En débat

Charles Martel et la bataille de Poitiers

le 3 septembre 2015, par Jean-Paul Gautier

Quand l’extrême droite récupère Charles Martel ...

William Blanc et Christophe Naudin, dans leur ouvrage Charles Martel et la bataille de Poitiers, à travers un travail érudit et d’une grande rigueur historique remettent en perspective cet événement, sa mémoire et sa récupération par l’extrême droite identitaire.

Poitiers 732 !

De la bataille de Poitier , on n’est certain ni du lieu, ni de la date. Le quidam sait qu’un certain Charles Martel, maire du palais, père de Pépin Le Bref et grand père de Charlemagne aurait couru sus aux troupes de l’émir de Cordoue, Abd al Rahmân, remontées d’ Espagne, pour stopper ce qui était plus un raid qu’une tentative réelle d’invasion.

Longtemps perçu comme un fait de second plan, cet événement est devenu pour la mouvance identitaire le symbole de la résistance à « l’islamisation » et à la menace du « grand remplacement » qui guettent l’Europe et particulièrement la France (dixit Renaud Camus. …) . Bruno Mégret, après son départ du Front national et la création du Mouvement national républicain, s’en était emparé (alors que le Front national n’avait d’yeux que pour Jeanne d’ Arc). En 2012, des militants du Bloc identitaire et de son organisation de jeunesse Génération identitaire avaient occupé le Chantier de la mosquée de Poitiers, en se réclamant de Charles Martel. Cette action de commando avait donné lieu à des arrestations et à la création d’un comité de soutien auquel participait, parmi d’autres, Robert Ménard, actuel maire de Béziers. Après les attentats de janvier 2015, le Bloc identitaire a édité des autocollants « Je suis Charlie Martel ». Même son de cloche chez Jean-Marie Le Pen et dans la revue d’extrême droite Synthèse nationale qui a publié un numéro hors série « Non, nous ne sommes pas Charlie ». Un certain nombre de membres de l’extrême droite a participé à ce numéro : Bruno Gollnisch, Jean-Gilles Malliarakis, Jean-Claude Rollinat, Pierre Vial, Caroline Parmentier, Carl Lang, Philippe Randa, Jean-Yves Le Gallou, Yvan Benedetti, Robert Spieler, sous la houlette de Roland Hélie (directeur de la revue).

La France serait donc victime, comme au VIIIème siècle, d’une invasion islamique. Dans l’esprit de l’extrême droite, tout Français musulman est un djihadiste en puissance, descendant d’Abd al Rahmân… Aymeric Chauprade, élu frontiste au parlement européen, voit même, dans la bataille de Poitiers, l’exemple du « Choc des civilisations » cher à Samuel Huntington, et comme Châteaubriand, l’ancêtre des croisades. Quant à Marine Le Pen, l’islamisme, avec la mondialisation, est un des « deux totalitarismes du XXI è siècle ».

Depuis le XIX ème siècle, des auteurs ont tenté d’accréditer une légende dorée autour de Poitiers. Parmi eux Chateaubriand et le pamphlétaire antisémite Edouard Drumont, auteur du best-seller La France juive en1886 et directeur de La libre parole. Drumont analyse Poitiers comme un coup d’arrêt à la progression des Sémites (Charles Martel champion des Aryens ?) . Par Sémites, Drumont désigne un tout englobant aussi bien les Arabes que les Juifs.

En ce début du XXIème siècle, l’extrême droite repasse les plats.

Le livre De William Blanc et de Christophe Naudin est salutaire, dense et dénonce les contre-vérités historiques et les tentatives d’instrumentalisation de la bataille de Poitiers et de Charles Martel par l’extrême droite.

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Editions Libertalia , 2015, 328 p , 17 euros.

Jean-Paul Gautier, historien, spécialiste des extrêmes droites en France.