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Le "livre du mardi". Beso de la muerte : un polar anti-franquiste d’actualité.

le 4 septembre 2018, par Otzi Ian

(Presque) tous les mardis, la CNAF publie la critique d’un ouvrage en lien avec le combat antifasciste.

Beso de la muerte
Par Gilles Vincent - Jigal, 2013 - 250 pages - 18€.
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Résumé du quatrième de couverture :

Août 1936, en Espagne, on assassine Garcia Lorca, accusé de sympathie républicaine. Août 2011, à Marseille, on découvre le corps calciné d’une femme, abandonné sur les rails ; Entre ces deux morts, s’écrivent les tragédies du vingtième siècle, les secrets d’État, les coulisses de la démocratie espagnole naissante et a passion dévorante d’une jeune femme pour l’ombre du poète...

Entre ces deux âmes suppliciées, un pacte étrange, bien au-delà du temps, va profondément bousculer la nouvelle enquête de la commissaire Aïcha Sadia...

Émouvant, tragique, attachant, à fleur de peau et diaboliquement crescendo...

Ce lien entre les deux meurtres, nous pouvons le dire sans dévoiler l’intrigue policière proprement dite, ce sont les Groupes Antiterroristes de Libération (GAL). Ces groupes paramilitaires, soutenus au plus haut niveau de l’État espagnol et, même si ça n’a jamais été prouvé, probablement avec la complicité au moins passive de l’État Français [1], se sont, sous couvert de lutte antiterroriste contre l’ETA, rendus coupables entre 1983 et 1987 de 23 à 35 assassinats, de nombreux attentats et autres formes d’intimidations violentes, principalement contre des militants indépendantistes et progressistes basques.

Si le roman de Gilles Vincent est une occasion de revenir sur des événements historiques (le coup d’État franquiste de juillet 1936 [2] et les exécutions sommaires qui ont immédiatement suivi ainsi que le terrorisme d’État des GAL dans les années 1980), son principal intérêt se situe dans le temps présent. Le biais de la fiction lui permet d’aborder deux questions sensibles que sont d’une part les résiliences de la dictature franquistes dans la démocratie de l’État Espagnol et d’autres part les liens troubles de l’État français avec la pire barbouzerie.

Les GAL sont un des nombreux exemples d’éléments de continuité entre la dictature franquiste et l’État espagnol post transition démocratique. Les "socialistes" ne se sont pas contentés de reprendre en l’amplifiant la méthode franquiste (les GAL font suite à de nombreux mouvements similaires sous Franco plus ou moins directement liés à l’État), ils se sont entourés dans cette entreprise comme dans d’autres de nombreux cadres du défunt régime franquiste. Profitant des facilités offertes par la fiction, Gilles Vincent a illustré cet état de fait en le personnifiant par un mystérieux dirigeant militaire nommé El Capitan, dont le caractère inventé n’efface nullement le terrifiant réalisme.

Au centre de l’intrigue de Beso de la muerte, on trouve l’impunité partielle qui a suivi la fin des GAL et prévaut encore. En Espagne, si le ministre de l’intérieur et de nombreux pontes de la police comme du gouvernement ont été condamnés, le président du gouvernement espagnol, Felipe Gonzales, lui, a été blanchi par la justice espagnol, faute de preuve de son implication. En ce qui concerne la France, on rappelle que malgré de lourdes suspicions et plusieurs instructions, les hautes instances n’ont jamais été inquiétées dans l’affaire des GAL (parmi les trente galeux français condamnés figurent bien des policiers mais du rang, et condamnés comme ayant agi à titre individuels).

