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Vienne : succès de la mobilisation antifasciste contre le "bal" des corporations pangermanistes

le 4 février 2014, par Bertold du Ryon
Manifestation antifasciste devant le palais de la Hofburg à Vienne, vendredi 24 janvier 2014

Deux endroits en Europe, deux situations assez différentes : le dernier week-end en janvier, l’extrême droite a connu un succès de mobilisation à Paris avec le « Jour de la colère » (agrégeant divers courants fascistes, antisémites ou encore poujadistes), le dimanche 26 janvier. Mais elle a subi un revers sensible à Vienne, la veille.

Dans la nuit du vendredi 24 au samedi 25 janvier 2014, un de ses événements politico-culturels centraux n’a pu avoir lieu qu’avec des perturbations très sérieuses. Quelques centaines de personnes affluaient pour le « bal » annuel des corporations étudiantes pangermanistes, rebaptisé depuis un an sous un nom en apparence plus neutre : « Akademikerball » (bal des universitaires, des diplômés de l’université).

Jusqu’en 2012, l’événement qui a lieu chaque année – depuis 1952 - vers la fin janvier, était connu sous l’appellation « WKR-Ball ». L’ancien sigle signifiait « Wiener Korporations-Ring », littéralement traduit : « anneau (ou cercle) des corporations de Vienne ». Les organisateurs ont dû changer de nom entre la version 2012 et la version 2013 du « bal », suite à des contestations croissantes. 2012 était d’ailleurs aussi l’année où Marine Le Pen, la présidente du Front national (FN) français, s’était rendue à cet événement sur invitation de Heinz-Christian Strache, son homologue du FPOe (« Parti de la liberté d’Autriche »), le principal parti de l’extrême droite autrichienne. Cette visite avait donné une visibilité internationale ou au moins européenne, dans les milieux non affiliés à l’extrême droite, à l’événement dont la notoriété se limitait jusque-là essentiellement à l’Autriche et à l’Allemagne voisine.

Le « Cercle (ou anneau) des corporations viennois » regroupe au total 21 corporations étudiantes. La majorité d’entre elles suivent encore aujourd’hui la tradition – héritée du 19e siècle – de se livrer à des duels d’escrime ayant pour objectif explicite de remporter des cicatrices visibles au visage, qui marqueront les (anciens) étudiants corporés pour le reste de leur vie. Beaucoup de corporations étudiantes plutôt apolitiques ou conservatrices-catholiques ont aujourd’hui abandonné cette tradition ayant pour but de verser du sang, lors de rituels par ailleurs abondamment arrosés de bière. Mais une minorité de groupes étudiants, surtout ceux affiliés à la droite nationaliste et l’extrême droite, ont maintenu ce rituel. Elles se désignent sous le nom de « schlagende Burschenschaften » (corporations frappantes), pour se distinguer des autres.

Les corporations pangermanistes forment l’ossature de l’appareil de l’extrême droite organisée, et une partie de l’encadrement du FPOe, où les membres côtoient toutefois des jeunes carriéristes passés par d’autres écoles. L’une des plus importantes des corporations du « WKR » est nommée « Olympia », dont est issu Martin Graf, ancien co-président (FPOe) de l’Assemblée nationale autrichienne jusqu’en octobre 2013, connu entre autres pour ses positions proches du négationnisme. La « corporation Olympia » est tellement ouvertement pangermaniste qu’elle appartient à la « Deutsche Burschenschaft » (DB), fédération des corporations étudiantes traditionalistes dans l’Allemagne voisine. En 2005, « Olympia » s’était illustrée en invitant à une réunion publique David Irving, le célèbre négationniste britannique. Une autre corporation affiliée au WKR, « Teutonia », est également membre depuis 2007 de la fédération allemande DB, dont elle assurait la présidence tournante en 2013.

