En débat

Congrès du FN : La flamme vacille

le 18 mai 2018, par Jean-Philippe Divès

Article paru dans la revue mensuelle L’Anticapitaliste n°97.


Au premier et plus encore au second tour de l’élection présidentielle de 2017, malgré sa prestation catastrophique dans son face-à-face télévisé avec Macron, Marine Le Pen avait explosé tous les scores antérieurs du FN. Mais depuis, les ennuis, les revers voire les crises s’accumulent. La dynamique semble sinon brisée, du moins sérieusement entamée. Que se passe-t-il, et pourquoi ?

Le premier revers, fondamental pour un parti qui entend accéder au pouvoir par la voie institutionnelle, a été celui des élections législatives des 11 et 18 juin 2017 : seulement 13,20 % au premier tour à l’échelle nationale – contre 21,30 % à la présidentielle, et 13,60 % aux législatives de 2012 –, et huit députés élus alors que le FN en espérait et que les sondages lui en prédisaient plus de trente.

Les législatives partielles (faisant suite à des invalidations) de janvier et mars 2018 n’ont pas inversé cette tendance, loin de là : 7,5 % des voix, contre 17,5 % l’an passé, dans la 1ère circonscription du Territoire de Belfort ; 10,10 % contre 15,31 % dans la 1ère du Val d’Oise ; 13,9 % contre 20,78 % dans la 4ème du Loiret ; 11,7 % contre 15,23 % dans la 8ème de Haute-Garonne.

L’échec aux législatives de 2017 a été le déclencheur des premières crises, avec le départ des deux principales figures – derrière la présidente – du FN : dès le lendemain de la séquence électorale, il y a eu la « mise en retrait » de Marion Maréchal-Le Pen, égérie des partisans d’une alt-right à la française et d’une « union des droites » ; en septembre, cela a été le départ de Florian Philippot, suivi de quelque 2000 partisans (dont un député et d’autres élus), qui accusent Marine Le Pen et son entourage de ne pas aller jusqu’au bout de la ligne « ni gauche, ni droite » et de ne pas se prononcer vraiment pour la rupture avec l’Union européenne et l’euro.

Bien sûr, rien de tout cela n’a eu l’ampleur de la scission des mégrétistes en décembre 1998. Mais il reste que l’effritement se poursuit. Avant et après le congrès de mars 2018 à Lille, une série de conseillers régionaux ont ainsi fait défection dans le Grand Est et en PACA, la plupart pour rejoindre le Centre national des indépendants et paysans (CNIP), une vieille formation d’extrême droite qui se positionne comme l’aile droite des Républicains – elle avait soutenu Sarkozy dans la primaire de droite puis Fillon au premier tour de la présidentielle, avant que son président n’appelle à voter Le Pen au second tour. Tout ce beau monde appelant de ses vœux le « retour » de Maréchal-Le Pen, laquelle vient de faire – le 22 février – un tour de chauffe remarqué lors du rassemblement annuel (« Conservative Political Action Conference ») de l’aile la plus à droite du parti Républicain US.

Un « rassemblement » qui ne rassemble personne

Marine Le Pen affirme qu’elle va changer le nom du FN, le « Front » laissant place au « Rassemblement », pour précisément être mieux en capacité de « rassembler » en vue des prochaines échéances électorales. Mais la réalité est que le FN a aujourd’hui perdu tous ses anciens alliés, sans avoir retrouvé aucun nouveau. Lorsqu’il a plaidé en faveur d’alliances avec le FN, en affirmant que ce dernier avait « changé », l’ancien député et ministre de Sarkozy, Thierry Mariani, s’est retrouvé totalement isolé au sein de LR, alors même que le nouveau président de ce parti, Laurent Wauquiez, a très fortement radicalisé à droite son discours et ses positions.

