Boite à outils

Fascisme et grand capital

le 29 mars 2016, par Gérard Delteil

Daniel Guérin, Éditions Libertalia, 2014, 20 euros.

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Publié pour la première fois en 1936, Fascisme et grand capital, que viennent de rééditer les éditions Libertalia, reste encore aujourd’hui une des analyses les plus complètes et les plus pertinentes sur les origines du fascisme, les causes de son triomphe en Italie et en Allemagne, la nature, l’idéologie et les grandes tendances de ces régimes.

Alors jeune militant proche de la revue La révolution prolétarienne, ayant ­effectué deux voyages en Allemagne, Daniel Guérin s’est appuyé sur les témoignages de réfugiés antifascistes. Il décrit en parallèle ces phénomènes tels qu’ils se produisirent successivement en Italie et en Allemagne.

En premier lieu, son ouvrage démontre que le fascisme n’est qu’une forme particulière prise par le système capitaliste et non une nouvelle forme de société. En dépit de leur discours « socialiste », les nazis – Nationaux socialistes –, s’ils ont mis au pas quelques bourgeois récalcitrants, ne se sont jamais attaqués à la propriété capitaliste. Leur discours purement démagogique était nécessaire pour pouvoir mobiliser et encadrer une partie de la population frappée par la terrible crise économique de 1929. C’est cette capacité à enrégimenter une petite bourgeoisie paupérisée et des éléments déclassés pour constituer des bandes armées et les lancer contre les organisations ouvrières qui constitue une des caractéristiques essentielles du fascisme et le distingue des dictatures militaro-policières traditionnelles.

Le financement de ces bandes par les grands capitalistes italiens et allemands joua un rôle considérable. Pourtant ceux-ci jouèrent avec le feu en portant au pouvoir des hommes qu’ils ne contrôlaient pas entièrement. Les nazis, grâce à leur base sociale, en constituant leur propre appareil militaire et policier, disposèrent d’une certaine autonomie, car Hitler ne fut pas une simple marionnette des capitalistes. Guérin pensait que le fascisme se transformerait en dictature militaire traditionnelle, ce qui ne fut pas le cas : quand une fraction de la bourgeoisie et de la hiérarchie militaire tenta de se débarrasser d’Hitler à la fin de la guerre, son coup échoua.

S’attaquer au système qui génère la barbarie

Guérin explique comment les nazis parvinrent à « transmuer l’anticapitalisme de leurs troupes en anti­sémitisme ». Pourtant, dans l’édition remaniée de 1945, il consacre peu de place à la politique d’extermination des nazis, laquelle ne peut s’expliquer que par l’autonomie de l’idéologie et du monstre mis en place, dans la mesure où elle ne répondait à aucune exigence économique [1].

En revanche, reprenant l’analyse de Trotski, il dénonce la politique suicidaire des staliniens et met clairement en lumière les raisons de la défaite du mouvement ouvrier : « L’antifascisme est illusoire et fragile, qui se borne à la défense et ne vise pas à abattre le capitalisme lui-même. » En période de crise aiguë, on ne peut compter sur la démocratie bourgeoise pour nous protéger du fascisme. C’est pourquoi, quand toutes les horreurs de la barbarie nazie apparaîtront au grand jour, il insistera sur la vanité du mot d’ordre « Plus jamais ça », si on ne s’attaque pas au système qui porte toujours les germes de la barbarie.

Cette édition, la plus complète à ce jour, comprend l’avant-propos de 1936, une préface de 1945, une post-face de Dwight Mc Donald de 1938 et des notes biographiques sur des « militants oubliés » de l’époque.

Article initialement publié dans l’Hebdo L’Anticapitaliste n° 276 du 12/02/2015

[1Sur cette question, qui a suscité depuis une abondante littérature, on peut lire en particulier le texte d’Alex Callinicos dans la revue Que faire ? : http://quefaire.lautre.net/Marxisme-et-h... suivi d’une longue bibliographie.