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Le "livre du mardi" : Beating the fascists

le 10 janvier 2017

Cet article est plus un appel qu’une simple chronique. Un appel aux traducteurs-trices et aux éditeur-trices pour sortir une version en français du Beating the fascists, de Sean Birchall, « l’incroyable histoire jamais racontée de l’Anti-Fascist Action » éditée par Freedom Press en 2010. Pourquoi disposer de sa traduction française en 2017 ? Comme l’auteur l’indique en ouverture, il s’agit d’un livre polémique, non pour réactiver de vieilles controverses sectaires mais pour ouvrir un débat et renforcer la lutte contre le fascisme. Plutôt utile en ce moment.

Le livre commence dans l’Angleterre de la fin des années 70. Le National Front (NF) et le British Movment (BM) occupent la rue. Les agressions racistes se multiplient. Les ventes militantes de journaux de gauche se font chargées. Les initiatives anti-racistes sont attaquées. Les nazillons paradent dans les concerts pour intimider le public, quand ils n’embrouillent pas violemment... La gauche et les syndicats, poussés par le Socialist Workers Party (SWP) organisent la riposte en fondant l’Anti Nazi League. En 1977, avec le blocage du NF à Lewisham, s’ouvre une période de contre-manifestations qui font reculer les défilés de l’extrême-droite. Dans le même temps, le SWP structure un service d’ordre, qui ne se contente pas de défendre.

Très vite, dès 1981, la direction du SWP condamne ses propres « squadists » qu’elle juge machos. Il est vrai que ces «  young lads » ont plutôt la rudesse de la classe ouvrière anglaise : entre le pub et la salle de concert, il y a souvent un stade, et la tentation hooligan n’est jamais bien loin. Sean Birchall n’aborde pas franchement cette histoire du point de vue des genres... mais peut-être une traduction et une lecture plus attentive permettraient de considérer cette question avec plus de nuances.

Birchall retrace avec les premières virées du « Manchester squad » le récit d’une douzaine d’années de bagarres épiques qui dessinent une géographie de l’antifascisme « de rue » : l’embuscade de Picadilly, les récurrentes confrontations de Chapel Street Market, l’attaque du Old Gate House, le massacre de Kingsbury, le saccage du meeting du NF à Charlton, la bataille de Conway Hall, le « main event » de Hyde Park, la combine d’Enfield, les échauffourées pour Brick Lane, la débâcle de Bermondsey, la bataille de Waterloo, les émeutes de Welling... Disons-le, il y quelque chose de truculent dans ces anecdotes détaillées avec précision. Mais l’ouvrage ne se limite pas au récit d’une guerre de territoire. Il apporte surtout un éclairage sur le rapport à la violence, sur les nécessités politiques d’une implication physique des militants. Et surtout, il contextualise tout cela.

En tout cas, le SWP n’assume plus politiquement un antifascisme dont le but premier est d’empêcher la présence physique des organisations d’extrême-droite. Les futurs membres de Red Action (RA, fondée en 1982) ne manqueront pas de rappeler les remarques de Trotsky, contre le « pacifisme flasque » : « sans détachements de combat organisés, la masse la plus héroïque sera écrasée, morceau par morceau, par les bandes fascistes ». Imaginer un accord informel qui laisserait, de chaque côté de la rue, une vente du Socialist Workers face à celle du National Front News leur est inconcevable.

Début des années 80, le NF et le BM périclitent mais émerge le British National Party (BNP) qui applique toujours la stratégie du march & grow de Mosley, dans les années 30. Le BNP organise ses campagnes sur le principe suivant : « gagner d’abord dans la rue pour gagner ensuite les élections ». L’Anti-Fascist Action (AFA, fondée à l’été 1985) garde en tête l’exemple de la bataille de Cable Street en octobre 1936 qui avait marqué la fin des chemises noires anglaises. Pour l’AFA, l’antifascisme ne peut être que réactif face à une menace particulière. Refuser tout usage de la violence serait méconnaître la psychologie fasciste : le retour de bâton ne vient que lorsque les fascistes sont en position de vaincre. L’AFA ne fait aucune confiance à l’ordre établi et à ses institutions pour se protéger du fascisme. Birchall ne manque donc pas de rappeler le troisième protagoniste dont il faut tenir compte. Le modus operandi de l’AFA n’est pas une confrontation fasciste contre antifasciste. Il est aussi une remise en cause de l’autorité de l’Etat, qui ne se prive pas d’intervenir avec sa police et ses services de renseignement : risques d’infiltrations, manipulations, arrestations, procès…

