En débat

[Dossier] : Les extrêmes droites à l’assaut de l’Europe

le 2 mai 2019, par Julien Salingue

Dossier publié initialement dans la revue mensuelle L’anticapitaliste n°104.


1- Les extrêmes droites à l’assaut de l’Europe
2- Italie : la résistible ascension de la Ligue
3- Autriche : un gouvernement droite-extrême droite en guerre contre les salariéEs
4- Hongrie : un mélange embrouillé de nationalisme et de néolibéralisme
5- Suède : l’extrême droite bientôt aux portes du pouvoir ?


La victoire de Jair Bolsonaro lors de l’élection présidentielle au Brésil, en octobre dernier, a été un événement de portée internationale. L’arrivée au pouvoir de l’extrême droite dans un pays de plus de 200 millions d’habitantEs, huitième puissance économique mondiale, a résonné comme un véritable coup de tonnerre. Mais le moins que l’on puisse dire est qu’il ne s’est pas produit dans un ciel serein, et qu’il exprimait un phénomène à l’œuvre dans l’ensemble des pays capitalistes « développés » : une montée en puissance des courants autoritaires, de droite extrême et d’extrême droite. À ce titre, les pays européens sont loin d’échapper à cette tendance.

Le journaliste et historien Dominique Vidal, dans l’introduction de l’ouvrage qu’il vient de coordonner aux éditions Demopolis, les Nationalistes à l’assaut de l’Europe [1], dresse un constat accablant quant à la progression électorale des courants nationalistes et d’extrême droite en Europe : « Ces partis monopolisent en effet déjà le pouvoir dans deux pays : la Hongrie, avec le Fidesz (49,27%) et le Jobbik (19,06%), et la Pologne avec le parti PiS (37,6%). Ils l’exercent aussi au sein de coalitions, en général de droite, dans neuf pays européens : en Italie avec le Mouvement des 5 étoiles (32,7%) et la Ligue (17,35%), en République tchèque avec le parti ANO (29,6%), en Slovaquie avec le SMER (28,3%), en Autriche avec la Parti de la liberté (FPÖ, 26%), en Finlande jusqu’en 2017 avec les Vrais Finlandais (17,6%), en Norvège avec le Parti du progrès (qui n’a recueilli que 16,2% en 2017, mais fait partie du gouvernement depuis 2013), en Bulgarie avec la coalition des Patriotes unis (9%) et dans les pays baltes (Union des verts et des paysans en Lituanie, Alliance nationale en Lettonie, Ekre en Estonie). Enfin, le Parti du progrès du Danemark (21,1% en 2015) soutient le gouvernement sans y participer. En Europe aussi, mais hors de l’Union européenne (UE), signalons que la soi-disant Union démocratique du centre (UDC, 29,4% en 2015) joue un rôle majeur dans la coalition qui dirige la Confédération hélvétique – son leader, Christophe Blocher, est un grand ami de Viktor Orbán, de Marine Le Pen et de Matteo Salvini. »

Un panorama non exhaustif, auquel on peut ajouter les scores, en Allemagne, de l’Alternative für Deutschland (AfD), qui a obtenu 12,6% des voix lors des législatives de 2017 (et fait élire 93 députés), mais aussi ceux de Marine Le Pen (21,3% et 33,9% lors de la dernière élection présidentielle) ou des Démocrates de Suède (17,5% lors des législatives à l’automne 2018), et qui laisse présager du pire lors des élections européennes du 26 mai.

