En débat

Tribunes : comment combattre l’extrême-droite ?

le 20 mai 2012, par Denis Godard, Fred Borras, Fred Yermia, Yvan Lemaitre

Les colonnes de Tout est à nous ont été ouvertes à un débat sur les manières de combattre l’extrême-droite pour le NPA. Voici les 3 positions exprimées.

Photo aftershow/Flickr

Une lutte politique globale au coeur de notre orientation

Les dangers que représente la progression du FN à l’élection présidentielle suscitent bien des interrogations : pourquoi en est-on arrivé là, le FN est-il un parti fasciste, peut-il le devenir, comment lui barrer la route ? Ces questions sont au cœur de nos préoccupations pour définir nos tâches et nos perspectives. Elles sont au centre de nos discussions et de l’axe d’intervention que nous avons adopté pour les élections législatives : barrer la route à la droite et l’extrême droite, construire une opposition de gauche à Hollande, contribuer à l’unité du monde du travail contre l’austérité. Le fond de la discussion est bien là : comment changer le rapport de forces pour apporter une réponse à la crise contre la propagande de l’extrême droite qui flatte les préjugés réactionnaires, nationalistes et xénophobes et désigne les immigrés comme boucs émissaires. Quant au fond, le FN se développe sur le terreau de la crise, les reculs du mouvement ouvrier, le chômage et la précarisation, l’insécurité sociale aggravée par les politiques d’austérité. Il se nourrit des capitulations et impuissances de la gauche, de la démagogie populiste de la droite, du discrédit du système que Marine Le Pen qualifie d’ « UMPS ».

Même si le FN n’est pas aujourd’hui une parti fasciste appelant à la violence contre le mouvement ouvrier, les immigrés, la démocratie, le développement de son influence, son éventuelle capacité à trouver une place dans le jeu institutionnel comme dans toute la vie du pays, représente un terrible danger pour le monde du travail. Une dégradation du rapport de forces en faveur des classes dominantes.

Face à cette menace, l’indignation morale, les références à l’humanisme, à la fraternité et à la République comme l’a fait abondamment Hollande, sont vains. Les prétentions de Jean-Luc Mélenchon à vaincre Marine Le Pen dans un combat électoral, programme contre programme, dont il se veut le champion et qu’il poursuit à Hénin-Beaumont, ne répondent pas aux besoins d’une lutte qui ne peut être que collective, sociale et politique. Certes, le FN n’est pas un parti comme les autres, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’il n’est pas un parti institutionnel ? Qu’il ne respecte pas la République ? Est-ce bien notre rôle de défendre cette République libérale et impérialiste, jouet des banques !

Notre politique est pleinement indépendante de cette République comme de ses partis institutionnels dont nous devons dénoncer les responsabilités dans la montée du FN ; pas pour dire « tous les mêmes, tous pourris », mais pour défendre une politique du monde du travail indépendante, s’adressant à l’ensemble des classes populaires autour d’un programme combinant l’urgence sociale et l’urgence démocratique.

Militer pour l’unité contre le racisme, la xénophobie, le nationalisme, pour faire barrage à l’extrême droite et au populisme suppose aussi de garder notre pleine indépendance vis-à-vis de la gauche libérale et de ses alliés dont la politique au gouvernement a largement contribué à faire le lit du FN.

La victoire de la gauche libérale et institutionnelle ne contrecarre pas cette évolution. La gauche au pouvoir se pliera aux besoins des marchés, des banques. François Hollande s’est engagé à honorer la dette illégitime et injuste... Elle décevra une nouvelle fois et donnera de nouveaux arguments à la démagogie populiste de la droite et de l’extrême droite, à sa politique nationale-sociale qui dévoie le mécontentement sur le terrain du nationalisme et du chauvinisme, du racisme. Aujourd’hui, forte de ces résultats, Marine Le Pen postule à être « la seule opposition » à François Hollande tout en développant son offensive en direction de l’UMP. Elle veut dévoyer le mécontentement que suscitera la politique de la gauche libérale et utiliser la crise de l’Union européenne de la finance pour imposer un rassemblement populiste d’extrême droite comme force dominante à droite.

Rien n’est joué, il n’y a aucun automatisme dans ces évolutions, et la suite dépend de la capacité du mouvement ouvrier tant syndical que politique à reprendre l’initiative en s’affirmant comme une force d’opposition aux politiques d’austérité, y compris contre la gauche libérale pour développer ses propres réponses anticapitalistes à la crise.

