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Quand l’Action française relève la tête

le 11 décembre 2017, par Jean-Paul Gautier

L’Action française jouit depuis longtemps d’une réputation de « centre de formation intellectuelle » héritée de son histoire, de son institut d’Action française et de sa longue pratique des colloques et des conférences. Ses principales activités, ces dernières années, se cantonnaient à des commémorations (Jeanne d’Arc, la mort de Louis XVI), à la vente de son journal « AF 2000 » à la criée et à organiser des conférences pour initiés dans ses locaux.

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Affiches de l’Action Française sur les murs parisiens, 2017 (Collection privée DR)

L’Action française jouit depuis longtemps d’une réputation de « centre de formation intellectuelle » héritée de son histoire, de son institut d’Action française et de sa longue pratique des colloques et des conférences. Ses principales activités, ces dernières années, se cantonnaient à des commémorations (Jeanne d’Arc, la mort de Louis XVI), à la vente de son journal « AF 2000 » à la criée et à organiser des conférences pour initiés dans ses locaux.

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Vente de l’AF à la criée (La Horde DR)

La « Manif pour tous » a permis à l’AF de se refaire une santé et d’être un peu plus en visibilité en mettant à disposition sa logistique et son service d’ordre. Les « roycos » tentent d’occuper la rue par des actions violentes : Marseille, Bordeaux, Lyon, à Paris à la faculté de Tolbiac, au lycée Voltaire, commando anti- blocage devant le lycée Louis Le Grand…

Si les royalistes sont « militairement » présents sur le terrain, on peut se poser la question de savoir ce que représente, actuellement, le maurrassisme, quel est son poids idéologique ?

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Quand le manche remplace la canne plombée (La Horde DR)

Un peu d’histoire

Petit groupe fondé en 1898, doté en 1905 d’un Institut puis d’une ligue militante, l’Action française a donné son nom à un quotidien. Entre-temps, de républicaine elle est devenue royaliste sous l’influence de Charles Maurras et a regroupé autour de ses fondateurs (Maurice Pujo, Henry Vaugeois) des collaborateurs tels Léon Daudet et Jacques Bainville. Le quotidien qui dure jusqu’en 1944 et dont l’impact a été énorme semble incarner à lui seul le mouvement. C’est le journal qui assure la solidité de l’ensemble et surtout de la troupe de ceux qui se disent « d’AF ». L’Action française se réclame de la contre-révolution et a utilisé, avec les Camelots du Roi, l’action violente, pratiquant « un royalisme de combat ».

Son influence s’est fait sentir bien au-delà des stricts cercles de sympathisants pour toucher de larges couches de l’opinion.

Elle a fourni à la droite une philosophie délibérément réactionnaire. Point de passage quasi obligatoire, certains membres de la droite et de l’extrême droite ont fait « un stage à l’AF » pour reprendre l’expression de Raoul Girardet.

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Affiche AF 1938

Née des retombées de l’affaire Dreyfus, elle disparaît avec celles de la guerre de 1939-1945 (Maurras est condamné pour « intelligence avec l’ennemi » et emprisonné à la prison de Clairvaux). C’est en fait un des principaux mouvements représentatifs de la contre-révolution en France. Elle renait dès 1947 avec un périodique bimensuel « Aspects de la France et du Monde » qui va se transformer en « Aspects de la France » (codirigé par Georges Calzant et Xavier Vallat, ancien commissaire aux questions juives du gouvernement de Vichy en avril 1941) et la création des Amis d’ Aspects de la France.

En 1955 est créée la Restauration nationale avec Pierre Pujo et Pierre Juhel. Opposée à l’indépendance de l’Algérie, la Restauration nationale va assurer un soutien logistique pour l’OAS-Métro dirigée par Pierre Sergent. Marquée par de nombreuses scissions, dont la plus importante fut en mars 1971, la création de la Nouvelle Action française, devenue la Nouvelle Action royaliste dirigée par Bertrand Renouvin, le mouvement maurrassien apparait actuellement sous le nom de Centre royaliste d’Action française (CRAF).