Digues rompues

Le 21 octobre, le tout fraichement élu président brésilien Jair Bolsonaro déclarait, à propos de la gauche brésilienne : « Si cette bande veut rester ici, ils vont devoir se soumettre à la loi comme tout le monde. Ou ils s’en vont ou ils vont en prison. Ces marginaux rouges seront interdits [de séjour] dans notre patrie. » Une violence verbale coutumière chez celui qui a été intronisé président du Brésil le 1er janvier, un nostalgique assumé de la dictature dont les outrances autoritaires, militaristes, sexistes, homophobes, racistes et anti-pauvres seraient trop longues à lister. Des outrances que nombre de titres de la presse française ont présentées, lors de la campagne électorale brésilienne, comme des « propos polémiques », comme si l’apologie de la torture, du viol ou des assassinats politiques méritait d’être qualifiée de la sorte. Un euphémisme qui en dit malheureusement long sur la banalisation et la normalisation d’idées et de courants politiques qui auraient été, il y a une vingtaine d’années encore, considérés comme des résurgences aberrantes d’un passé révolu.

Retour en 2000. À la fin du mois de janvier, suite aux élections législatives autrichiennes, l’entrée au gouvernement du parti d’extrême droite FPÖ, dirigé à l’époque par Jörg Haider, est confirmée. Des manifestations ont lieu aux quatre coins de l’Europe, et les dirigeants de l’UE s’indignent, sous la pression des « opinions publiques », de cette participation gouvernementale. Des sanctions sont mêmes prises contre l’Autriche par les quatorze autres États membres, dont la suspension des rencontres officielles bilatérales au niveau politique. Sanctions symboliques, qui seront levées quelques mois plus tard, mais qui témoignent néanmoins d’un certain « esprit du temps ». Sanctions qui semblent inimaginables dans l’Union européenne de 2019.

Les digues ont été rompues du côté des partis qui ont administré en alternance, pendant plusieurs décennies, les affaires des bourgeoisies européennes. Ainsi, c’est au déficit budgétaire de l’Italie que les institutions européennes s’intéressent le plus, à l’heure où Salvini se vante de renvoyer les migrantEs à la mer et où il prône un couvre-feu pour les « commerces ethniques ». Les monstruosités proférées et mises en œuvre en Hongrie par Orbán lui ont valu des remontrances du Parlement européen, mais son parti est longtemps demeuré membre à part entière du Parti populaire européen (PPE), avec le soutien de la CDU de Merkel et des LR de Wauquiez. Et ce n’est pas la récente vraie-fausse suspension (consentie par le Premier ministre hongrois), qui ne durera que le temps de la campagne des élections européennes, qui y changera quoi que ce soit. Le gouvernement droite-extrême droite en Autriche ne s’est quant à lui attiré aucune critique, contrairement à ce qui s’était produit. Est-ce parce qu’il est un modèle pour certains adeptes de l’austérité, lui qui vient d’allonger la durée maximale du temps de travail à 12 heures par jour et 60 heures par semaine, un rêve pour tous les ultralibéraux ?

Normalisation des extrêmes droite ou extrême droitisation du normal ?

Cette situation est le fruit d’un long processus, qui a vu progressivement les courants d’extrême droite s’installer dans le paysage politique et médiatique, à des rythmes divers selon les pays, mais avec des traits communs. Un phénomène qui a été largement commenté, mais pas forcément analysé, avec notamment le développement de la thèse de la « normalisation » des organisations d’extrême droite, entendue comme une stratégie consciente de « modération » des discours, voire de rupture avec un héritage trop « marqué » politiquement, afin de se poser en alternative politique crédible et non comme de simples forces « protestataires ».

La France est à ce titre un cas d’école. « Banalisation », « normalisation », « dédiabolisation » : nombreux sont les termes employés pour décrire la trajectoire du FN, devenu RN, depuis que Marine Le Pen a succédé à son père. Et quel que soit le mot choisi, la thèse est à peu près la même : au cours des dix dernières années, le FN/RN aurait adopté une stratégie de conquête de pouvoir passant par une « normalisation » de son image, en rupture avec l’héritage du « vieux » FN de Jean-Marie Le Pen. Une telle approche, même si elle comporte évidemment une part de vérité, possède toutefois un point aveugle majeur : à trop se focaliser sur la volonté lepéniste de se normaliser, on en oublie à quel point dans le même temps, et en réalité depuis beaucoup plus longtemps, c’est le normal qui s’est lepénisé.