Protégé par la fiction et l’avertissement typique "Les propos, paroles, attitudes et pensées prêtés à des personnes existantes ou ayant existé, ne sont que le pur fruit de mon imagination", Gilles Vincent choisit d’impliquer Felipe Gonzales mais aussi un ancien président de la république française alors premier ministre et son ministre de l’intérieur. Fiction donc, mais qui n’a rien d’invraisemblable, surtout si on remet dans le contexte. La France de 1983, date de création des GAL, n’a en effet pas beaucoup de leçons à donner concernant les groupes para-policiers violents, juste un an après la dissolution du Service d’Action Civique (SAC avec lequel ledit président a pour le coup bel et bien collaboré).

Ce livre publié en 2013 voit son actualité relancée par les événements ultérieurs. La gestion ultra-autoritaire de la crise catalane par Mariano Rajoy (dont le parti, le Parti Populaire, est issu de l’Alliance Populaire, organisation créée par les anciens franquistes au moment de la transition), et notamment l’utilisation de l’article 155 pour destituer le gouvernement de Catalogne et mettre la Catalogne sous tutelle, a l’an dernier remis à l’ordre du jour les débats sur la continuité entre le régime franquiste et la monarchie constitutionnelle actuelle. La même année 2017, l’enterrement de Jose Utrera Molina, ancien ministre de Franco, avait déjà fait scandale d’autant qu’au milieu des saluts fascistes, le cercueil était notamment porté par Alberto Ruiz Gallardon, ex-ministre de la Justice de Mariano Rajoy alors toujours président du gouvernement en exercice. Ces tous derniers jours, c’est la décision du gouvernement d’exhumer les restes de Franco du somptueux mausolée où il repose qui a relancé le débat. La persistance de groupes franquistes influents a été illustrée par certaines levées de bouclier, comme celle de l’association des militaires espagnols (181 militaires dont de nombreux haut gradés ont protesté contre la décision dans une "déclaration de respect et de réparation de l’offense au général Francisco Franco Bahamonde, soldat d’Espagne") ou de la fondation nationale Francisco Franco, partiellement financée par l’État espagnol ! Mais cette polémique est aussi l’occasion pour les antifascistes de rappeler que ce mausolée, de même que les nombreuses statues, noms de places ou de rues en l’honneur de Franco et ses proches, ne sont que la partie émergée de l’iceberg.Il ne faut pas oublier que contrairement à la dictature voisine de Salazar, le régime franquiste n’a pas été renversé par une révolution (même démocratique bourgeoise) mais a cédé sa place à la monarchie dans un processus dont le nom, transition démocratique, indique à lui seul qu’il n’y a pas de rupture entre les deux. Le baiser de la mort, évoqué par le titre du livre (vraisemblablement d’après la sculpture funéraire du même nom de Joan Fontbernat qui orne la couverture du livre) peut être interprété comme celui entre dictature et soit-disant démocratie, qui sont étroitement enlacées.

En France, l’affaire Benalla a permis, toute proportion gardée car les faits incriminés n’ont évidemment rien à voir avec les assassinats et le terrorisme des GAL ou du SAC, de rappeler que la barbouzerie et les polices parallèles n’appartiennent pas à un passé révolu.

Évidemment, si on veut creuser ces questions, il ne faudra pas se contenter d’un roman policier et aller chercher les études plus approfondies dans les essais existant, mais il est toujours agréable de voir aborder des thèmes intéressants dans un roman, surtout que c’est un bon moyen d’y intéresser des gens qui ne l’étaient pas à la base. Sans compter qu’en dehors de ça, Beso de la muerte est un bon polar, très rythmé à l’ambiance prenante, sans suspense insoutenable mais avec tout de même quelques retournements qui font leur effet. On regrettera seulement la dernière page, qui en plus tombe comme un cheveu sur la soupe.

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[1La demande de création d’une commission d’enquête parlementaire sur le sujet par les députés PCF a été refusée en mars 1996

[2Je profite de parler de polar et de la guerre d’Espagne pour conseiller la lecture de Brigadistes !, recueil de nouvelles noires paru aux éditions du Caïman pour les 80 ans de la création des Brigades Internationales.