En débat

La droite décomplexée ou quand l’UMP vire au brun

le 11 octobre 2014, par Jean-Paul Gautier

Le 24 février 2012, Nicolas Sarkozy déclarait : « il n’y a pas un bon vote et un mauvais vote. Le Front National n’est pas répréhensible. Marine Le Pen a le droit de se présenter : elle est compatible avec la République ». En 2013, Henri Guaino affirmait sur LCI : « Le Front National est un parti comme un autre ». En recherche de respectabilité, Marine Le Pen n’a pas à s’inquiéter, Nicolas Sarkozy et Henri Guaino lui font la courte échelle...

On assiste à un double mouvement avec la droitisation de l’UMP lancée par Nicolas Sarkozy et un Front National « républicainement » compatible à la suite de l’arrivée aux commandes de Marine Le Pen.

Nicolas Sarkozy et la droite décomplexée

Nicolas Sarkozy a voulu fonder une droite dite décomplexée, sans tabou. Il a ainsi déplacé le centre de gravité de la droite. L’historien Michel Winock, dans la revue Le Débat en octobre 2008 a mis en lumière toute la complexité du personnage. Si Nicolas Sarkozy a toutes les traditions de la droite, il n’est d’aucune en particulier. Michel Winock précise que « son rapport à l’ histoire et au passé est à peu prés nul. C’est l’ homme du court terme ». Nicolas Sarkozy apparait comme un opportuniste sans véritables soubassements idéologiques. En 2012, dans son ouvrage La Droite d’hier et d’aujourd’hui, l’historien analyse les métamorphoses de la droite de De Gaulle à Sarkozy : « Le gaullisme était une droite nouvelle de la France libre, de la Résistance. Elle se démarquait du conservatisme. Elle intégrait les principes républicains et engageait le pays dans un vaste effort de rénovation et de modernisation. Le néo-gaullisme de Georges Pompidou et de Jacques Chirac a mis fin au caractère de rassemblement pour devenir un simple parti de droite transformé en machine électorale. Nicolas Sarkozy a définitivement enterré les références à De Gaulle ».

Avec Nicolas Sarkozy qui s’est autoproclamé le chantre de la rupture, la droite a opéré un tournant historique. Un processus s’est enclenché en 2007 et s’est accéléré en 2012. Il a repris à son compte des thématiques et une phraséologie frontistes qui mêlent opportunisme et droitisation extrême, en particulier en 2012, sous la férule de Patrick Buisson. Le président sortant a martelé des thématiques sécuritaires et xénophobes contre les étrangers , les musulmans… Il a tracé une ligne de démarcation entre « ceux qui travaillent et respectent la loi » et ceux « qui n’aiment pas la France ». Il a dénoncé les « leçons de morale des droits de l’hommisme », sorte de « terrorisme intellectuel » pour le journaliste Jean Sévillia (Le Figaro et ancien de l’Action Française) . Il suivait à la trace Samuel Maréchal (ancien dirigeant du Front National de la Jeunesse) qui, lors de l’Université d’été frontiste en août 1996, déclarait : « Les Droits de l’Homme , cette idéologie, héritière de 1789, est responsable (…) de la décadence de la nation française ». Même position en ce qui concerne les catholiques traditionalistes (les adeptes de monseigneur Lefebvre, le quotidien Présent, Bernard Antony, le groupe Civitas…). En avril 2006, le futur locataire de l’Elysée stigmatisait les immigrés : « s’il y en a qui n’aiment pas la France, qu’ils ne se gênent pas pour la quitter ». Nicolas Sarkozy chaussait les bottes de l’extrême droite et reprenait un de ses vieux slogans : « Aimez-la ou quittez-la. ». En 1978, Jean-Marie Le Pen avait récupéré et francisé le slogan de Ronald Reagan : « America love it or leave it ». Il aurait pu reprendre le slogan frontiste : « On est chez nous ». Pour reprendre une expression du journaliste Renaud Dély, au niveau du vocabulaire, entre Nicolas Sarkozy et le Front National, il existe « une gémellité sémantique » par exemple dans la dénonciation des « vagues migratoires incontrôlées et de leur assimilation ». Il aurait pu faire sienne l’expression des Le Pen qui parlent de « tsunami migratoire ». Nicolas Sarkozy est épaulé dans sa campagne par les déclarations de sa garde rapprochée : Brice Hortefeux, « l’ethnologue » qui a découvert des « arabo-auvergnats », Claude Géant (fait « adhérent d’honneur » par Marine Le Pen) pour qui « le nombre de musulmans pose problème ( … ). Les Français ne sont plus chez eux, toutes les civilisations ne se valent pas ». Ces propos vont dans le même sens que ceux de Jean-Marie Le Pen pour qui les Noirs courent vite, chantent bien mais sont des arriérés dans le domaine scientifique et technologique. Nicolas Sarkozy désigne, comme le Front National, des boucs émissaires : « les assistés », les étrangers, les musulmans. Après avoir dénoncé « les racailles » (il a d’ailleurs fait des émules puisque le Bloc Identitaire fait actuellement des rondes « anti-racailles » dans le métro à Lyon, Lille et Paris), il franchit un nouveau pas dans son discours de Grenoble, le 30 juillet 2011, en tirant un trait entre immigration - chômage - insécurité (petite musique frontiste depuis la fin des années 70). Il rend ainsi un fier service à Jean-Marie Le Pen qui déclare : « lorsque dans son discours de Grenoble, il fait le lien entre immigration et délinquance, Nicolas Sarkozy nous soulage des accusations qui étaient portées contre nous ». De plus en plus « lepénisé », il est favorable « à la préférence communautaire, mais je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas être pour la préférence nationale ». Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, Nicolas Sarkozy a fait du lepénisme, mais à la différence du personnage de Molière, lui il le savait. Voulant capter les électeurs du Front National, la tonalité de ses discours se rapproche de plus en plus de celui du Front National (on pourrait presque à certains moments parler d’osmose). Comme Jean-Marie et Marine Le Pen, il défend la « vraie France, la France française » pour reprendre une expression favorite du quotidien d’extrême droite Présent.

