En débat

L’insécurité culturelle

le 22 juillet 2015, par Christian Laine

Aucun militant antifasciste ne peut raisonnablement nier que la lutte contre l’extrême droite est en échec depuis maintenant plusieurs années. A moins de se complaire dans l’immobilisme et la routine, il nous faut comprendre ce qui nous échappe et inventer autre chose. Un élément de réponse nous est peut-être fourni par la notion d’ "insécurité culturelle" développée par Laurent Bouvet et utilisée par Christophe Guilluy ou Alain Mergier.

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L’insécurité culturelle, c’est, pour le dire vite, l’inquiétude d’une population quant à son mode de vie, sa culture, ses "valeurs" prétendûment menacées ou relativisées.
En ce sens, l’importance du vote FN (mais aussi la force et la durée d’une mobilisation comme la Manif Pour Tous) ne peuvent se comprendre sans appréhender qu’électeurs FN et manifestants de la Manif Pour Tous ont en commun le sentiment de défendre une civilisation menacée par l’islamisme pour les électeurs FN et par la fin de la famille traditionnelle pour les manifestants Manif Pour Tous. Tous ont en commun la volonté de préserver des "valeurs" et une culture française (considérée, à tort évidemment, comme immuable et figée) qui serait fondée d’abord sur une imprégnation catholique majoritaire et très ancienne. C’est cette "insécurité culturelle" qui pousse des millions d’individus dans les bras du FN ou à manifester en masse dans les rues contre le mariage homo.
L’insécurité culturelle ne remplace pas l’insécurité économique comme explication principale du vote d’extrême droite, mais elle s’y ajoute et la renforce horriblement : pour un électeur FN, la mondialisation fait disparaître les usines et apparaître les mosquées ...
Si les catégories populaires sont les premières impactées par l’insécurité culturelle (les riches ayant les moyens financiers de ne pas cohabiter avec l’immigration, selon l’adage de Régis Debray cité par Laurent Bouvet : "les riches habitent où ils veulent, les pauvres habitent où ils peuvent"), la menace sur le "mode de vie français" permet aussi au Front National de toucher de nouveaux publics : enseignants attachés à la laïcité, juifs menacés par le terrorisme, classes moyennes estimant que "c’était mieux avant" et que "on ne reconnait plus la France", etc. L’énorme succès du livre d’Eric Zemmour s’explique par cette lecture culturelle de la crise, tout comme les crispations quasi-hystériques de la société française autour de la visibilité de l’Islam.
Le Front National a parfaitement compris cette nouvelle donne : l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti a entrainé une évolution très nette du discours frontiste sur l’immigration avec le recul du discours "économique" (la vieille affiche " 3 millions de chômeurs ce sont 3 millions d’immigrés de trop" ) remplacé par un nouveau discours "culturel" sur la menace islamiste (affiche avec les minarets et tract "péril islamiste"). Ce nouveau discours est d’ailleurs aussi adopté par presque tous les partis d’extrême droite en Europe (PVV hollandais, Lega Nord italienne ou UDC suisse par exemple) mais aussi par la partie la plus radicale de la Droite classique si bien représentée en France par Sarkozy. Tous ont bien compris où était le bon filon électoral à exploiter ...
Comme le démontre Laurent Bouvet dans son ouvrage, l’insécurité culturelle touche aussi les minorités comme avec la polémique folle autour des ABCD de l’égalité (Journées de Retrait de l’Ecole, Farida Belghoul). Réactionnaires de toutes identités, unissez-vous ...

Si Laurent Bouvet dérange nos idées reçues (sauf si on a lu Gramsci), il interroge utilement nos stratégies et permet de comprendre la réussite de mouvements comme la Manif Pour Tous et les succès électoraux de Marine Le Pen. Cet ouvrage propose aussi en conclusion quelques pistes pour combattre l’insécurité culturelle sans y céder, notamment en recréant du "commun" entre Français de souche et minorités. Ce "commun", de notre point de vue, ne peut être qu’un projet de société opposé à l’ultra-libéralisme et à l’enfermement identitaire : Un combat politique.
A lire absolument, même si on n’est pas d’accord.

Fayard, 2015, 192 pages, 12 €

Deux articles de presse chroniquant cet ouvrage :

http://www.slate.fr/story/98455/insecurite-culturelle-gauche-intellectuelle-panique

http://www.lexpress.fr/culture/livre/individualisme-communautarisme-malaise-dans-le-modele-francais_1645179.html