Il en va de même avec les formations beaucoup plus marginales de droite extrême et d’extrême droite qui avaient pu s’allier au FN. Le groupusculaire SIEL de Karim Ouchikh (dont l’existence et le soutien avaient permis, par effet d’affichage, de lancer le « Rassemblement Bleu Marine ») est parti dès novembre 2016. Plus récemment, on a vu des tentatives de créer un espace d’« union des droites » qui se positionnerait entre LR et le FN.

Nicolas Dupont-Aignan, « le » grand rallié et soutien de l’entre-deux tours de la présidentielle (il devait devenir le premier ministre de la présidente Marine…), a ainsi lancé fin 2017 la plateforme « Les amoureux de la France », en commun avec Jean-François Poisson (président du Parti chrétien-démocrate fondé par Christine Boutin) et le couple Ménard (lui, maire de Béziers, elle, députée de l’Hérault apparentée FN). Il s’agit, selon Poisson, non de «  créer un nouveau parti » mais de « bâtir un programme commun » dans une situation où, dit Emmanuelle Ménard, «  nos idées, on le sait, sont majoritaires dans le pays ». Pour Dupont-Aignan, «  il y a une recomposition politique en marche dans notre pays. Emmanuel Macron réunit ceux qui gouvernaient à tour de rôle pour mener la même politique, une politique que nous avons toujours contestée. Et il y a Jean-Luc Mélenchon de l’autre côté. Est-ce qu’on va laisser la vie politique française monopolisée par M. Macron et M. Mélenchon ? » Il ne mentionne même pas Marine Le Pen.

Et puis il y a, logiquement, la chute des effectifs. « Nous sommes à peu près à 45 000 » adhérents à jour de cotisation (sur un total prétendument de 80 000), déclarait Marine Le Pen au lendemain de son congrès. Fin 2017, le FN revendiquait 51 500 adhérents à jour de cotisation. Selon Le Figaro, ils n’étaient cependant que 38 000 à la veille du congrès. Le Pen a affirmé qu’une légère baisse avait été enregistrée, mais qu’elle s’explique par une « persécution bancaire » (suite à la fermeture des comptes du FN par la Société générale, qui craint visiblement d’être associée à quelque opération non vraiment légale) ayant empêché depuis novembre les adhésions en ligne. Mais si cette explication met quelque chose en évidence, c’est avant tout le fait que la structure militante du FN reste affaiblie, que les votes peinent à se traduire en engagement et les adhésions en participation active.

Le FN a annoncé que sa présidente avait été réélue à ce poste par 100 % des suffrages exprimés des adhérents – mais le nombre des votants n’a pas été communiqué. Même chose pour les 52 % qui se seraient prononcés en faveur du changement de nom – un chiffre qui a été contesté en interne. Tous les chiffres affichés sont en fait sujets à caution. Béatrice Houchard (une journaliste qui suit le FN de longue date) rapporte ainsi sur son blog de L’Opinion qu’un élu FN de Moselle, dénommé Thierry Hoff, indique que « dans son département (…) le taux de réadhésion en 2018 “a chuté de 80 %”. Même chose dans les Vosges selon l’ancien secrétaire départemental, Jordan Grosse-Cruciani, démissionnaire mi-mars, qui a assuré dans Minute que le nombre d’adhérents avait diminué de 50 % mais que le siège du parti lui avait demandé d’annoncer une progression de 13 %. » [1]

« Nationaux » contre « mondialistes » ?

Le FN reste en réalité embourbé parce qu’il n’a pas réglé les deux problèmes, à l’origine de sa déception du second tour de la présidentielle puis de son échec flagrant aux législatives.

Le premier, primordial pour une formation qui doit par définition se rassembler autour d’un(e) chef, est celui qui a sauté aux yeux lors du fameux débat de l’entre-deux tours : la capacité de leadership. Marine Le Pen peut diriger un parti et d’ailleurs elle le fait, mais… un pays ? Ce ne sont pas ses dernières prestations, hésitantes et contradictoires, qui permettent de lever le doute. D’autant que, comme toujours, le FN se retrouve dans un embarras extrême dès lors que se développe un mouvement social d’ampleur. Ainsi, sa présidente affirme aujourd’hui soutenir les cheminots mais combattre les syndicats « politisés », défendre le service public mais pas la grève… Comprenne qui pourra.

