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Présidentielle : A propos du FN

le 30 mai 2017, par Bertold du Ryon
En 1932, le réactionnaire et conservateur Hindenburg était élu président contre Hitler, avec le soutien des sociaux-démocrates. En janvier 1933, il appelait Hitler au poste de chancelier…

Dans le contexte électoral actuel, la question du Front national est présente dans tous les débats de la gauche politique. Cet article traite de la nature politique du principal parti de l’extrême droite française.

A la différence d’autres partis xénophobes et nationalistes en Europe de l’Ouest – tels que les formations UKIP en Grande-Bretagne (créé en 1993), PVV aux Pays-Bas (fondé en 2006) ou encore AfD en Allemagne (né en 2013) –, le FN est un parti qui a été créé en lien direct avec le fascisme historique.

Il a certes été fondé en octobre 1972, donc pas dans l’immédiat après-guerre, en rassemblant à l’époque les morceaux d’une extrême droite dispersée et affaiblie. L’extrême droite française était alors en train de « traversée le désert » (selon une expression chère à Jean-Marie Le Pen), notamment suite à la décolonisation qui avait marqué une défaite politique pour ses divers courants, et dans la période post-1968 qui caractérisée par une hégémonie des idées de gauche dans la jeunesse.

Or, pour rassembler les courants d’une extrême droite française alors éclatée et traversée d’oppositions idéologiques fortes (entre catholiques traditionalistes ou intégristes d’un côté, néo-païens racialistes de l’autre ; entre monarchistes anti-1789 de toujours et « nationalistes révolutionnaires »…), l’initiative de fonder un parti unifié a été largement prise en charge par le parti néofasciste d’Italie alors puissant : le MSI, « Mouvement social italien », fondé en décembre 1946 et provisoirement associé à une majorité parlementaire de droite au début des années 1960. C’est lui qui a apporté les moyens financiers et humains, le savoir-faire, la logistique pour lancer le processus de construction d’une organisation politique en France.

C’est aussi au MSI – dont les héritiers politiques sont aujourd’hui éclatés entre différentes formations – que le FN a repris à sa création le symbole, qu’il a intégralement recopié. Il s’agit de la fameuse flamme tricolore, en vert-blanc-rouge dans la version originale puis en bleu-blanc-rouge dans sa variante française. Dans le néofascisme italien, l’explication de ce symbole ne souffre d’aucune ambiguïté : il s’agit bien de maintenir la flamme du mouvement fasciste et sa continuité historique, par-delà la défaite de 1945. Le MSI italien expliquait à ce propos que la flamme représentait l’ascension de l’âme de Benito Mussolini, montant de son cercueil vers le ciel. (Ce constat n’est pas en contradiction avec le fait que dès la période de la Deuxième Guerre mondiale elle-même, certaines formations fascistes utilisaient déjà la flamme pour symboliser la dynamique, destructrice et « purificatrice » ,de leur mouvement. Une flamme tricolore bleu-blanc-rouge fut par exemple utilisée par le RNP, le « Rassemblement national populaire » de Marcel Déat, en 1942.)

Depuis l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du FN – officiellement actée le 16 janvier 2011, lors du congrès tenu à Tours –, le graphisme de la flamme a certes été modifié : là où les contours du symbole étaient auparavant marqués par des dents de scie aiguës, la flamme est désormais dessinée sur ordinateur, toutes en courbes rondes. Toujours est-il que le FN a choisi de maintenir le symbole qui a présidé à sa fondation, et qui le relie donc de façon explicite – bien que ce soit sans doute ignoré de la plupart de ses électeurs ou sympathisants de base – à la généalogie du fascisme européen.

Bien entendu, le FN – parti fasciste de par ses racines, le personnel qui l’a structuré et l’idéologie que celui-ci porte – ne se comporte pas comme un mouvement fasciste des années 1930, pour la simple raison que les conditions historiques ne sont pas les mêmes, que la situation sociale et politique actuelle ne lui permettrait pas de réussir avec des méthodes identiques.