Avec Patrick Buisson aux manettes, Nicolas Sarkozy est atteint de « buissonnite aigue ». Le think-tank Terra Nova en 2012, dans son exposé L’axe UMP-FN : vers le parti patriote dépeint ainsi Patrick Buisson (ancien dirigeant du syndicat d’extrême droite Fédération Nationale des Etudiants de France à la fin des années 60, maurrassien et ex patron de Minute) : « l’homme d’une droite qui en appelle au peuple contre les élites (...) au nationalisme contre le déracinement ». La Ligne Buisson a accéléré le processus de « désinhibation » d’une droite sarkozyste et la coupure à l’UMP entre une droite libérale centriste (Raffarin , Juppé) et une droite nationale conservatrice et identitaire. Cette évolution s’est traduite par la montée en puissance d’un pôle national conservateur au sein de l’UMP, prêt à tout assumer par rapport à son électorat dont une partie lorgne vers le Front National.

JPEG - 64.9 ko

Patrick Buisson à un meeting de Sarkozy en mai 2012.

Les agents de la droitisation de l’UMP : Droite populaire et Droite forte

La Droite populaire a regroupé des élus de l’UMP (Lionel Lucas, J-P Garraud, Thierry Mariani, Christian Vanneste, Ph. Meunier, Eric Raoult) qui entendaient libérer une parole trop longtemps étouffée par « une droite honteuse ». Pour eux, il n’y a pas d’ennemi à droite. En juillet 2011, à l’Assemblée nationale, Ph. Meunier, député du Rhône, organisa « un apéro-saucisson » contre « la menace islamique » (pâle copie de celui lancé par les Identitaires et Riposte laïque à l’origine à La Goutte d’Or contre les prières de rue et déplacé aux Champs Elysées). Pour Christian Vanneste, homophobe notoire pour qui l’homosexualité représente « une menace pour la survie de l’Humanité », la question de l’immigration n’est pas « un fossé entre nous et les électeurs du Front National ». D’ailleurs, la Droite populaire avait lancé une pétition contre le droit de vote des immigrés au titre qui sentait bon le Front national : Touche pas à mon vote, car « si nous touchons à ce principe, la France deviendra un pays musulman ». J-P Garraud défend l’interdiction de la bi-nationalité et la Droite populaire précise que « la nation est le seul cercle d’appartenance à l’échelle de l’homme et à l’échelle du monde (…) un élément fondamental de notre identité (…) nous nous opposons avec force au communautarisme qui dissout la nation. L’immigration doit être contrôlée et maitrisée ». Le Front National est en droit de réclamer des droits d’auteur...

J-P Garraud estime qu’une majorité d’électeurs sont pour un rapprochement UMP-FN [1]. La Droite populaire a libéré la parole des candidats de droite dont certains ont pratiqué la surenchère par rapport au Front National, (patrimoine identitaire, bienfaits de la colonisation). Laminée aux élections législatives de 2012, la Droite populaire a cédé la place à la Droite forte.