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L’Action française est la formation d’extrême droite la plus ancienne. Elle a pu « servir d’abcès de fixation à la purulence antidémocratique » pour reprendre l’expression de l’historien Michel Winock.

C’est un mouvement xénophobe et antisémite. Maurras écrivait dans l’Action française, le 23 février 1911 « Le Juif d’Algérie, le Juif d’Alsace, le Juif de Roumanie sont des microbes sociaux. Le Juif de France est microbe d’État : ce n’est pas le crasseux individu à houppelande prêtant à la petite semaine, portant ses exactions sur les pauvres gens du village : le Juif d’ici opère en grand et en secret ».

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La Une de l’AF du 9 juin 1936, la haine du Juif ! (DR)

Cet antisémitisme est toujours présent après guerre. Après la nomination de Pierre Mendès-France à la présidence du Conseil (1954-1956), l’hebdomadaire royaliste parlant du « juif Mendès » titrait « Gare à la dictature juive ».

Lors du vote de la loi sur l’IVG, Aspects de la France interpellait Simone Veil en ces termes « si vous étiez ministre de la santé d’Israël, mettriez-vous autant d’acharnement à détruire dans l’œuf les futurs petits juifs que vous en mettez à vouloir occire les futurs petits Français ? L’avortement n’est bon que pour les Goyms ! ». Avec le renouvèlement de la direction, la situation a évolué et les traces d’antisémitisme ont totalement disparu des publications du mouvement.

De l’actualité du maurrassisme

La démarche de Maurras s’est voulue une tentative globale d’explication avec comme solution miraculeuse le rétablissement de la monarchie et l’élimination de « la gueuse ». Cependant tous les combats de Maurras se sont soldés par des échecs. Il s’est affiché anti dreyfusard, le dreyfusisme a gagné, il s’est proclamé royaliste et il a été désavoué par le prétendant au trône. Défenseur de l’Église contre la République anticléricale, il a été condamné par l’Église et la période vichyssoise a gravement compromis sa cause.

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Autocollant AF « monarchie populaire »

La problématique actuelle du maurrassisme est datée et son apologétique monarchique est hors jeu par rapport à la situation politique présente.

Cependant, dans certains domaines, la postérité intellectuelle du maurrassisme reste non négligeable et se retrouve chez certaines plumes : Patrick Buisson (maurrassien), Eric Zemmour qui se réfère à Maurras dans son « Suicide français », Philippe de Villiers (ex AF dans sa jeunesse). La traçabilité maurrassienne se retrouve dans certaines composantes du mouvement national populiste. Même si actuellement la thématique semble relativisée dans le discours lepéno-mariniste, cela n’a pas toujours été le cas.

Le nationalisme ethnocentrique d’un Jean-Marie Le Pen reflète l’accentuation d’un des points majeurs du nationalisme intégral. En utilisant les termes empruntés à Maurras Jean-Marie Le Pen entend s’affirmer le principal défenseur de l’identité française face au cosmopolitisme, à la décadence et à un supposé ennemi intérieur.

Il aurait pu reprendre à son compte l’article de Maurras publié dans l’Action française le 6 juillet 1912 : « Nous avons le droit absolu de faire nos conditions aux nomades que nous recevons sous nos toits et nous avons aussi le droit de fixer la mesure dans laquelle se donne une hospitalité que nous pourrions ne pas donner ». Jean-Marie Le Pen et le Front national instrumentalisent (comme les contre-révolutionnaires) le repli identitaire, xénophobe, la crise du politique et l’angoisse de la perte du rang international de la France. Même si, à l’opposé de l’orthodoxie maurrassienne, Le Pen s’est réclamé de la démocratie plébiscitaire et si le Fn a développé le culte d’un chef en relation directe avec le peuple (« Le Pen, le peuple »), cette conception d’un pouvoir autonome avait obtenu en son temps les faveurs d’un Maurras, admirateur du fascisme mussolinien mais surtout des dictatures salazariste et franquiste. Jean-Marie Le Pen a également récupéré d’autres points forts de la thématique maurrassienne, en particulier la xénophobie, le binôme « Pays légal-Pays réel » (présent également chez des responsables des « Républicains ») et la question de l’immigration.

