Boite à outils

La mouvance identitaire

le 2 juin 2018, par Jean-Paul Gautier
Occupation du chantier de la mosquée de Poitiers par les identitaires en 2012

Nous reproduisons avec l’aimable autorisation de son auteur un article de l’historien Jean-Paul Gautier pour le site Entre les lignes entre les mots.


La mouvance identitaire peut schématiquement être divisée en deux entités.

• • • D’un côté les théoriciens regroupés dans des fondations : Polémia dirigée par Jean-Yves Le Gallou (ex GRECE, Club de L’Horloge, FN, MNR) et l’Institut Iliade « pour la longue mémoire européenne », présidé par Philippe Conrad (ex GRECE, La Nouvelle Revue d’Histoire et TVLibertés) dans la lignée de Dominique Venner (fondateur d’Europe Action dans les années 60) et co-fondé par Le Gallou, dans des revues : Terre et Peuple de Pierre Vial (ex GRECE, FN, MNR ), Réfléchir et Agir, La Nouvelle Revue d’Histoire fondée par Dominique Venner, dont le premier numéro traitait de « 5000 ans de civilisation européenne », Synthèse Nationale dirigée par Roland Hélie (ex Ordre Nouveau, PFN, FN Espace Nouveau) et du côté des indépendantistes comme WAR RAOK ! La voix de la nation bretonne dirigée par Padrig Montauzier (ex FLB et dirigeant de l’ADSAV «  le Parti de l’indépendance bretonne  ».

• • • De l’autre côté les activistes : GUD, Bloc identitaire et Génération identitaire.

Le GUD, c’est un peu comme le monstre du Loch Ness, il apparait, il disparait et il réapparait (dernière apparition publique le 22 novembre 2014, le meeting « Réveil des Nations » avec les Grecs de l’Aube Dorée, les Belges de Nation Actuellement, il tente de se refaire une santé et intervient sous l’appellation Bastion Social sous l’impulsion de Steven Bissuel (déféré devant la justice « pour violences aggravées »). Un communiqué annonce que « Le GUD, à l’échelle nationale, s’est mis en sommeil au profit du Bastion Social ».

L’acte de naissance du Bastion Social est à Lyon, en mai 2017, suite à la réquisition (sur le modèle de Casa Pound) d’un immeuble dans le 2ème arrondissement pour y installer des « Français de souche » et « aider les nôtres par des actes concrets. Les nôtres avant les autres ». Il s’est doté d’un bar associatif : Le Pavillon Noir. Selon Steven Bissuel, présent à la « XIe journée de Synthèse nationale », le 1er octobre 2017, le projet se veut « fédérateur » selon «  Trois axes contre l’immigration, l’Union européenne et la préférence étrangère » . Le mouvement étend peu à peu ses tentacules vers d’autres villes : Strasbourg « Arcadia », Lille « La Citadelle », Toulouse « l’Oustal », Angers « Alvarium », Marseille « le Navarin » (avec des dissidents de l’Action française), Chambéry « l’Edelweiss », « La Bastide » à Aix-en-Provence, à Rouen, Clermont- Ferrand… Certains membres ont participé à des campagnes électorales du FN et ont reçu le soutient d’élus frontistes. Jean-François Jalk (député européen) ; Stéphane Ravier (sénateur), Pascal Gannat et Samuel Potier (conseillers régionaux des Pays de Loire), David Berton (secrétaire FN 1ère circonscription de Savoie), Frédéric Chatillon (ex patron du GUD, proche de Marine Le Pen et d’Alain Soral, et poursuivi par la justice dans l’affaire des frais de campagne de la présidente du FN). Le Bastion Social peut rapidement se transformer en baston social. A Chambéry, une réunion de la Fédération anarchiste a été attaquée. A Lyon, le local de la CNT (Confédération nationale du Travail) a été ciblé. Sous couvert de l’aide aux « Français enracinés », le Bastion social tente de regrouper la mouvance fasciste et s’étend sur le territoire en multipliant les agressions contre les étudiants et les lycéens en lutte, les organisations anti fascistes, syndicales et les immigrés.

