En débat

Le Mystère français

le 13 septembre 2013, par Christian Laine

Le Mystère français
Hervé Le Bras, Emmanuel Todd
Seuil, 2013.

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Ni Hervé Le Bras ni Emmanuel Todd ne peuvent être soupçonnés de la moindre sympathie pour le NPA, pour autant, leurs travaux (basés sur de nombreuses cartes originales) sont passionnants mais aussi très déstabilisants pour nos certitudes militantes.
La thèse centrale de leur dernier livre est que les individus se comportent socialement et politiquement en fonction de lois très anciennes et très profondes qui les influencent sans qu’ils en soient conscients. Ces forces profondes sont la structure familiale (famille nucléaire ou famille complexe), l’habitat (groupé ou isolé) et l’influence religieuse. Selon nos auteurs : " (...) une mémoire des lieux guide toujours l’action des hommes" (p.9).

La première moitié de l’ouvrage analyse les changements de la France entre 1980 et 2010 :

- Progression rapide du niveau scolaire avec un taux actuel de 65 % d’une classe d’âge obtenant le baccalauréat (général, techno ou pro) provoquant une inversion de la pyramide éducative en 30 ans (et une désillusion du diplôme comme moyen de monter dans l’ascenseur social).

- "Terminus pour l’Eglise" avec la quasi-disparition des pratiquants (4 % d’assistants réguliers à la messe dominicale) mais persistance d’un "catholicisme zombie" : l’Eglise est morte mais les valeurs religieuses influencent encore fortement les mentalités (travail des femmes, vote PCF). Nos auteurs se piquent très justement de marxisme pour expliquer que les régions de force de la religion ont longtemps été les régions de faiblesse du PCF et inversement ("La critique de la religion est la condition préliminaire de toute critique" Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel, 1844). Cette partie de l’ouvrage se voit confirmer aujourd’hui à la lumière du récent mouvement de la Manif pour tous.

- La désindustrialisation massive de l’Hexagone : en 1975 l’industrie employait 40 % des actifs, le chiffre actuel est probablement inférieur à 20 %. La comparaison entre les deux cartes de l’emploi industriel en 1968 et en 2008 est stupéfiante : recul partout, disparition de l’industrie en dessous de la latitude de Lyon (qui se souvient que Marseille avait une industrie ?), disparition de l’industrie dans les villes et la proche banlieue (qui se souvient de Renault Billancourt ?).

- Game over pour la classe ouvrière ? En bonne logique matérialiste : "Le départ de l’industrie a donc entraîné celui des ouvriers." (p.159). Les catégories populaires s’accumulent désormais en zone rurale ou périurbaine, sans la sociabilité propre que leur donnaient la conscience de classe, les quartiers ouvriers, les mairies PCF ou les syndicats, tous éléments en voie de disparition. Chassé des villes, oublié des politiques depuis la fin du PCF comme parti ouvrier, le prolétariat vit selon nos auteurs : "un destin bien tragique pour la classe que Marx avait désignée comme agent principal de la transformation révolutionnaire. A moins justement que cette mise à l’écart ne représente le point d’aboutissement de deux siècles de luttes de classes et une absolue défaite du prolétariat." (p.162).
On peut cependant faire confiance au monde du travail pour démentir nos deux sociologues et leur montrer que la partie n’est pas encore terminée ...

Les cent dernières pages sont les plus intéressantes en cela qu’elles analysent les évolutions politiques en France :

- Tout d’abord, les auteurs valident (à tort ou à raison) la thèse de la droitisation généralisée du système politique français. Le PS ne gagnant les élections que grâce à son glissement au centre qui lui permet de conquérir les voix de nouveaux groupes sociaux : bobos des villes, centristes révulsés par le sarkozysme et surtout l’électorat catholique (Grand Ouest et Centre). Ces électeurs de tradition catholique ne sont plus hostiles à une Gauche qui n’est plus vraiment de Gauche : la réconciliation de l’Eglise et de la Gauche, après deux siècles d’affrontements, n’est évidemment possible qu’avec l’abandon par le PS de "l’Eglise rouge" du marxisme. Paradoxalement, le PS fait désormais ses meilleurs scores sur de vieilles terres contre-révolutionnaires (Bretagne, Ouest intérieur, Pays basque) et dans les grandes villes débarrassées de leurs catégories populaires. A l’inverse, la Droite prospère dans des zones attachées depuis le Moyen-Age à la notion d’égalité (Champagne, Picardie, grand bassin parisien, Provence) et dans les régions sinistrées par la désindustrialisation (moitié Est de l’Hexagone). Nos auteurs analysant la droitisation de l’UMP comme l’expression de l’angoisse des classes moyennes.

- Concernant le FN, la théorie générale est que son électorat a profondément évolué en 30 ans.
Jean-Marie Le Pen émerge dans les années 80 comme le symptôme d’un malaise souterrain exprimé à travers les problématiques de l’immigration et de l’insécurité ( visible de façon très désagréable dans les correspondances des 3 cartes du vote FN en 1984, des plaintes pour coups et blessures en 1982 et de la présence des Maghrébins au recensement de 1982). Pour nos auteurs, le vote FN exprime alors l’angoisse des pays d’habitat groupé (Est, Nord, grandes vallées et rivage méditerranéen), thèse déjà défendue dans la réédition augmentée de leur ouvrage précédent (L’invention de la France, Gallimard, 2012).
Avec Marine Le Pen, le Front est en train de muter pour devenir le parti des laissés-pour-compte. Au premier tour de la présidentielle de 2012, Marine Le Pen obtient le même score que son père 10 ans plus tôt en 2002 (à un point près mais sans la candidature Mégret). Mais si le score global est identique, la répartition territoriale est très différente entre les deux présidentielles : pertes électorales en Alsace-Lorraine, en régions parisienne et lyonnaise ainsi que sur le rivage méditerranéen. Les nouveaux territoires dynamiques du Front sont désormais au Nord d’une ligne Le Havre/Belfort à l’exclusion des grandes villes. Le Nord-Pas-de-Calais et la Somme sont exemplaires de cette évolution. Le Front a bien compris cette nouvelle réalité et adapte son discours en se détachant de son fonds de commerce initial (l’immigration) pour adopter un nouveau discours à tonalité sociale destiné à ces catégories populaires "exilées de l’intérieur". De la même façon, les dirigeants du FN vivent à Paris mais se présentent désormais aux élections à Hénin-Beaumont ou à Forbach (Philippot).

A terme, la carte du vote FN ressemblera de plus en plus à celle de l’ancien vote PCF, lui-même correspondant à la carte encore plus ancienne de la déchristianisation post-1789 : une France de tradition protestataire mais déboussolée et qui ne voit plus la différence entre Gauche et Droite.
L’ouvrage se conclut sur le triste constat d’un " (...) méli-mélo politique au cours duquel la droite et la gauche ont en partie échangé leurs bases anthropologiques." (p.303).

Au final, un ouvrage brillant et indispensable, même si on n’est pas toujours d’accord avec les thèses défendues, de surcroît écrit dans un français accessible et pas dans le jargon prétentieux que nous infligent souvent les sociologues de gauche.