Guillaume Peltier et La Droite forte

C’est à l’origine une motion déposée au congrès UMP de l’après-Sarkozy le 18 novembre 2012. Ce texte est arrivé en tête avec 28% des voix. A l’origine de ce texte : Guillaume Peltier et Geoffroy Didier [2]. Peltier est un adepte de la ligne Buisson. C’est un jeune homme qui a déjà politiquement beaucoup bourlingué à l’extrême droite (FNJ , FN puis MNR de Mégret, création avec Nicolas Bay de Jeunesse Action Chrétienté) après un détour au MPF, il décide de poser ses valises à l’UMP. C’est une groupie de Nicolas Sarkozy « le briseur de tabous » et qui entend « parler aux électeurs perdus du Front national ». Par rapport au programme frontiste, Peltier et La Droite forte sont des as du copié-collé. Marine Le Pen ne s’y est pas trompée en qualifiant La Droite forte de « coup tordu » pour empêcher les départs vers le Front National. Lorsque Marine Le Pen, dans son livre A contre flots publié en 2006, entend défendre « les valeurs républicaines issues de la chrétienté » et affirme que la laïcité est « la sauvegarde de l’identité française », La Droite forte veut faire figurer dans la Constitution que « la France est un république laïque de tradition chrétienne (…). La République, la laïcité et nos racines chrétiennes constituent la colonne vertébrale de notre identité ». Déjà, en 2008, Nicolas Sarkozy, dans son discours du Latran, rappelait les « racines chrétiennes de l’Europe ».

JPEG - 73.6 ko

Au premier plan, G. Peltier lors de son passage au FNJ.

Peltier et Marine Le Pen appartiennent aux « laïcards de la 25ème heure » [3]. Le Front National et Peltier considèrent que l’islam est incompatible avec les valeurs de la société occidentale. C’est un adepte de la théorie du « Choc des civilisations » selon Samuel P. Huntington. Farouchement opposé à la construction de minarets, Peltier, comme les frontistes, a salué la victoire de l’UDC suisse en 2009 contre la construction de minarets sur le territoire helvète et celle de 2014 contre l’entrée des étrangers. Il a déclaré : « la votation suisse sur l’immigration est un exemple à suivre ». La Droite forte a élaboré « La charte des musulmans » en cinq points : reconnaissance de l’égalité homme-femme et laïcité de l’Etat, condamnation de la polygamie, refus de financement par un Etat étranger, comme de financement public pour la constructions de mosquées, adaptation à l’architecture française par l’interdiction de construction de minarets, outils de prosélytisme, et de la burqa [4].

Sous la plume de La Droite forte, même si le vocabulaire peut sembler plus soft, la logique est la même que celle du Front national. Comme Marine Le Pen et le Club de l’Horloge, Peltier appelle à « l’unité des patriotes ».

L’élection présidentielle de 2007 avait marqué un tournant dans la vie politique française. Les rapports de force entre la droite et l’extrême droite s’en étaient trouvés modifiés. L’affirmation d’une « droite décomplexée » qui était venu sur le terrain frontiste avait fait reculer l’extrême droite sur le plan électoral. Elle avait permis à la droite de pratiquer une « synthèse idéologique » dans certains domaines et avait provoqué un retour des électeurs lui assurant par la même un élargissement de son assise politique et la mettant en position de force par rapport au Front National. La résurgence d’un discours identitaire et la captation des principaux thèmes porteurs du programme frontiste posent des questions en ce qui concerne l’évolution de la société française. Preuve que les idées de l’extrême droite ont contaminé le discours politique et une partie significative de l’opinion publique avec l’affirmation par Nicolas Sarkozy d’une politique nationale-sécuritaire. C’est ainsi que Jacques Trémolet de Villers avait pu écrire dans, l’édition de Présent datée du 25 avril 2007 : « la victoire idéologique de Jean-Marie Le Pen ».

Ce squat d’une partie de l’espace politique frontiste par Nicolas Sarkozy a un prix