Là est l’enjeu de la bataille sociale et politique qui s’ouvre : ne pas abandonner le terrain à l’extrême droite, construire contre elle une force d’opposition à gauche de la gauche de gouvernement, libérale, une force qui lutte pour unir le monde du travail et la jeunesse pour défendre leurs droits, pour faire vivre au quotidien dans les quartiers et sur les lieux de travail la solidarité entre tous les exploités, quelle que soit leur origine, pour combattre le racisme, une force qui situe son combat au niveau de toute l’Europe contre tous les replis nationalistes et chauvins pour en finir avec la dictature des groupes financiers et industriels.

Yvan Lemaitre

De Henin-beaumont à Toulon : Comment combattre le Front National ?

La poussée de l’extrême droite et l’extrême droitisation du débat politique n’est pas un phénomène franco-français. À la faveur de la crise, il s’affirme dans toute l’Europe. Depuis 2010, les extrêmes droites réalisent une percée électorale de manière synchrone. Des scores de plus de 20 % en Autriche, Suisse, Norvège, et plus de 15 % en Finlande, Hongrie, France et Pays-Bas, permettent de mesurer l’étendue de la gangrène. Les élections en Grèce ont porté au Parlement le groupe néonazi Chryssi Avghi (Aube dorée).

Les dernières élections françaises ont désormais entériné la restructuration du Front national mené par Marine Le Pen : 17,9 %, plus de 6 millions de voix.

Le mouvement ouvrier n’ayant pas subi de défaite globale décisive, une panique impressionniste serait injustifiée.

Mais il ne faut pas non plus se rassurer à peu de frais. On lit ici et là que la situation n’est pas grave car elle n’aurait rien à voir avec celle des années 1930. Les conditions historiques produisant des fascismes de circonstance, les parallèles sont toujours hasardeux. Si l’extrême droite a actualisé ses modalités d’intervention, elle n’en demeure pas moins un danger. Le FN, bien qu’organisationnellement encore faible, pèse déjà lourd. Il a réussi à installer dans le débat d’idées des propositions phares de son programme, à commencer par le rejet des immigrés, l’islamophobie, la préférence nationale. Il a pesé sur la politique effective menée par l’UMP au pouvoir. Il a gagné en influence et en solidité dans une fraction importante des classes populaires. De plus, Marine Le Pen porte une stratégie différente de celle de son père et une recomposition avec les fractions les plus réactionnaires de l’UMP en crise est plus que jamais possible. La politique d’austérité version Hollande peut le renforcer, dès lors qu’il se présentera comme une opposition à la gauche ultralibérale.

Unité dans les mobilisations et dans l’action politique

Des mobilisations unitaires antiracistes et antifascistes de l’arc le plus large possible des forces politiques et sociales de la gauche doivent permettre de donner une visibilité à une argumentation fouillée qui démasque le caractère nocif du FN : une version libérale autoritaire qui vise à perpétuer les mécanismes de domination inhérents au système capitaliste.

Plus substantiellement encore, la tâche des antifascistes ne peut se penser décorrélée de l’action politique. La question sociale doit être remise au centre du débat. Par définition, les luttes sociales ont un effet « mort aux rats » pour les fascistes. Durant la bataille des retraites, le FN a disparu de la scène politique. Les anticapitalistes doivent prendre en charge les tâches de renforcement de la gauche radicale, la construction d’une alternative rendant favorables les conditions de luttes, en toute indépendance des forces politiques « austéritaires », discréditées aux yeux de franges de la population séduites par le FN. C’est un élément supplémentaire qui légitime le choix de construire une force politique anticapitaliste, écosocialiste qui élargit l’arc regroupé dans le Front de Gauche.

Si on se débarrasse des œillères du sectarisme, on peut reconnaître que c’est la campagne du Front de Gauche qui a été le plus efficace pour contrer le FN lors de la présidentielle. Électoralement, le FN recule dans beaucoup de grandes villes et, par exemple, dans cinq villes de banlieues très populaires (Grigny, Vaux-en-Velin, Saint-Denis, la Courneuve et Aubervilliers), où par ailleurs le FdG fait des scores. Le FN régresse donc là où il existe un tissu social et militant.

Hénin-Beaumont, une bataille antifasciste emblématique

Le FN peut progresser encore aux législatives, créer l’événement, voire obtenir des élus en dépit d’un mode de scrutin défavorable. Le choix de présenter Jean-Luc Mélenchon face à Marine Le Pen à Hénin-Beaumont peut être discutable et présente un risque. Néanmoins, la médiatisation d’un argumentaire anti-FN et antiaustérité lancé par Mélenchon servira la cause antifasciste, surtout dans une circonscription populaire frappée de plein fouet par le chômage.