Mais le rapport à la violence n’est pas le seul pivot du livre. A travers les crises internes à l’AFA et les relations polémiques aux autres organisations, Birchall met à jour les dissensions entre la logique des groupes anti-racistes, basés souvent dans des quartiers et Red Action, parti politique issu d’une tradition socialiste et révolutionnaire. Car Birchall propose très clairement la position de Red Action, dont il a été membre… Le point de vue anarchiste, autre composante de l’AFA, pourra paraître minoré. C’est sur la ligne de Red Action qu’est relancée l’AFA, au début des années 90 : il est illusoire de penser que les revendications anti-racistes puissent être partagées dans les quartiers populaires à majorité blanche sans être profondément liées aux questions de justice sociale. L’AFA insiste sur la dimension de classe de son message, tourné en premier lieu vers la classe ouvrière « blanche », et notamment sa jeunesse, premières recrue de l’extrême-droite.

Puis, en 1992, c’est le tournant de la « respectabilité » du BNP. Tony Lecomber l’annonce : « finies les marches, finis les rassemblements, fini le coup de poing ». Pourtant ce dirigeant du BNP n’est pas à proprement parler un tendre : blessé en 1986 par l’explosion de sa bombe qu’il destinait à un local du Workers Revolutionnary Party et emprisonné pour l’agression d’un enseignant juif, Lecomber est coutumier des confrontations violentes et des gardes-à-vues. Une partie de la gauche ne voit toujours dans le BNP qu’un ramassis de rasés et de voyous racistes. Mais son audience monte jusqu’à son premier succès électoral en 1993, lors d’une élection partielle à Millwall (Londres). C’est le choc. Cette victoire n’étonne pas l’AFA qui y voit surtout l’échec de cette gauche incapable de contester à l’extrême-droite sa posture d’alternative radicale à un système en crise. La politique de l’ANL (nouvelle génération) a conduit certes à accroître le vote pour le Labour mais pas au dépend du BNP.

Si Sean Birchall reconnaît une erreur à l’AFA, c’est d’avoir naïvement cru que le vide politique, laissé par l’expulsion de l’extrême-droite, serait occupé par les organisations de gauche. Mais l’AFA a su tirer les conséquences du tournant du BNP : l’antifascisme « physique » devient obsolète. Reste alors à construire soi-même, une alternative politique viable que n’offre ni le New Labour, ni les autres organisations des gauche. Avec l’Independant working-class association (IWCA fondée en 1995), un travail, local, concret, quotidien, dans les quartiers populaires, vise à occuper le terrain et remplir ce vide : « fill the vacuum » selon le principe du « working class rule in the working class area ». Un autre bilan, méconnu, reste à écrire.

Sean Birchall interroge : « si, à travers un sentiment d’abandon, 40% de la population est gagnée par les idées de l’extrême-droite, sur qui peut-on vraiment compter pour combattre le fascisme ? L’Etat ? Les médias ? L’anti-fascisme modéré ?  ». Laisser l’initiative aux modérés (« liberal »), aux médias, aux autorités, réduit l’antifascisme à une tentative de diabolisation et n’apporte aucun remède politique, avec le risque de convertir de simples séduits en convaincus pur et durs.

Cette petite somme (410 pages) est un peu le « Tenir la rue » contemporain d’outre-manche... Birchall nous propose trois « vérités », selon lui valables pour l’Europe, pour clore cette époque et ouvrir le débat :

  • les arguments multiculturels qui placent la « race » et l’identité au-dessus des classes ont été réappropriés par l’euro-nationalisme avec un effet dévastateur ;
  • l’antifascisme légaliste ne parvient pas à s’occuper de la nouvelle (extrême) droite ;
  • si l’absence de l’extrême-droite dans le paysage électorale de Grand-Bretagne entre 77 et 2002 est unique en Europe, c’est surtout parce que l’implication des militants antifascistes n’avait pas d’équivalent à l’époque.

Pour un avant-goût en image, en espérant une prochaine traduction :

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