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Rencontre avec What We Feel et Moscow Death Brigade

le 9 décembre 2014, par Redita
Moscow Death Brigade en concert à Paris

What We Feel, groupe de hardcore, et Moscow Death Brigade, groupe de rap, sont issus de la scène punk de Moscou. Activistes antifascistes, ils côtoient, depuis une dizaine d’années, les morts et les emprisonnés : Timur Kacharava est tué en 2005 à St-Petersbourg, dans l’attaque d’une distribution alimentaire de Food Not Bombs, Maxim Zghibay, un autre militant, y sera grièvement blessé ; Feodor Vasilevich, skin-head antiraciste, est poignardé à Moscou en 2008 ; en 2009, Ivan Khutorskoy, figure symbolique des Red & Anarchist Skin-Heads de Moscou, est tué de plusieurs balles dans la tête, quelques mois après l’assassinat de la journaliste Anastasia Baburova et du militant des droits de l’Homme Stanislav Markelov... et la liste est plus longue. What We Feel, très proche d’Ivan Khutorskoy, organisera aussitôt un soutien à sa famille, « dont il était le seul soutien, à la fois financier et affectif », soutien que le groupe continue à animer.

Lorsqu’ils ne sont pas menacés par les agressions d’extrême-droite, les antifascistes russes font face à la police et la justice. Matracage, arrestation musclée, détention provisoire, liberté sous caution, peine d’emprisonnement sont le lot des opposants. Récemment, le procureur du tribunal de Zamoskvoretsky, à Moscou, a réclamé jusqu’à quatre années de prison pour des militant-es inculpé-es à la suite des violences du square Bolotnaya, lors d’une manifestation, le 6 mai 2012, contre l’investiture de Poutine [1]. Parmi eux, Alexei Gaskarov [2], militant antifasciste de la gauche radicale russe, déjà dans le viseur du gouvernement pour son engagement dans la mobilisation de Khimki [3].

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Alexei Gaskarov amené au tribunal

Aujourd’hui, le conflit ukrainien percute la situation politique russe. Le 21 septembre dernier, la première manifestation contre la guerre en Ukraine et contre la politique de Poutine rassemblait plusieurs dizaines de milliers de personnes en Russie. A Moscou, cette « marche sous les hélicoptères » et sous pression des groupes de nervis patriotes, a tout-de-même été l’occasion d’une apparition d’un pôle anti-militariste radical, animé par l’Action Autonome, le Mouvement Socialiste de Russie, des militant-es féministes et LGBT...

La difficulté à trouver une plate-forme commune anime de profonds débats dans la gauche radicale d’Ukraine, de Biélorussie et de Russie. Mais analyser le conflit ukrainien en se contentant d’y collant les étiquettes de « fascisme » et « anti-fascisme » est une démarche piégée [4]. Les exactions des troupes de Pravy Sektor, les nazillons ukrainiens, sont hélas célèbres. Côté « russes », les nostalgiques du Tsar combattent aux côté de ceux de Staline, épaulés par des nationalistes-révolutionnaires venus de France, de Russie ou de Serbie... Comme le répètent nos camarades ukrainiens de l’Opposition de Gauche [5] et russes du Mouvement Socialiste de Russie [6], les travailleurs, d’où qu’ils viennent, ont un ennemi commun : les gouvernements et les oligarques, d’où qu’ils viennent. La solidarité avec les victimes des agressions et des bombardements appelle à se séparer clairement des dirigeants qui contrôlent cette guerre nationaliste. En Ukraine, comme ailleurs, il est temps de « sortir de la logique des camps » [7].

Le cas d’Alexander Kolchenko [8], militant libertaite et écologiste de Simféropol, est emblématique de cette situation. Opposant à l’annexion de la Crimée, il est accusé de préparer des attentats avec Pravy Sektor, malgré son militantisme antifasciste connu. Interpellé au cours d’une vague d’arrestations massives, il a été transféré vers Moscou, dans les mains du FSB, les services secrets russes.

What We Feel et Moscow Death Brigade, aux côtés de plusieurs dizaines de groupes de musiques, de labels, de groupes de supporters, d’organisations culturelles et antifascistes défendent un anti-fascisme internationaliste. Cet été, ils signaient un manifeste appelant à ne pas succomber aux propagandes gouvernementales et chauvines [9]. Leur venue récente à Paris fut l’occasion de poser quelques questions à V. chanteur de Moscou Death Brigade (MDB) et P. bassiste de What We Feel (WWF).

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What We Feel en concert à Paris
Illustration de cette scène musicale, si précieuse pour faire vivre dans la jeunesse une contre-culture antifasciste et internationaliste, à Moscou comme dans toute l’ex-URSS, et dont les valeurs dépassent toutes les frontières.

D’où vient ce texte qui prend position sur la situation ukrainienne ?