Des membres de la direction du NPA, dont ceux de la Gauche anticapitaliste, ont proposé sans succès qu’il n’y ait pas de candidature du NPA dans cette circonscription. Dans environ 220 circonscriptions sur 577, il n’y aura pas de candidature NPA. Pourquoi s’acharner à Hénin-Beaumont où Philippe Poutou n’a recueilli que 1 % ? Quel est l’intérêt de faire un tout petit score mais qui peut priver Jean-Luc Mélenchon de voix qui peuvent lui être précieuses ? L’argumentation de la majorité qui s’y est opposée est en rupture nette avec la tradition antifasciste portée par la LCR et jusqu’alors par le NPA. La direction du NPA explique que ce sont 30 ans de politiques libérales menées tour à tour par la gauche « institutionnelle » et la droite qui sont responsables de la montée du FN. Mélenchon dans le même sac que le PS et l’UMP en somme. Un Mélenchon qui vient d’entamer sa campagne en indiquant que les ennemis de la classe ouvrière ne sont pas les collègues de travail arabes mais le patron ! À l’inverse de la politique de division, sectaire et étriquée, menée par la direction du NPA, il faudrait au contraire l’unité la plus large de la gauche de combat afin d’aider le Front de Gauche à donner le retentissement maximum à cette bataille en la liant à des mobilisations dans la population. À Hénin-Beaumont, votons Mélenchon !

Fred Yermia et Fred Borras

Contre le FN, faut-il attendre de mourir pour lutter contre la maladie ?

Le Front national a obtenu plus de 6 millions de voix aux dernières élections et s’apprête à remettre le couvert aux élections législatives.

Il y a danger immédiat

L’exemple de ce qui s’est passé entre les deux tours montre ce qu’une nouvelle progression du Front national aurait comme conséquences sur le champ politique. C’est un cercle vicieux dont il faut sortir : plus le racisme et les politiques sécuritaires sont reprises à droite (et dans une moindre mesure à gauche) et plus le Front national est banalisé et élargit son audience. Plus le FN progresse et plus les responsables politiques, à droite mais aussi à gauche, banalisent ses thèmes politiques et appliquent en partie sa politique.

Le Front national pourrait obtenir plusieurs députéEs à l’Assemblée nationale. Cela lui donnerait encore plus de légitimité et de pouvoir. Et même sans gagner de députés les millions de voix lui apporteront des millions d’euros en dotation de l’État chaque année. Autant de moyens pour construire son parti et financer ses cercles d’influence.
La banalisation de ses idées et la légitimité accrue en tant que parti « comme les autres » encouragent tous les préjugés réactionnaires. Les conséquences ne sont pas compliquées à anticiper, de la multiplication des remarques racistes dans nos quartiers jusqu’aux possibles agressions physiques.

Les bases d’une reconstruction

Depuis sa scission en 1998, le FN n’avait jamais réussi à reconstituer réellement son appareil militant.

L’analyse du vote pour Marine Le Pen montre le potentiel pour la reconstruction d’un parti militant et pas simplement d’un phénomène électoral.

Il y a d’abord une cohésion idéologique dans le vote FN. Ce que le sociologue Sylvain Crépon appelle une « vision ethnique de la nation et une vision antiégalitariste de la société ». Les deux questions qui arrivent largement en tête chez ses électeurs et électrices pour justifier leur vote sont l’immigration et la sécurité. Son électorat est celui qui reproduit le plus fidèlement son vote d’une élection à une autre.

Mais, plus inquiétant, c’est un électorat relativement jeune (Marine Le Pen fait 19 % chez les moins de 24 ans et 22 % dans la catégorie 25-34 ans où il arrive en deuxième position derrière Hollande). Il n’y a que dans l’électorat de plus de 60 ans que Marine Le Pen fait un score (largement) en-dessous de sa moyenne.

Idéologiquement marqué, fidèle et jeune, trois caractéristiques favorables quand il s’agit de construire sur la durée. D’autant plus que, une fois passée la satisfaction d’avoir viré Sarkozy, les désillusions envers Hollande et le PS sur fond de développement des conséquences sociales de la crise, créeront un terreau favorable au FN.

Dédiabolisation

Ce n’est pas Marine Le Pen qui a dédiabolisé le FN, ce sont les politiques et les discours menés de droite à gauche qui l’ont banalisé. À cela il faut ajouter la quasi-disparition d’une tradition antifasciste et les glissements opérés même par la gauche radicale qui ont transformé le FN en avatar d’une droite décomplexée, réactionnaire certes mais sans spécificité particulière. Légitimé, dépourvu d’une caractérisation le rendant infréquentable, le FN a désormais toute sa place dans les débats publics, aucune limite pour parader à la télé et peu de résistance pour tenir des meetings publics.