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Manifestation contre « La Citadelle » à Lille

Le groupuscule le plus activiste et le plus médiatique est représenté par Le Bloc identitaire et Génération identitaire. Au début des années 2000, deux groupes sont créés Les Jeunesses identitaires (Génération identitaire) qui se veulent « radicales, populaires, révolutionnaires » et Le Bloc identitaire, « deux mouvements distincts, mais fonctionnant en synergie totale » par Guillaume Luyt, Fabrice Robert et Philippe Vardon. Les premières assises identitaires se sont tenues le 3-4 avril 2003 et les secondes à Lyon en novembre 2004. Le Bloc identitaire contrôle une agence de presse Novopress, présentée comme une « arme de réinformation massive » et publie en 2005 ID-Magazine, remplacée en 2009 par Identitaires et un bulletin de liaison : La Lettre des Identitaires. Ces membres peuvent apparaitre sous diverses appellations comme le projet Apache. Le Bloc identitaire se « spécialise » dans l’entrisme au Front national en y pratiquant une forme de lobbying en particulier dans le domaine de la question de l’immigration, défendant la théorie dite du « Grand Remplacement ». Ils sont aussi des professionnels de la communication et certains Identitaires ont investi ce secteur au Front national et participé, par exemple, en ce qui concerne Christophe Pacotte et Arnaud Naudin (deux cadres identitaires) à la campagne de Robert Ménard à Béziers en 2014.

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Florilège des visuels islamophobes, racistes et homophobes du BI et de GI

D’autres sont présents dans des équipes municipales frontistes. Damien Rieu (Damien Lefèvre) dirigeant de Génération identitaire, a été recruté par Julien Sanchez (maire frontiste de Beaucaire dans le Gard) pour prendre en charge la communication de la ville, auparavant, il avait géré la communication de la ville de Bollène administrée par Marie-Claude Bompard de la Ligue du Sud. Même scénario à la mairie de Cogolin où le maire Marc-Etienne Lansade (qui depuis a quitté le FN) s’était adjoint les services de Julien Langella de Génération identitaire. A Paris, Philippe Martel, ex-chef de cabinet de Marine Le Pen, lors des municipales dans le 18e arrondissement de Paris avait fait appel à Hugues Roul (chef de file des Identitaires parisiens). En 2012, aux législatives, face à Christian Estrosi à Nice, Philippe Vardon espérait le soutien du FN, c’est un échec et il ne se présente pas. En 2013, sa tentative d’adhérer au Rassemblement Bleu Marine (RBM) est refusée et en 2014, il doit faire cavalier seul à Nice et présente la liste « Nissa Rebela » qui obtient 4,4% des voix. Nicolas Bay, actuel coprésident du groupe ENL (Europe des Nations et des Libertés) au Parlement européen, a pris sous son aile les Identitaires au FN et au RBM.

Quant à Marine Le Pen, même si elle exclut toute alliance avec le Bloc identitaire, elle accepte les ralliements individuels, considérés comme une forme d’allégeance à la ligne mariniste. Finalement, Philippe Vardon a intégré le Front et publié un Manifeste appelant à la résistance « parce que notre révolte est légitime », à la défense de l’identité « parce que nous voulons, comme chaque peuple en a le droit, vivre sur notre terre selon notre identité (…). Nous ne tolérons pas de voir de jeunes français traités en étrangers sur leur sol ».

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Philippe Vardon (BI) et Marine Le Pen (FN)

Une « Charte identitaire » a été rédigée qui appelle à construire « un projet alternatif » de défense des communautés naturelles et historiques, de la civilisation européenne et la « constitution d’une Europe politique ». Les Jeunesses identitaires veulent le regroupement des forces vives de la jeunesse face au système et à l’inaction de l’extrême droite institutionnelle, de ceux qui « refusent de se soumettre à la dictature de la racaille, comme à celle du capital » et qui « face à la répression orchestrée par le système cosmopolite jacobin, au lendemain de l’ultime trahison de Bruno Mégret et à la veille d’une énième guerre de chapelles au FN, les Jeunesses identitaires ont aujourd’hui décidé qu’il était temps que la jeunesse commande à la jeunesse ! ». C’est dans ce but que des cadres de différents mouvements ont décidé de se regrouper au sein d’une structure nouvelle et originale dans sa forme : les Jeunesses identitaires « pour défendre notre terre et notre peuple, autant menacés par la peste que représente l’immigration-invasion que le choléra mondialiste (…). Parce que l’heure du combat pour la survie et la libération de notre peuple a sonné, rejoignez-nous ! Être un jeune rebelle, c’est être un jeune identitaire ».