Le phénomène n’est pas nouveau. Dès le 2 mai 2002, un texte collectif [2], publié dans le Monde, sonnait l’alarme : « Le plus choquant et le plus effrayant fut d’entendre, le soir même [du 21 avril 2002], le discours sécuritaire répété par presque tous les ténors des grands partis. […] Faire de l’insécurité, qui est un très grave symptôme, le problème quasi unique de la France contemporaine, c’est faire le jeu de l’extrême droite et d’une dérive autoritaire à venir ».

En 2002 également, Sylvie Tissot et Pierre Tévanian signaient un remarquable Dictionnaire de la lepénisation des esprits [3], dans lequel étaient notamment analysées « la politisation, à partir de la fin des années 1980, de la question de l’immigration et la focalisation des débats politiques autour du "problème de l’immigration" [et] la montée en force, dans la seconde moitié des années 1990, des discours sécuritaires centrés sur les jeunes des classes populaires [4]. »

Une « banalisation » du FN en somme, du fait de l’adoption de ses thèmes favoris par de plus en plus de responsables politiques, d’intellectuels et d’éditorialistes, et non en raison d’une quelconque stratégie volontariste de « dédiabolisation » venue du parti d’extrême droite. Un phénomène qui permettait à Jean-Marie Le Pen de répéter à l’envi que tôt ou tard les électeurs et électrices préféreraient « l’original à la copie ».

Depuis 2002, la focalisation sur l’immigration et sur les questions de « sécurité » n’a non seulement pas cessé, mais elle s’est considérablement aggravée. Et l’on a continué à assister à ce déplacement du discours dominant vers les thèmes favoris de l’extrême droite, avec un basculement progressif que l’on pourrait schématiser ainsi : on a commencé par dire que le FN posait de bonnes questions mais apportait de mauvaises réponses, puis on a dit que le FN posait de bonnes questions mais que toutes ses réponses n’étaient pas bonnes, et enfin on a dit que le FN posait de bonnes questions et apportait beaucoup de bonnes réponses mais qu’il n’avait pas la capacité à les mettre en œuvre, contrairement aux organisations politiques « responsables ».

Et c’est ainsi que, de la loi anti-voile de 2004 aux expulsions de camps de Rroms, de la création d’un ministère de l’Identité nationale à la fermeture des frontières aux migrantEs, de la mise en place de l’état d’urgence, devenu état d’exception permanent, au renforcement des conditions de légitime défense pour la police, des arrêtés anti-burkini au développement exponentiel de la vidéosurveillance, de l’armement de la police municipale à la déchéance de nationalité… les paroles sont devenues de plus en plus souvent des actes et des pans entiers de la politique du FN ont progressivement été appliqués.

Dans le même temps, fort logiquement, la normalisation s’effectuait sur le plan intellectuel et médiatique, avec un Éric Zemmour de plus en plus omniprésent sur les antennes, un Ivan Rioufol consacré éditorialiste par ses pairs, un Valeurs actuelles considéré comme un hebdomadaire radical mais respectable, un Alain Finkielkraut récompensé par l’Académie française pour ses obsessions identitaires, la médiatisation toujours plus forte des « experts anti-terroristes » ayant fait leurs armes à l’extrême-droite… Et peu de voix pour dire que tout cela n’était pas « normal ». C’est ainsi que le « mainstream » s’est modifié, que la frontière entre l’« acceptable » et l’« inacceptable » s’est déplacée, et que nous avons été petit à petit accoutumés à une nouvelle normalité. C’est ainsi que le normal s’est progressivement lepénisé.