Un des fondateurs du FN, François Duprat expliquait ainsi la stratégie de construction d’un parti fasciste moderne : « le temps est venu de construire un Front national ouvert à tous les groupes extrémistes qui se présenterait aux élections sur un programme dilué comme moyen de mettre les fascistes en contact avec des recrues potentielles, les éduquant et " les transformant à notre image " ».

Si c’est Jean-Marie Le Pen qui s’est chargé des piqûres de rappel idéologiques pendant la campagne (les références à Brasillach et à Nuremberg), c’est Marine Le Pen qui s’est rendue à Vienne, en janvier, à un bal organisé par l’extrême droite autrichienne et c’est elle aussi qui a fait un clin d’œil à l’Algérie française entre les deux tours.

Autour de Marine Le Pen, on retrouve ex et actuels responsables du GUD, organisation étudiante réputée pour sa violence et les idéologues du Grece sorte de « think tank » fasciste. Le 1er Mai a vu le retour de l’extrême droite radicale dans les cortèges du FN et des skins néonazis dans le DPS.

Contamination de la droite ?

Le FN n’est pas seulement une version « hard » de l’UMP. Sa base sociale n’est pas celle d’un parti de droite « classique ». Il touche actuellement très peu les couches les plus aisées de la population. S’il y a quelque chose de commun dans son électorat c’est la peur de l’évolution de la situation sans garde-fou social autre qu’un État fort : petits commerçants, artisans et chefs de petites entreprises, chômeurs et intérimaires, ouvriers et employés précarisés et atomisés ou en voie de l’être, femmes au foyer. Cette sociologie se reflète dans ses implantations géographiques, périphérie des concentrations urbaines, régions désindustrialisées comme le Nord ou l’Est. Certains cherchent à se rassurer en pointant le recul du vote FN dans les grands centres urbains et dans les banlieues. Cela a sans doute plus à voir avec une évolution sociologique de ces zones (la « gentrification » des centres des grandes villes et la « ghettoïsation » des banlieues) qu’avec un recul du FN dans les couches sociales où il est fort.
Cette base sociale est la version moderne de celle du fascisme traditionnel. Elle explique ce qui fait le fonds des idées qui dominent au FN, l’attachement à la nation, à un État fort (économiquement comme politiquement et « militairement »), à la famille comme base de la société, le racisme, l’unité autour d’un chef... et la haine de la gauche notamment des syndicats.

Si Marine Le Pen cherche explicitement à faire imploser la droite traditionnelle, ce n’est pas fondamentalement pour devenir la nouvelle force de droite de la démocratie parlementaire, même si une évolution de ce type n’est pas exclue. C’est surtout parce que des fragments issus de la droite donneraient au FN une légitimité encore plus importante, plus de pouvoir et de moyens, plus de relais locaux et plus de capacités à pénétrer les appareils de l’État.

Certes cette notabilisation de l’appareil du FN crée des tensions et des contradictions entre des secteurs dépendant des positions institutionnelles acquises et une base sociale radicalisée contre les « élites ». Une évolution « à l’italienne » signerait, au moins temporairement, la victoire des notables sur les fascistes les plus conséquents. C’est cette tension qui avait entraîné la scission entre Mégret (lié aux secteurs les plus notabilisés de l’appareil) et Le Pen. La progression actuelle du FN est le résultat de la fermeté de Le Pen, à l’époque, pour maintenir intact le projet de construction d’un parti fasciste.

Ces contradictions, et les crises résultantes, ont jalonné l’histoire du fascisme traditionnel, en premier lieu l’histoire du nazisme, sans l’empêcher d’arriver au pouvoir. Ce que l’histoire enseigne c’est que c’est dans la capacité de la gauche à utiliser ces contradictions potentielles du fascisme que se trouve la possibilité d’empêcher l’arrivée du fascisme au pouvoir.

L’histoire a aussi montré dans les années 1930 en Europe que l’incapacité de la gauche à combiner une mobilisation unitaire pour empêcher les facistes de s’implanter dans la rue avec une lutte résolue contre le capitalisme avait mené à une issue catastrophique.

Va-t-il falloir attendre, comme certaines analyses pourraient le laisser entendre, que le FN défile encadré par des milices en chemises brunes, pour se convaincre du danger ? En d’autres termes, faut-il attendre de mourir pour lutter contre la maladie ?

Denis Godard