La question de la violence…

La stratégie mise en œuvre par la direction du FN passe avant tout par la participation aux élections, et non par la « prise de la rue », même si des tentatives ont ce sens ont bel et bien existé. Elles sont allées, dans les années 1990, jusqu’à des attaques de type paramilitaires contre des contre-manifestants (par exemple, le 25 octobre 1996 à Montceau-les-Mines) et ont d’ailleurs occasionné, dans la même décennie, la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire en vue d’une éventuelle dissolution du service d’ordre permanent du Front national, structure appelée DPS (pour « Département protection-sécurité »).

Cette commission d’enquête a rendu un rapport, enregistré à la présidence de l’Assemblée nationale le 26 mai 1999, dont la partie I était intitulée «  Le DPS à l’origine de trop nombreux incidents ». Le service d’ordre permanent du parti FN n’a échappé, à l’époque, à une mesure de dissolution que parce que sa propre structure venait alors de se vider d’une bonne partie de ses membres, parmi lesquels de nombreuses personnes nommément visées dans le rapport. En effet, l’importante scission du FN – entre les partisans de son président Jean-Marie Le Pen et ceux de son ancien « délégué général » Bruno Mégret, en 1999 – avait occasionné le départ de nombreux militants du FN et du DPS.

Rappelons aussi qu’à une période récente encore, le FN avait un rapport à la violence (hors violence d’Etat) plutôt affranchi, bien que sa direction actuelle ne cherche pas à mettre cette dimension en avant, alors que les structures – dont le DPS – sont toujours en place. Le 21 février 1995, trois colleurs d’affiches du FN ont tué à Marseille un jeune Comorien âgé de 17 ans, Ibrahim Ali. A la différence d’autres violences mortelles qui impliquaient l’extrême droite, mais dont les auteurs n’appartenaient pas au FN lui-même (c’était le cas des assassins de Brahim Bouarram, le 1er mai 1995 en marge du défilé du FN, qui étaient membres du groupuscule « L’œuvre française »), la défense et l’accompagnement des tueurs furent ici directement pris en charge par l’appareil central du FN.

A la fois Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret, alors numéro deux du parti, acceptèrent d’intervenir à la barre en tant que « témoins de moralité » des accusés, lors du procès tenu en juin 1998 à Marseille. Bruno Mégret profita de l’occasion pour plaider la théorie de la légitime défense – il s’agissait de la mort d’un adolescent non armé, par une balle tirée dans le dos… La mairie de Vitrolles, contrôlée par sa femme Catherine Mégret, ira même embaucher l’un des trois tueurs, Mario d’Ambrosio, à sa sortie de prison.

Aujourd’hui, en revanche, les dirigeants centraux du FN considèrent l’emploi ouvert de la violence ou sa non-condamnation comme contreproductifs en vue de la victoire électorale recherchée. Précisons que Bruno Mégret lui-même était, dans les années 1990, le penseur d’une stratégie dite de « dédiabolisation », qui était déjà dénommée ainsi en interne, alors que Marine Le Pen revendique ce terme publiquement depuis son ascension à la présidence du FN en janvier 2011. Ainsi il n’existe pas de différence de nature entre les deux comportements (Bruno Mégret attribuant la mort d’Ibrahim Ali à «  la faute de l’immigration massive et incontrôlée », et une direction du FN cherchant à apparaître comme non violente), mais bien un calcul tactique en fonction de la situation historique et des marges d’action qu’elle semble offrir.

…et celle de la démagogie sociale

A la même époque (1995 à 1998), l’appareil du FN a aussi tenté de mettre en place une surface militante à vocation « sociale », cherchant à recopier par là une dynamique que possédaient les mouvements fascistes historiques et qui les distinguait (parmi d’autres éléments) des partis parlementaires de droite classique.

