Boite à outils

La fraternité de nos ruines. Écrits sur la violence concentrationnaire 1945-1970

le 20 juin 2016, par Michael Lowy

De David Rousset, Édition établie et présentée par Grégory Cingal, Fayard Histoire, 2016, 22 euros.

David Rousset restera dans l’histoire comme un des premiers à avoir analysé et dénoncé le système concentrationnaire, dans toutes ses manifestations au cours du 20e siècle.

Militant du Parti ouvrier internationaliste (POI), affilié à la Quatrième Internationale, il était un des responsables du travail anti-fasciste auprès de soldats de la Wehrmacht dans la France occupée. Arrêté en octobre 1943, torturé par la Gestapo, interné à Fresnes, il sera déporté à Buchenwald, et, par la suite, transféré dans d’autres camps de concentration nazis.

Après la libération des camps en 1945, malade, affaibli, il revient en France, décidé à transmettre son expérience de l’enfer. Il écrira bientôt deux ouvrages qui marqueront les esprits et auront une large influence, y compris sur les travaux de Hannah Arendt : l’Univers concentrationnaire (1946) – Prix Renaudot – et les Jours de notre mort (1947). S’il s’éloigne du trotskisme, il reste fidèle à une perspective socialiste non stalinienne, et participe, avec Jean-Paul Sartre et Gérard Rosenthal, à la fondation, en 1948, du Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR), une tentative (éphémère) de créer une force de gauche non inféodée aux deux camps de la guerre froide.

La première partie de ce recueil contient plusieurs documents – dont certains inédits – de ces années de l’après-guerre, concernant son expérience des camps nazis comme tentative radicale de négation de l’identité humaine. Une tentative qui n’a pas totalement réussi, puisqu’on trouve, dans le camp, des manifestations de résistance et de solidarité, et des déportés qui « ont maintes fois risqué leur vie, simplement parce qu’ils ne voulaient pas abandonner leur dignité, c’est-à-dire la notion qu’ils avaient de leur valeur d’homme ».

La polémique... et la vérité

En novembre 1949, David Rousset va prendre une initiative courageuse qui suscitera un tollé et des violentes polémiques : la publication d’un appel à tous les anciens déportés des camps nazis afin de constituer une commission d’enquête sur les camps de travail en URSS... Comme le note à juste titre Grégory Cingal dans son introduction, il commit une erreur stratégique en publiant cet appel dans le Figaro littéraire, un hebdomadaire clairement situé à droite.

Mais la polémique va porter sur le fond de l’affaire : les communistes (staliniens) vont le dénoncer comme « traître », « faussaire », « fauteur de guerre », bref, un « flic ». Le journaliste Pierre Daix va même se fendre d’une brochure calomnieuse intitulée « Pourquoi M. Rousset a-t-il inventé les camps soviétiques ? », publiée par les Lettres françaises, la revue fondée par Louis Aragon...

Rousset répondra en assignant les Lettres françaises pour diffamation. Au cours du procès (1950), qui aura un grand retentissement, plusieurs rescapés des camps soviétiques viendront témoigner, dont Margarete Buber-Neumann, compagne du dirigeant communiste allemand Heinz Neumann, réfugié en URSS et assassiné par Staline – elle avait été livrée à la Gestapo lors des années du pacte germano-soviétique – et El Campesino, un des principaux dirigeants communistes espagnols, réfugié en URSS et envoyé au Goulag.

Les Lettres françaises seront condamnées pour diffamation, mais le débat fut escamoté : la vérité sur le Goulag n’a pas éclaté à Paris...

Article initialement publié dans le n°341 du 16/06/2016 de l’hebdomadaire L’Anticapitaliste