Depuis cinq ans, le « bal » suscite désormais des contre-manifestations, alors qu’il pouvait se dérouler sans aucune contestation pendant des décennies. (Au cours des années 1980 et 1990, la gauche radicale manifestait plutôt contre l’ « Opernball » ou Bal de l’Opéra, un autre événement réservé, lui, à la haute bourgeoisie.) Les deux premières contre-manifestations étaient encore illégales, et surtout organisées par les milieux libertaires, anarchistes ou autonomes. Mais depuis, la mobilisation antifasciste s’est considérablement élargie. Alors que l’affluence au « bal », elle, a commencé à s’attirer. Longtemps celui-ci avait attiré environ 3.000 personnes en moyenne. En 2013, il n’y avait plus que 700 personnes qui avaient acheté une place à l’avance – au tarif fort de 75 euros, même s’il existe aussi un tarif étudiant situé entre 20 et 30 euros -, bien qu’il existe aussi une vente de billets sur place (plus chère). Des rumeurs disent même qu’en 2014, la pré-vente était tombée jusqu’à 400 places, auxquelles il faudra ajouter les billets vendus sur place. La vente au préalable se fait d’ailleurs dans les bureaux de la fédération viennoise du parti FPOe. Au total, il y aurait eu nettement moins de 1.000 participant-e-s, cette année.

Il est vrai qu’en dehors des militants endurcis, les membres de la « bonne société » - qui avaient également l’habitude d’assister au « WKR-Ball » - n’apprécient pas tellement les obstacles par lesquels les visiteurs du bal doivent désormais passer. Les taxis arrivent malgré tout à passer les points de blocages constitués par les manifestant-e-s autour de la « Hofburg » (l’ancien Château impérial d’avant 1918, aujourd’hui propriété de la République fédérale d’Autriche). Mais plus d’un participant à été douché à la bière au passage, et/ou s’est vu confisqué sa casquette – symbole typique des étudiants corporés – qui est venu enrichir la collection des trophées de certains contre-manifestants… Par ailleurs, la République autrichienne n’avait plus très envie, à partir de 2012 et encore moins en 2013, de louer la « Hofburg », bâtiment de prestige, aux organisateurs du bal. Du coup, depuis 2013, le FPOe a pris la fonction d’organisateur officiel, faisant jouer sa position de parti politique représenté au parlement, auquel la gouvernement ne peut pas légalement refuser la location.

Or, la version 2014 aura coûté à la République autrichienne la mobilisation de 2.000 policiers, pour des frais dont la totalité est estimée à un million d’euros. Le gouvernement de la Grande coalition (chrétiens-sociaux et sociaux-démocrates) avait défini une « zone rouge » interdite aux manifestants antifascistes – et que ces derniers n’ont pas toujours respectée -, dont la taille était plus grande que celle de la « zone bleue » créée lors de la visite de Georges W. Bush à Vienne en 2006, dont l’entrée fut également interdite. De 6.000 à 8.000 personnes ont participé, le vendredi soir (24 janvier) à deux manifestations complémentaires, de taille à peu près égale. L’une était à dominante libertaire, anarchiste et autonome, l’autre regroupait des marxistes, des syndicalistes et des proches de l’aile gauche de la social-démocratie. Certain-e-s participant-e-s étaient aussi venu-e-s d’Allemagne, de République tchèque, de Hongrie, Slovénie, d’Italie ou de Suisse.

En raison du coût assez important de l’opération – l’Autriche n’a pas du tout l’habitude des grandes mobilisations politiques -, l’acceptation du « bal » a fortement reculé, dans les milieux gouvernement mais aussi dans la presse bourgeoise. Le rejet ouvert se reflète maintenant même dans les pires journaux « de boulevard » (tabloïds), en général plutôt stupides. Ainsi, le tabloïd autrichien « Madonna » listait, dans son édition du 25 janvier 14, les « coupables » des affrontements de la nuit précédente – la casse dans le centre-ville aurait laissé, selon la presse à sensation, des dégâts estimés à 300.000 euros -, en mettant en premier lieu le « bal » d’extrême droite lui-même. Son existence était désignée comme « provocation ». A la deuxième place, le journal nommait « le comportement de la police », critiquant l’installation d’une «  zone rouge interdite » tellement large. Ce n’est qu’en troisième position que le journal critiqua aussi « ces cons du black block »…

Bertold du Ryon