V-MDB : Ce texte a été écrit par plusieurs activistes issus de différents groupes musicaux antifascistes, notamment de Russie. L’idée principale était de garder la scène musicale de l’ex-URSS en dehors du conflit ukrainien. Dès le début, les discours nationalistes et chauvins se sont diffusés en affaiblissant l’unité de cette scène. Elle avait été construite sur des années, malgré les pressions du gouvernement, de la police et des nazis... Nous étions tristes de voir que des personnes, à côté de qui on avait lutté précédemment, étaient victimes des propagandes gouvernementales des deux côtés. Donc ce texte a été écrit pour appeler à ne soutenir aucun politicien, aucun intérêt capitaliste, et pour ne soutenir que les gens du peuple, peu importe qu’ils soient russes ou ukrainiens, pour soutenir les voix qui s’opposent à la guerre. C’est très difficile de lutter contre la propagande venant d’Ukraine ou de Russie. Les antifascistes doivent réfléchir par eux-mêmes, avant de succomber à tous ces mensonges...
P-WWF : En fait, cette guerre, c’est une guerre entre la droite d’un côté et la droite de l’autre côté... Elle n’a rien de bon pour les travailleurs, aucune dimension sociale et quelque soit le vainqueur se sera une défaite pour nous, anarchistes, militants de gauche... tout ça n’est qu’une seule position de droite.

Pourtant du côté des rebelles « russes », on parle beaucoup d’antifascisme, et leurs soutiens en Europe de l’ouest, notamment issus des Etats espagnols et italiens, se font sur cette base-là...

P-WWF : Mais c’est parce qu’ils ignorent la rhétorique de la « République populaire de Donetsk » (DNR), de la « Novorussia »... c’est un discours chrétien favorable au vieil empire russe, pour la plupart... il n’y a pas d’antifascisme là-dedans...
V-MDB : Nous cherchons à voir ce qui est faux et ce qui est vrai. Mais on ne peut pas appeler les gens à prendre les armes et joindre un camp ou l’autre : on ne peut pas prendre cette responsabilité. On est juste des gars de la rue, des punk-rockers, pas des politiciens ; d’ailleurs on a aucun respect pour aucun politicien... On n’a pas beaucoup d’informations, par contre il y a des réfugiés, en Russie, qui viennent des zones en guerre. Et on voit que ces civils, pacifistes, des familles entières, sont les principales victimes. On n’a pas le droit de dire aux gens : « prenez un fusil, et allez vous battre »... on cherche juste à encourager une pensée libre, internationaliste, au milieu du conflit, sans se laisser polluer par les discours chauvins. Nous ne voulons pas juger les personnes d’Espagne, d’Italie : elles pensent que ce qu’elles font, c’est la bonne chose.... or pour nous, c’est impossible de juger qu’un côté ait raison face à l’autre... l’idée du manifeste, c’est de maintenir une unité et de garder un mouvement antifasciste internationaliste, vivant, qui ne soit pas bloqué dans l’un des camps.

Quels liens avez-vous en Ukraine ?

V-MDB : Avant, on avait pas mal de liens avec la scène antifasciste ukrainienne... nous soutenions les supporters du Kiev Arsenal, rares supporters antifascistes de l’ex-URSS, pas à cause du sport, mais pour essayer de construire aussi une culture antifasciste dans le football russe. On a joué, comme WWF, avec de nombreux groupes à Kiev. Depuis la guerre, à cause de la propagande patriotique et chauvine, des liens se sont rompus et peut-être certains à jamais. Avec ce manifeste, nous avons voulu renforcer cette amitié menacée.

Quelles sont les conséquences de cette guerre en Russie, au quotidien ?

V-MDB : Je ne peux pas dire que ça touche ma vie. Bien sûr, on sent la tension entre les personnes qui vont soutenir le gouvernement ukrainien ou celles qui soutiennent les rebelles, mais on en peut pas dire qu’en Russie, ça change le quotidien de manière cruciale ….
P-WWF : Dans de nombreuses familles, il peut y avoir des coupures entre ceux qui soutiennent un côté ou l’autre... généralement entre amis, on évite de parler de ce conflit, parce que... ça vaut mieux...
V-MDB : Parce que surtout, on n’y peut plus grand-chose : c’est un conflit militaire. La seule chose qu’on puisse faire, c’est encourager à réfléchir, librement, sans devenir des billes dans leur jeu. Pour moi, les personnes qui soutiennent un côté plutôt qu’un autre sont ridicules, parce que de nombreuses familles ont une partie russe et une partie ukrainienne.... Beaucoup de gens ont des amis en Ukraine... dire qu’ukrainiens et russes sont vraiment deux nations complètement différentes, c’est de la propagande.

L’armée est une armée de conscription en Russie ?

P-WWF : Oui, chaque homme, en Russie, doit passer un an à l’armée...
V-MDB : Mais tous ceux que je connais ne veulent pas d’un conflit armé, personne ne veut participer à une guerre... surtout quand c’est une guerre inutile...

Et où en sont les rapport avec l’extrême-droite ?

