Actualités

Marine Le Pen sans concurrence ?

le 7 mars 2018, par Bertold du Ryon

Au moins une chose n’est pas connue à l’avance. Dimanche 11 mars, c’est-à-dire au deuxième et dernier jour de son congrès qui se tiendra à Lille, la présidente – sortante et future – du Front national (FN) annoncera le nouveau nom qu’elle souhaite faire porter au parti. Son contenu est jusqu’ici ignoré de tout le monde. Si le député FN Gilbert Collard a annoncé qu’il souhaite voir adopté le nom « Les Nationaux », il semble lui aussi ignorer les intentions de sa cheffe.

Concernant le sort réservé au projet de renommer le parti d’extrême droite, il dépendra du vote des adhérentEs. De façon prudente, la direction du FN n’a pas mis le changement de nom au vote de ses membres avant le congrès, mais elle l’y soumettra après. Des réactions de rejet basées sur la nostalgie (« ça marchait mieux, avant, le FN ») ne sont pas exclues. Toute une partie de la base militante comme de l’électorat du FN en veut toujours à l’actuelle présidente du parti, qui a succédé à son père Jean-Marie Le Pen en janvier 2011, d’avoir douché froidement leurs espoirs à l’élection présidentielle en mai 2017. Surtout avec le débat télévisé totalement raté contre Emmanuel Macron en date du 03 mai, à quatre jours du second tour décisif, où Marine Le Pen avait notamment montré une grande incompétence en matière économique – d’un avis général – et, de l’avis des sympathisantEs de son parti, « manqué de hauteur ».

Deux lignes contradictoires

Il n’est d’ailleurs pas exclu que les jours de celle qui préside le parti depuis désormais sept ans soient comptés, à la tête de celui-ci. Au congrès, elle ne risque rien : elle sera la seule candidate à sa succession. Un candidat concurrent avait pourtant émergé, en octobre 2017, alors que furent annoncés les dates et le lieu du congrès. Eric Dillies, le patron du FN – justement – à Lille, souhaitait affronter Marine Le Pen ainsi que la « ligne » qu’elle incarne, dans les urnes du parti. Il en aura été empêché, à défaut d’un nombre suffisant de signatures émanant de secrétaires du parti (placés, eux et elles, par la direction actuelle), et il s’en fendu d’une lettre au vitriol dénonçant une « élection verrouillée », fin novembre 2017. Le choix se trouve ainsi restreint à une candidate unique.

Si Eric Dillies avait pu la défier, cela aurait aussi été un affrontement entre deux lignes contradictoires. Dillies fait partie de ceux et celles, plutôt nombreux depuis le tournant 2015/16, qui considèrent que la ligne du parti n’est pas assez affirmée comme celle d’un parti de droite. A leurs yeux, plusieurs facteurs y contribuent : un discours économique très axé sur la démagogie sociale (adoptée au début des années 1990 en croyant pouvoir attirer les déçus de la gauche, sur fond de « mort du marxisme » avec la fin de l’URSS plus la conversion du PS au néolibéralisme) ; l’absence de toute politique d’alliance crédible à droite, liant le FN avec des forces plus ou moins importantes de celle-ci ; le fait de ne pas être pris au sérieux par les dirigeants économiques ; puis l’absence d’une partie de la direction du FN (au moins de Marine Le Pen et Florian Philippot) du mouvement anti-mariage homosexuel, vu par ces dirigeantEs comme « dévoyant l’attention des questions sociales et économiques ».

Éviter les choix stratégiques

Or, ce débat entre deux « lignes » - une qui souhaite délibérément entretenir l’illusion que le FN serait « ni de gauche ni de droite », pour pouvoir dresser les mécontentEs de tous bords contre « le mondialisme au pouvoir », et une qui s’affiche clairement à droite de la droite – n’aura pas lieu à Lille. Une autre confrontation aura été évitée aussi, puisque Jean-Marie Le Pen a finalement annoncé qu’il ne se rendra pas au congrès, pour ne pas gêner politiquement sa fille (dans ses mots à lui : « pour ne pas contribuer à son assassinat »). Un peu auparavant, courant février, il avait encore entretenu le suspense, en annonçant qu’il pourrait exiger que la police lui ouvre l’accès au congrès, la Cour d’appel de Versailles ayant confirmé qu’il restait juridiquement toujours « président d’honneur » du parti (bien qu’exclu en tant qu’adhérent depuis août 2015). Il aura fini par y renoncer. Il est vrai que, bien que l’homme reste populaire dans certains milieux – le premier tome de ses mémoires, publié le 1er mars, a été épuisé immédiatement et figurait dans les têtes de vente sur Amazone (les curieux pouvant néanmoins se mêler aux sympathisantEs -, il ne peut pas espérer cristalliser une quelconque alternative autour de sa personne. L’âge, il atteindra les 90 ans en juin prochain, y contribue bien sûr beaucoup.

Ce congrès évitera donc la nécessité de faire des choix stratégique, alors que la direction du FN n’est pas sortie de l’impasse en termes de perspectives à moyen et long terme. Cette question se posera bien, mais plutôt « après Lille ». Marine Le Pen donne d’ailleurs des signes d’une éventuelle résignation (« Le Parisien dimanche » titre, dimanche 04 mars 18, sur sa « Tentation du départ »), en évoquant elle même – les 26 décembre 2017 et 15 février 2018 – l’hypothèse qu’elle pourrait ne pas être la candidate de son camp à l’élection présidentielle programmée en 2022. La place pourrait alors revenir à sa nièce Marion Maréchal-Le Pen, qui, sans défendre des idées fondamentalement opposées, incarne tout de même une autre ligne : plus ouvertement droitière, plus axée sur les « valeurs traditionnelles » ( catholiques et identitaires ), en promettant moins de démagogie sociale tournée vers les classes populaires mais plus de libéralisme économique. Avec son show à Washington, où elle fut l’invitée d’un aéropage de dirigeants de la droite nordaméricaine – intervenant, jeudi 22 février, après le vice-président Mark Pence et la veille du discours de Donald -, elle est revenue dans le jeu politique français, même si elle en reste officiellement retirée. En lançant un projet d’université privée, désormais rebaptisée « académie en sciences politiques » (privée), elle prépare tranquillement son avenir politique.

En attendant, le congrès de Lille actera quand même quelques changements. Il va toiletter les statuts, supprimer la présidence « d’honneur » (créée sur mesure en 2011 pour Jean-Marie Le Pen) et rebaptiser quelques organes de direction. Jusqu’ici, ils s’appelaient « Bureau politique » et « Comité central (CC) », par effet miroir avec le Parti communiste, ancien ennemi principal lors de la fondation du FN en 1972. Pour faire moderne et moins inspiré par l’ancien épouvantail « communiste », il faut donc les changer, transformant par exemple le CC en Conseil national. Personne n’aura dit à la direction du FN que le PCF a fait exactement la même chose, mais déjà en 1994… ?


Voir aussi : [Lille] Une semaine de résistance antifasciste