernier – avait chuté « de 200 à une soixantaine délivrées chaque mois ». Le journal faisait, du même coup, état de « réactions parfois violentes face aux refus aux guichets d’accueil de la mairie. » On imagine, dans ce contexte, les effets sur les conditions de travail des agents municipaux… Pour l’obtention de ce document, les demandeurs dépendant entièrement des services de la mairie, seule habilitée à la délivrer.

A Cogolin (Var), l’adjointe déléguée aux affaires sociales de la mairie FN, Régine Rinaudo, affirme dans le numéro 2 (novembre-décembre 2014) du magazine municipal « Cogolin Terre-mer » : « comme nous l’avions annoncé pendant la campagne, nous mettons en place une politique sociale qui intègre la préférence nationale et surtout la ‘’préférence cogolinoise’’, plus particulièrement en matière de logements sociaux, pour lesquels il y a beaucoup de demandes.  » Ce qui ne constitue rien d’autre que l’affirmation d’une intention politique purement et simplement, contraire à la Loi et à la Constitution.

Dans le numéro suivant du bulletin « Cogolin Terre-mer », le numéro 3 daté de janvier-février 2015, un article fait ouvertement de l’agitation contre le fait que « la municipalité (a été) contrainte par le procureur de la République de marier une étrangère en situation irrégulière, ayant outragé deux agents publics  ». En réalité, il s’agit de l’histoire d’un couple franco-marocain que la municipalité FN avait longuement refusé, en toute illégalité, de marier. Le droit au mariage étant reconnu comme un droit fondamental, toute personne a en effet le droit de se marier sur le territoire français, soit-elle « sans papiers ». Seul le procureur de la République, que le maire peut saisir (depuis les lois adoptées sous Nicolas Sarkozy) en cas de soupçon de « mariage frauduleux », a le pouvoir de s’opposer à la célébration du mariage, et uniquement au cas où il a des raisons fondées de penser qu’il s’agit d’un mariage « blanc ». Ce qui n’était pas le cas ici. La mairie a donc été contrainte d’appliquer la loi, tout simplement, ce qui lui a visiblement déplu.

Copains et amis

Le pouvoir municipal peut aussi servir, aux yeux du FN, à nommer des copains (idéologiques), ou à confier des marchés publics à des entreprises « amies », comme cela a été observé à Fréjus (Var).

Parmi les bénéficiaires des nominations de personnel, on trouve des militants de l’« extrême droite radicale », dont la mouvance identitaire. A Beaucaire dans le Gard, la mairie a embauché en 2014 comme directeur de la communication le lyonnais Damien Rieu, porte-parole du groupuscule radical « Génération identitaire ». Récemment, le même Damien Rieu se trouvait en procès à Lyon pour des propos racistes, mais a été acquitté en première instance le 17 mars 2015.

En matière sociale, le bilan est bien sûr peu reluisant. Dans plusieurs villes, des centres sociaux ont été fermés, comme le 28 janvier 2015 la « Maison du vivre-ensemble » à Beaucaire (ce qui a fait descendre plusieurs centaines d’habitants dans la rue), ou encore le Centre social de Villeneuve à Fréjus, le 31 décembre 2014. Souvent, les tarifs pour les cantines scolaires ou le transport des élèves ont été augmentés. Mais pour le moment, les maires d’extrême droite pourront toujours dire que la faute en incombe à la réduction des transferts de l’Etat et à d’autres niveaux…