P-WWF : En ce moment, ça change... l’extrême-droite quittent plus ou moins la rue pour intervenir dans le jeu politique.
V-MDB : Le niveau de violence diminue. Il y a encore quatre ans, il y avait beaucoup plus d’agressions de minorités, de bagarres dans la rue, des attaques de salles de concerts... c’étaient de vrai assauts paramilitaires avec des couteaux, des armes à feu... Maintenant, c’est plus sûr. Probablement parce que le gouvernement a réalisé que les nazis étaient une véritable menace, après que des policiers ou des juges qui enquêtaient sur eux se sont faits agressés. Les nazis ont commencé à être condamnés à des peines sérieuses. Ceci étant, il ne faut pas croire qu’on ait gagné la bataille, parce que pendant longtemps, les organisations racistes ont été soutenues par le gouvernement, qui a utilisé les nazis comme des petits soldats contre l’opposition, contre des journalistes... en fait, tout peut encore arriver.
P-WWF : En Russie, comme ailleurs, le problème c’est la diffusion des préjugés. Bien sûr, un honnête citoyen va s’indigner quand il croise un skin-head nazi, mais quand il est dans sa cuisine, il va cracher sur les immigrés, sur les homosexuels, sur tout ce qui lui est étranger.

La scène musicale, punk ou hard-core, a l’air dynamique, avec de nombreux jeunes...

V-MDB : Oui, dans les années passées, la scène s’est renforcée, face à un ennemi commun, les nazis. Chaque concert, c’était comme un champ de bataille et dans les salles, le public était soudé. Tout le monde allait au concert en se disant que ce serait peut-être le dernier et que l’heure suivante, dans la rue, on serait peut-être attaqué par les nazis. Plusieurs personnes ont été tuées en revenant d’un concert. Le niveau de violence était très haut. Depuis trois-quatre ans, le niveau de violence se réduit. Mais la scène musicale s’est divisée. Les plus jeunes qui n’ont pas vécu les moments les plus difficiles ne réalisent pas ce que ça signifiait d’être un punk-rocker, un anarchiste, un antifasciste auparavant. J’ai l’impression que la scène devient plus commerciale, une histoire de modes et de tendances. La scène reste jeune, parce que les gamins, dès 20-25 ans ont eu tendance à abandonner le truc pour un « vrai travail », une « vrai vie »... c’est plutôt dommage. Dans plusieurs pays, on croise des gens plus âgés qui ont vécu la scène et continuent à en faire partie... on aimerait bien ça en Russie. D’un autre côté, les plus vieux ont toujours des problèmes avec les flics, leur photo traîne sur internet et leur adresse est dans les fichiers des fachos ; c’est plus difficile pour eux de garder une part active. Le milieu antifasciste est faible mais malgré tout des jeunes arrivent avec la volonté de faire vivre la scène, de s’organiser et d’être toujours présent pour défendre les concerts et le public, si besoin.
P-WWF : La situation est meilleure... il y a 10 ans, c’était vraiment dangereux de jouer n’importe quelle sorte de musique punk... du vieux punk-rock au hard-core... maintenant la pression est plus faible. Le niveau des musiciens s’est amélioré. Mais aujourd’hui, le public reste dans la scène un peu plus longtemps, qu’il y a quelques années. Il y a dix ans, effectivement les gens restaient juste deux ou trois ans, à faire quelques concerts, puis on ne les voyait plus... aujourd’hui, ça s’allonge. Et il y a toujours beaucoup de jeunes entre 18 et 25 ans.

C’est difficile face au gouvernement ? Quelles sont les perspectives pour le milieu contre-culturel ?

V-MDB : les personnes impliquées dans l’antifascisme sont vues comme des criminels ; ça fait aussi que tu as tendance à ne travailler qu’avec tes amis et les personnes que tu connais depuis des années. Tout cela contribue à réduire la scène, on ne connait pas forcément les plus jeunes groupes. En règle générale, il y a toujours la menace de se faire arrêter quand tu soutiens une opposition au gouvernement... et les autorités voient toute forme de contre-culture, tout mouvement de jeunesse, comme un potentiel de force révolutionnaire, surtout après ce qu’il s’est passé en Ukraine. Elles ne veulent pas la même chose en Russie. Que tu sois antifasciste ou nazi, tu peux avoir les mêmes problèmes, des perquisitions chez toi, des contrôles, des garde-à-vues... mais bon, la situation n’est pas si dramatique...
P-WWF : Il y a dix ans, on ne pouvait pas imaginer la scène telle qu’elle est aujourd’hui ; bien plus de groupes étrangers visitent la Russie, avec un public qui peut venir en sécurité aux concerts...
V-MDB : La scène musicale en Russie a atteint son potentiel pour se développer... et pour cela, on doit se souvenir de ceux qui sont morts, comme Ivan, Feodor, ceux qui ont été en prison... Finalement, tout ce qui a été fait précédemment ne l’a pas été en vain. Maintenant, on a tout en main pour un changement, un gros changement, mais ce sera à nous de ne pas faillir.

Merci...