Le second problème, plus au fond, est la contradiction inhérente au programme du FN marinisé – et qui s’avère de plus en plus intenable : d’un côté les prétentions « sociales » d’une orientation populiste anti-UE, de l’autre la recherche d’alliances qui ne peuvent se faire qu’à droite sur une politique néolibérale, quand bien même celle-ci aurait un vernis un peu plus « national ». Avec dans ce cadre les « deux électorats » du FN, en partie ouvrier et populaire dans le Nord et l’Est du pays, essentiellement petit-bourgeois (avec une forte composante de rapatriés d’Algérie) dans le Sud. Philippot incarnait la première ligne, Maréchal-Le Pen la seconde. Ils sont partis, mais la contradiction reste. C’est cette dernière (au-delà des questions de capacités personnelles) qui a été à l’origine de l’énorme cafouillage de l’entre-deux tours, quand Le Pen s’est avérée incapable d’expliquer ce qu’elle voulait faire avec l’UE et l’euro, plongeant ses partisans et sympathisants dans le doute et la perplexité.

Pour tenter d’en sortir, Marine Le Pen veut plus que jamais surfer sur la vague populiste, en réaffirmant que le clivage gauche/droite est dépassé et en opposant les « nationaux » (dont elle serait la représentante attitrée) aux « mondialistes » (qui vont de Macron à la gauche et à une partie de la droite). D’où l’invitation au congrès de Steve Bannon, l’ancien conseiller d’extrême droite de Trump, qui y a déclaré : « laissez-les vous traiter de xénophobes, de racistes, d’homophobes ! Portez ces insultes comme un badge d’honneur. Parce que chaque jour, nous devenons plus forts et eux s’affaiblissent. » Applaudissements nourris. Comme avant, l’unique « synthèse » proposée entre les deux orientations en fait inconciliables est le racisme, la xénophobie et l’homophobie. Pas sûr que cela suffise.

D’autant que le FN marinisé a maintenant « de la concurrence ». A droite, Wauquiez empiète largement sur ses terres en reprenant son discours anti-immigrés, sécuritaire et nationaliste. Et il existe maintenant, avec la France insoumise, un nationalisme et populisme de gauche, qui impacte une partie de l’électorat ouvrier et populaire du frontisme. Avant la présidentielle, Mélenchon avait présenté avec délectation sa théorie du « casse-noix » : coincé entre lui d’une part et Macron de l’autre, le PS allait finir broyé. Marine Le Pen pourrait aujourd’hui se retrouver confrontée au même problème.

Tout ceci ne signifie nullement que l’extrême droite, « les fachos », ne représentent pas un danger. On voit aujourd’hui leurs milices à l’œuvre, notamment contre le mouvement étudiant. Même si ces nervis s’organisent plus en marge du FN qu’en son sein, voire – on en saura peut-être plus d’ici quelque temps – en lien avec un pouvoir macronien dont ils servent clairement la politique et les intérêts. Pour y faire face, la solution ne saurait se résumer à organiser des manifestations anti-FN. Il s’agit de mener une politique consciente et soutenue afin de lutter contre l’influence idéologique de l’extrême droite (notemment à travers le reseau intersyndical Visa) et de stimuler, développer les réflexes d’autodéfense de masse, en particulier au cours des mobilisations (la même chose valant face à une répression d’Etat qui est toujours plus systématique et violente).

Le FN n’a actuellement pas de possibilité de postuler sérieusement au pouvoir, mais la situation pourrait changer demain, en particulier si Macron – comme c’est son objectif – parvenait à infliger une défaite centrale au mouvement des travailleurs et de la jeunesse.

Jean-Philippe Divès