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Quand le « pays réel » de l’AF détourne la célèbre photo de Jacques Gourmelen (prise en 1972 à l’occasion de la grève du Joint Français)

Le « Pays réel est ce sur quoi le « Pays légal  » vit en parasite : c’est-à-dire la société civile, l’ensemble des forces vives de la nation. C’est en termes lepéniens « l’établissement qui vit aux crochets du peuples ». L’utilisation de l’immigration comme fonds de commerce électoral n’est qu’une adaptation de l’actualité de la pensée de Maurras.

La stigmatisation de l’immigration remplace l’antisémitisme. Il suffit de désigner un bouc émissaire. Marine Le Pen emboîte, elle aussi, le pas à Maurras lorsqu’elle attaque l’Islam, présenté comme un danger réel et le musulman comme la menace séculaire du Sarrasin contre la chrétienté et dénonce la construction de mosquées.

En effet, Maurras, dans l’Action française du 13 juillet 1926, commentait en ces termes l’inauguration de la mosquée de Paris : « Cette mosquée en plein Paris ne me dit rien de bon ( …). S’il y a un réveil de l’Islam, je ne crois pas que l’on puisse en douter, un trophée de la foi coranique sur cette colline Sainte Geneviève (…) représente une menace pour notre avenir (…) quelque chose qui ressemble à une pénétration de notre pays (…). Nous venons de commettre le crime d’excès. Fasse le ciel que nous n’ayons pas à le payer avant peu ».

En 2013, Marion Maréchal-Le Pen, répondant aux questions de l’Action française précisait que « le Front national emprunte le slogan de l’Action française : Tout ce qui est national est nôtre ». Invitée, le 7 mai 2016 à un colloque du Centre royaliste d’Action française, elle a affirmé que « Le Front national est le plus monarchiste des partis français, en ce sens où il est le dernier à défendre les fonctions régaliennes de l’État ». Dans la foulée, elle qualifie Charles Maurras de « penseur politique de premier plan ».

La prégnance maurrassienne est aussi présente chez les catholiques intégristes. On en retrouve des traces par exemple chez les partisans de monseigneur Lefebvre et de la Fraternité sacerdotale Saint Pie X. Le courant lefebvriste se déclare favorable à l’instauration du « règne du grand monarque et du saint pape, chacun dans son domaine restaurateur de la France et de l’Église dans une alliance parfaite ».

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L’AF à la « Manif pour tous »

La « Manif pour tous » est apparue pour certains comme la mobilisation du « pays réel » et comme l’expression de la défense d’un « ordre naturel » des choses gravé dans le marbre. A travers ces mobilisations, symptôme d’une révolte contre le modernisme, les courants réactionnaires et contre révolutionnaires ont tenté de réoccuper une partie du champ politique. Il en va de même pour les manifestations dites « Jour de colère » où certains groupuscules pensaient que « le coup de force était possible ». Même si les royalistes ont été présents (service d’ordre) dans les mobilisations en « défense de la famille et de l’ordre établi » et ont tenté de surfer sur la vague en espérant « royaliser » le mouvement, la référence au monarchisme a disparu dans l’actuel embryon de « résurgence » du maurrassisme.

En résumé, pour reprendre l’expression de Pierre Nora « l’Action française n’est jamais plus présente sur la scène nationale que lorsque d’une certaine manière elle en est radicalement absente »

Jean-Paul Gautier, historien

Bibliographie :
Jean-Paul Gautier : La Restauration nationale. Un mouvement royaliste sous la 5è République, éditions Syllepse 2002

Les héritiers de l’Action française, revue Contretemps n°8 septembre 2003, Déconstruire l’extrême droite, p 60-67

Le fantôme du maurrassisme, revue Contretemps n°22, 3è trimestre 2014, Extrêmes droites. Sombres nuées sur la France, p 59-73.

Laurent Joly, Naissance de l’Action française, Grasset, 2016.