Le 7 décembre 2002, s’est tenu à Lyon, le premier meeting des Jeunesses identitaires sur le thème « Immigration ? Invasion ? La jeunesse européenne dit non ! » (…). Aujourd’hui la résistance identitaire, demain « l’islamisation de l’Europe » au « racisme anti-français » et à l’immigration ». Islamophobe, il a organisé des « apéros-saucisson » avec Riposte laïque. En 2010, il participe aux « Assises internationales sur l’islamisation de l’Europe » avec Riposte laïque, Jean-Yves Le Gallou, Renaud Camus, théoricien du « Grand Remplacement ». Le Bloc identitaire et Génération identitaire se spécialisent dans des opérations coup de poing : intervention au magasins du Printemps à Paris pour dénoncer le rachat de l’entreprise par le Qatar, occupation du siège national du PS, du chantier de la mosquée de Poitiers (5 militants sont passés devant les tribunaux dont Benoit Vardon, frère de Philippe, Julien Langella et Damien Rieu), du parvis de la mosquée de Woippy (Moselle). En novembre 2014, le Bloc identitaire a tenu un rassemblement sur le thème de « la Remigration » (retour des immigrés et des descendants dans les pays d’origine). Un « Observatoire de la Remigration » a été créé et a formulé, avec le concours de Renaud Camus, 26 mesures pour « enrayer l’immigration massive ». Génération identitaire organise des « patrouilles anti racaille » dans les métros à Lille et à Lyon, considérant que la sécurité des usagers est insuffisante dans les transports en commun ainsi que des « maraudes de solidarité » envers les sans-abris définis comme « des Français de souche ». Génération identitaire participe à l’opération « Defend Europe » lancée à l’été 2017 et dont Clément Gallant est le responsable français. Un bateau, le C-Star, a été affrété pour « sauver l’Europe de l’immigration clandestine », « démasquer l’imposture des ONG », « donner l’alerte aux gardes-côtes libyens » et de ramener les migrants « sur les côtes africaines ».

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Autocollants antifascistes des camarades de La Horde

Dernière démonstration de Génération identitaire et de Defend Europe, l’occupation du Col de l’Echelle dans les Hautes-Alpes, près de Briançon baptisée « Stop migrants Alpes » c’est tenter empêcher le passage des migrants entre l’Italie et la France. « Une opération des Identitaires contre la grande invasion » d’après l’hebdomadaire d’extrême droite Rivarol. Cette intervention a été organisée par Romain Espino et Damien Rieu (proche de Marion Maréchal) et saluée par le FN, Marine Le Pen, Louis Aliot et Nicolas Bay. Action très médiatisée mais qui montre la capacité de mobilisation de la mouvance identitaire française et européenne et qui en quelque sorte sert de sous-traitant pour un FN qui se drape dans la respectabilité et qui délègue les opérations sur le terrain à des groupuscules amis. Défenseur des « valeurs familiales », le Bloc identitaire a participé aux Marches pour la Vie qui regroupent les anti-IVG, s’oppose aux mariages gays et à la loi Taubira. Il était présent lors des Manifs pour Tous, cherchant, comme sa rivale l’Œuvre française et ses Jeunesses nationalistes à les radicaliser. Des militantes et des sympathisantes du groupuscule participent aux Antigones, groupe féminin spécialisé dans les actions contre les Femen. Dans un communiqué daté du 13 septembre 2016, le Bloc identitaire a annoncé que le « mouvement identitaire a décidé de se recomposer. Le Bloc identitaire est devenu le 1er juillet, le mouvement associatif les Identitaires. Le mouvement sera une centrale d’agitation et de formation dirigée par deux directeurs Jean-David Cattin et Fabrice Robert », une sorte de caisse à outils pour le FN. Génération identitaire poursuit seule ses activités.

Le Bloc identitaire a connu une scission en 2012. Richard Roudier a fondé la Ligue du Midi et le Réseau Identités dont le but est de mobiliser les « de souche » contre les mondialistes et de « bâtir une fédération communautaire au service des Européens ».

A travers le Bastion social (GUD), les bars patriotes (Identitaires), les groupuscules les ultras de l’extrême droite proposent une forme de militantisme qui peut sembler plus attirante. Ils proposent aux militants et aux sympathisants une offre culturelle (films, bibliothèques), artistique (concerts de rock identitaire), sportive (salle de boxe) et politique. Ces lieux facilitent la venue de nouvelles recrues et entretiennent l’engagement idéologique des sympathisants et des militants. Une nouvelle manière pour ces groupuscules de faire de la politique. Ils n’en sont que plus dangereux.

Jean-Paul Gautier Historien, spécialiste des extrêmes droites