En débat

Le "livre du mardi" : Lorànt Deutsch, historien de garde

le 1er novembre 2016, par William Blanc

N.B. Nous republions cette article paru dans l’hebdomadaire du NPA "Tout est à nous !" n°147 du 03 mai 2012.
C’est aussi l’occasion de signaler la réédition du livre "Les historiens de garde" de William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin, aux éditions Libertalia (disponible ici)

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Il existe des auteurs qui, sous couvert de vulgariser l’histoire, la réécrivent pour la faire correspondre à une certaine idéologie. Lorànt Deutsch, à travers son succès Métronome, en est le parfait exemple.

L’histoire n’appartient pas qu’aux seuls historiens. Fort heureusement ! Mais est-ce une raison pour vendre comme telle de la vulgarisation de mauvaise qualité que certains pourraient qualifier d’imposture médiatique ? Dans cette matière, il existe des auteurs partageant les mêmes caractéristiques que les éditorialistes que dénonce fort justement le livre (et le film) les Nouveaux chiens de garde. Mêmes prétentions à être spécialistes de tout et donc de rien, même détestation des travaux universitaires dénoncés comme autant d’expression de la « pensée unique », même mépris pour les règles de base du métier, même absence de contradiction dans les médias.

Lorànt Deutsch et son Métronome (plus d’un million de téléspectateurs pour la version télé, 1,5 million d’exemplaires du livre vendus) reste l’exemple typique de ce phénomène. Son livre cumule les erreurs factuelles [1]. Pinaillage d’historien nous dira-t-on ! Peut-être. Mais les erreurs et les oublis font sens lorsqu’ils se transforment en mensonges. Ainsi le Métronome ne montre-t-il les révolutionnaires que comme des brutes épaisses, des démolisseurs de monuments que les rois et les saints catholiques ont patiemment édifiés.

Loin de proposer une histoire qui fait réfléchir, qui pousse à l’esprit critique, Lorànt Deustch nous offre un roman binaire où les dominants ont droit aux honneurs (Saint Denis a droit à huit pages ; Sainte Geneviève, treize ; Pépin le Bref, quinze) en imposant leur volonté à un peuple informe, jamais individualisé, toujours « violent » et « sanguinaire », et dont l’auteur ne cherche pas à expliquer les motivations. Il expédie ainsi la description de la Commune en un paragraphe. L’épisode, pourtant crucial, n’apparaît même pas dans le documentaire [2].

Pourquoi un tel choix ? Lorànt Deutsch a beau se donner des airs de petit Gavroche espiègle, il est surtout le promoteur d’une histoire réactionnaire [3]. Royaliste et catholique convaincu, souhaitant le retour du Concordat, il plie l’histoire à ses fantasmes, allant même jusqu’à inventer des faits. Les documents d’époque et les historiens auront beau raconter l’inverse, peu lui importe. Pour lui, les professionnels « instrumentalisent » l’histoire. Mais lui-même avoue en avoir une vision « idéologique », considère que « l’idée » compte plus que les « faits » [4]. Une idée bien connue. Celle du roman national identitaire, où la France, que d’aucuns qualifieront « d’éternelle », s’incarne dans ses rois et dans la religion catholique, où l’adhésion obligatoire l’emporte sur la réflexion, à l’image de celle que proposent Alain Minc et Éric Zemmour, tous deux auteurs de livres d’histoire très controversés, mais aussi Patrick Buisson, conseiller officieux de Nicolas Sarkozy, ancien rédacteur dans le journal d’extrême droite Minute et directeur général de la chaîne Histoire (détenue à 100 % par le groupe TF1) depuis – ce n’est pas un hasard – 2007. Bref, c’est un drôle de tempo que nous dispense ce Métronome là.

[2Sur la vision de Deutsch sur les mouvements populaires, voir cet article : http://www.goliards.fr/goliardises-2/la-revolution-version-deutsch-ou-lhistoire-yop/

[3Voir l’interview de Lorànt Deutsch au Figaro du 5 mars 2011.

[4Voir le passage de Lorànt Deutsch à l’émission les Affranchis de France Inter, le 18 avril 2012.