Bien d’autres thèmes et propositions du FN ont été légitimés, en paroles et en actes, par les partis « républicains » et par les médias dominants : la restriction des libertés au nom de la sacro-sainte « sécurité » ; l’interdiction de réunions, de rassemblements, de manifestations… au nom de la sécurité de l’État ; la défense inconditionnelle de tous les agissements des « forces de l’ordre », et les campagnes calomnieuses contre celles et ceux qui dénoncent les violences policières ; la stigmatisation et le contournement des corps intermédiaires, notamment les syndicats ; les anathèmes contre les juges et la dépossession de la justice d’un nombre significatif de ses prérogatives, au profit de la police…

Ainsi, loin d’être les témoins d’une simple stratégie de « normalisation » du FN, nous avons en réalité assisté (et l’on assiste encore) à un processus plus ancien, par lequel la lepénisation des esprits s’est accompagnée d’une lepénisation du réel, qui a elle-même renforcé la lepénisation des esprits, qui a renforcé le caractère « normal » de la lepénisation du réel, etc.

Redonner confiance et espoir

Ainsi, et même si les formations d’extrême droite présentent des caractéristiques singulières, entre autres une vision ultra-autoritaire des rapports sociaux articulée à des projets de « régénération nationale » qui en font les ennemis mortels des jeunes, des salariéEs, des femmes, des LGBTI et des immigréEs, il ne faut pas être dupes de la mise en scène du prétendu affrontement à venir, lors des élections européennes, entre « progressistes » et « illibéraux ». Car les seconds se nourrissent des politiques menées par les premiers et de leur incapacité à juguler les effets économiques et sociaux d’une crise du capitalisme qui dure depuis 10 ans et qui accroît chaque jour un peu plus les inégalités, la misère et le désespoir. Un véritable carburant pour les courants d’extrême droite et de droite extrême, qui bénéficient en outre de la reprise de leurs propositions autoritaires et racistes par les partis « traditionnels », formidable rampe de lancement pour des mouvements qui prônent un nationalisme chauvin et xénophobe, un « retour à l’ordre » et des mesures économiques libérales, voire ultralibérales qui, quand bien mêmes elles seraient mâtinées de protectionnisme, ne remettent nullement en cause le fonctionnement du système capitaliste et peuvent donc leur attirer la sympathie de certaines franges du capital.

Les gesticulations d’Emmanuel Macron et de certains de ses partenaires européens qui veulent se poser en ultime recours face aux « populismes », sont donc « en même temps » pathétiques et dangereuses, tentant d’enfermer le débat politique au sein d’une fausse alternative qui, à moyen terme, nous promet le pire.

S’il ne s’agit pas d’adopter un ton alarmiste, il est plus que temps de tirer la sonnette d’alarme et de mesurer à quel point la conjoncture de triple crise, économique, sociale et politique, est favorable au développement de monstruosités comme les courants d’extrême droite, de l’Amérique latine à l’Europe, mais aussi, dans un style différent mais tout aussi révélateur de l’époque, Donald Trump, tandis que les régimes autoritaires de Poutine et Erdogan s’affirment de plus en plus sur la scène internationale. Face à ces phénomènes, il est de la responsabilité des courants anticapitalistes et, au-delà, de toutes les forces progressistes, de ne pas céder un pouce, sur le terrain des idées et sur le terrain tout court, aux formations d’extrême droite. L’internationalisme et la solidarité internationale font partie des urgences de l’heure, et les récentes mobilisations de masse, du Brésil à l’Allemagne en passant par l’Italie, doivent nous inspirer. Il est enfin plus que jamais nécessaire de faire vivre la perspective d’un autre monde, débarrassé des oppressions et de l’exploitation, et de la rendre crédible, afin de redonner confiance et espoir, seuls antidotes face au pire qui, s’il n’est jamais certain, a désormais largement dépassé le statut de simple hypothèse.

[1Paris, Demopolis, 2019.

[2Jean-Claude Boual, Michèle Descolonges, Françoise Héritier, Michel Juffé, Maxime Sassier, Arnaud Spire, Yan

[3Paris, Esprit frappeur, 2002.

[4Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, « La lepénisation des esprits », la Pensée, mai 2006.