L’échec de sa politique (économie, sécurité …) a ramené le Front National dans le jeu politique. Les angoisses identitaires, le brouillage des repères face à la mondialisation, les flux migratoires venant du Sud en augmentation, la paupérisation ont amené un développement du populisme qui touche par certains aspects l’UMP. L’application de la ligne Buisson et l’opportunisme de Nicolas Sarkozy lors de la campagne de 2012 ont remis les pendules à l’heure pour le Front National, enclenché un rapprochement sur le fond avec le mouvement lepéniste et ont allègrement pratiqué la surenchère (Copé et le pain au chocolat…). La reprise de la thématique du « racisme anti français », a été un autre exemple de plagiat des thématiques extrême droitistes (Bernard Antony , ex FN et catholique traditionaliste, créateur en 1984 de l’Association générale contre le racisme et pour l’identité française et chrétienne ). Pascal Perrineau a raison d’affirmer « qu’une partie de l’UMP est persuadée qu’il y a un mouvement irréversible de droitisation de la société française » et que l’UMP se doit de l’accompagner. Bruno Gollnisch a pointé « ce glissement à droite de la société (…) un attachement très profond des Français aux valeurs traditionnelles ». Ce besoin d’affirmer ces valeurs autour de la famille (la Manif pour tous), de l’autorité ou de l’ordre est devenu un cheval de bataille pour l’UMP. La porosité entre une partie de la base de l’UMP et le Front National est renforcée par le fait que le FN mariniste est perçu plus comme une droite extrême que comme une extrême droite (ce qui n’était pas le cas à l’époque de Jean -Marie Le Pen). Ce nouveau Front National rejette l’étiquette d’extrême droite, jugée infamante par ses dirigeants. Gilbert Collard en est un bon exemple lorsqu’il affirme : « On n’est pas d’extrême droite. L’extrême droite est pour le renversement de la République. Nous on est pour le débat d’idées, pour le référendum, pour la concertation républicaine. On est contre un coup d’Etat antiparlementaire ou antirépublicain » [5]. Avec l’UMP, cherchez la différence… Bruno Gollnisch se déclare favorable « à une entente avec des conservateurs ou des libéraux ». Marine Le Pen s’affirme ouverte au plan local avec des élus UMP « qui veulent faire un bout de chemin avec nous », des accords locaux au coup par coup.

Nicolas Sarkozy, attaquant le Front de gauche, avait ouvert la voie le 24 avril 2012 dans son discours de Longjumeau : « les vents sont-ils plus mauvais à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche ? ».

Pour la droite française de l’ère post-sarkozyste , plus rien ne sera comme avant

Les frontières avec l’extrême droite se sont amincies, l’étanchéité a fortement diminuée, rendant dans certains cas la possibilité de futures alliances, pour une droite française qui n’a plus de chef, plus de boussole idéologique (cf. la position du Ni-Ni lors du second tour des élections législatives ou municipales et le refus du Front républicain) et plus de repères éthiques ; Les discours de l’UMP et du Front National tiennent plus à une différence de degrés que de nature. Pour l’heure, le projet politique de Marine Le Pen n’est pas de servir de béquille pour l’UMP mais de la faire imploser et d’aller vers un parti des patriotes « dans le but de rassembler les Français ».

Les deux partis courent un risque. Si l’UMP se rapproche trop du Front National, elle risque d’être absorbée en partie par ce dernier. Si le Front National se rapproche de l’UMP, il risque d’y perdre son âme. L’exemple de G. Fini en Italie est là pour le lui rappeler. On assiste à une sorte de phénomène de balancier. Plus l’UMP droitise son discours, plus le Front National essaie de lisser, de « modérer » le sien. Avec Nicolas Sarkozy s’est mise en place « une droite brune » avec Buisson comme conducteur des travaux et Nicolas Sarkozy comme promoteur.

Jean-Paul Gautier, historien

Bibliographie :

Renaud Dély : La droite brune : UMP-FN , les secrets d’une liaison fatale . Flammarion, 2012.

Jean-Paul Gautier : Les extrêmes droites en France ( 1945-2008 ) . Syllepse, 2009.

Le Débat n° 151, septembre-octobre 2008.

Marika Mathieu : La droite forte année zéro. La Martinière, 2013.

Pascal Perrineau : La France au Front. Fayard, 2014.

Michel Winock : La droite racontée en famille. Plon, 2008

Michel Winock : La droite d’hier et d’aujourd’hui. Tempus-Perrin, 2012.

[1En 2012, après l’échec de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle, un sondage indiquait que 54% des électeurs de l’UMP étaient pour des alliances locales avec le Front national.

[2Se reporter au livre de Marika Mathieu : La Droite forte année zéro . La Martinière 2013 , p 99 et suivantes.

[3Sarah Proust : Le Front national : le hussard brun contre la République. Le bord de l’eau , 2013 p. 60.

[4Déjà, lors de l’inauguration de la grande mosquée de Paris, Charles Maurras écrivait dans l’Action française le 13 juillet1926 : « Cette mosquée en plein cœur de Paris ne me dit rien de bon (…) s’il y a un réveil de l’islam, je ne crois pas qu’on puisse en douter, un trophée de la foi coranique sur cette colline Sainte Geneviève (…) représente une menace pour notre avenir (…) quelque chose qui ressemble à une pénétration de notre pays (…). Nous venons de commettre un crime d’excès » .L’hebdomadaire de droite Valeurs Actuelles se fait le porte-parole de La Droite forte en multipliant ses Unes contre l’immigration, l’invasion des mosquées et s’interrogeait : « As-t’on encore le droit d’être français ? »...

[5Sarah Proust : Le Front national : le hussard brun contre la République. Le bord de l’eau , 2013 p. 60.