Il faut ici mentionner la mise en place de cinq prétendus « syndicats » par le FN en 1995/96, la présentation d’une liste intitulée « FN locataires » aux élections de représentants des locataires dans les offices HLM en juin 1996, ou encore constitution de listes pour les élections prud’homales de décembre 1997. Rappelons également que cette politique fut assez ouvertement saluée dans les colonnes du journal de droite Le Figaro, dans son numéro du 4 juillet 1996 : «  Il faut, selon le dirigeant du FN, utiliser les champs d’action, les leviers et les stratégies de rassemblement que la droite classique a largement abandonnés à la gauche. » L’article, à la tonalité largement positive, était intitulé « La stratégie de conquête de Jean-Marie Le Pen ».

Une contre-offensive syndicale, obtenant une série de décisions de justice, a cependant imposé un coup d’arrêt à ces tentatives d’intrusion sur le terrain social. Par un arrêt de principe du 10 avril 1998, la Cour de cassation a interdit aux pseudo-organisations syndicales mises en place depuis 1995 par le FN de revendiquer la qualité de syndicat de salariés. Elle a alors considéré qu’une organisation – prétendument syndicale – qui inscrit dans ses statuts la « préférence nationale », donc l’application de droits sociaux différents aux individus en fonction de leur nationalité, ne pouvait pas se prévaloir de la qualité de syndicat de salariés ; ceci, parce qu’un article du Code du travail de l’époque (devenu article L.2131-1 du Code du travail actuel) définit l’objet des organisations syndicales comme «  l’étude et la défense des droits ainsi que des intérêts matériels et moraux, tant collectifs qu’individuels » des salariés, ce qui ne peut être le cas d’une structure prônant la « préférence nationale  ».

Mais ce sont surtout les effets de la scission Le Pen/Mégret, actée en 1999, qui ont freiné les tentatives d’implantation sociale du FN, passant par des activités autres qu’électorales ou parlementaires. En effet, la majorité des cadres du FN investis sur ce terrain étaient plutôt proche de la mouvance Mégret, qui œuvrait au développement de stratégies innovantes pour l’extrême droite mais avait perdu la bataille pour le pouvoir au sein du FN.

Ce n’est donc pas par absence de volonté de recopier des pratiques et des stratégies propres aux mouvements fascistes historiques – et qui les distinguaient d’une droite bourgeoise, libérale et conservatrice « ordinaire » – que le FN se situe aujourd’hui plutôt sur un terrain institutionnel et parlementaire.

Il n’a pas renoncé à la démagogie sociale, cette dernière ayant au contraire connu un « second printemps » depuis l’ascension de Marine Le Pen à la présidence du parti. C’est bien à tort que certains journalistes de la presse bourgeoisie attribuent, fréquemment, un prétendu « tournant social » du FN à la présidence de Marine Le Pen. En réalité, la direction du FN a effectué un tournant « national-social », abandonnant l’ancienne ligne ultralibérale des années 1980 en matière sociale et économique, au début des années quatre-vingt-dix. La raison principale réside dans le fait que les stratèges du FN avaient conclu, à l’époque, à la « mort définitive du marxisme » suite à la chute du mur de Berlin et à la disparition de l’URSS, pour en déduire qu’il fallait se saisir de l’opportunité historique de devenir «  la seule opposition anti-système, capable de poser la question sociale » en s’adressant aux victimes du capitalisme triomphant.

Marine Le Pen n’a fait que remettre au goût du jour ce logiciel datant du début des années 1990, sans rien y modifier au fond. Le FN tente toujours de s’adresser aux classes populaires à travers un discours de démagogie sociale, en tentant d’expliquer que la misère sociale n’est pas le fruit du capitalisme en tant que rapport social mais de la mondialisation qui efface les frontières «  et donc les protections », à la fois pour les travailleurs et pour «  les entrepreneurs productifs » et « enracinés dans un territoire ». La différence entre le FN de 1995 et celui de 2011 ou de 2017 est que sa direction a appris à argumenter de façon apparemment plus objective et moins idéologique, en utilisant des arguments et notamment des descriptifs – portant sur les conséquences sociales (voire écologiques) du capitalisme néolibéral mondialisé – venant d’autres acteurs sociaux ou politiques, et sortis de leur contexte.

Ainsi, dans son discours d’intronisation en tant que présidente du FN, le 16 janvier 2011 à Tours, Marine Le Pen a-t-elle utilisé – parfois en citant ses références et parfois en les taisant – des économistes keynésiens, des écologistes critiquant la multiplication des transports à la surface du globe (avec les chaînes de production transnationales) ou encore des auteurs ayant inspiré Attac.

Le FN d’il y a vingt-cinq ans présentait dans ce domaine un discours beaucoup plus idéologique. Sa direction préférait à l’époque vilipender le « mondialisme », présenté comme une idéologie fondamentalement malfaisante, en mélangeant pêle-mêle libre-échange international et pratiques capitalistes, antiracisme, universalité des droits humains et « destruction des nations ». La dénonciation dudit « mondialisme » absorbait alors celle de la « mondialisation » néolibérale, attribué au « capital apatride ». Aujourd’hui, la direction du FN a appris à parler de « mondialisation » comme tout le monde.

Les rapports avec la droite et la bourgeoisie

Un des obstacles importants sur la route du FN demeure, depuis l’adoption entre 1990 et 1995 de sa stratégie « nationale-sociale », son rapport aux classes économiquement dominantes. Celles-ci ne semblent pas accepter, jusqu’ici, que le FN puisse jouer un rôle bénéfique pour leurs intérêts, allant dans le sens que l’article précité du Figaro insinuait en 1996. Marine Le Pen a certes réussi à se faire auditionner, en tant que candidate à l’élection présidentielle – et le même jour qu’Emmanuel Macron et François Fillon, le 28 mars 2017 – par le Medef de Pierre Gattaz, alors que son ancienne présidente Laurence Parisot s’y était toujours refusée. Mais le déroulement de la rencontre a surtout mis en évidence la méfiance qui continue de régner, dans les cercles dirigeants du patronat, à propos de l’« incompétence économique » du FN.

Ce rapport tendu explique aussi la distance que maintient l’essentiel de la droite classique qui, elle, s’inscrit plus que jamais dans le libéralisme économique ouvert (avec la projet « thatchérien » affiché du candidat sorti vainqueur des primaires de novembre 2016, avant que celui-ci ne trébuche non sur son programme mais sur d’autres aspects).

Les tentatives du FN de décrocher des pans de la droite conservatrice qui seraient prêtes à s’allier avec lui – y compris afin de démontrer à la bourgeoisie sa propre « crédibilité » – ne sont pas antinomiques avec son propre projet. Le fascisme historique et sa version la plus agressive, le nazisme allemand, ne sont arrivés au pouvoir que dans le cadre d’alliances avec des forces de droite conservatrices et réactionnaires. Le NSDAP d’Adolf Hitler avait conclu un accord avec cette droite en 1931, sous la forme du « Front de Harzburg » et son premier cabinet, en 1933, ne comptait que trois représentants nationaux-socialistes sur huit ministères clés.

Le principal intérêt de l’accord conclu le 29 avril 2017 par Marine Le Pen avec Nicolas Dupont-Aignan – outre le fait d’attirer ses 4,7 % d’électeurs/électrices du premier tour – réside dans l’affichage politique. Alors que le FN continue de clamer qu’il souhaite la sortie de l’euro et de l’Union européenne (sauf si cette dernière acceptait de se transformer largement), le « contrat de gouvernement » commun du 29 avril précise qu’une telle sortie ne constitue « pas le préalable nécessaire à toute politique économique ». Cela semble signifier que le FN serait prêt à s’accommoder de ce cadre, au moins à court et moyen terme, dans le cadre d’une Realpolitik. Le FN a peut-être posé, ici, les premiers jalons du chemin vers son acceptation – en tant que « parti respectable » – par des fractions plus importantes de la classe dominante.