Boite à outils

Le "livre du mardi" : Cette France de gauche qui vote Front national

le 20 février 2018, par Christian Laine

(Presque) tous les mardis, la CNAF publie la critique d’un ouvrage en lien avec le combat antifasciste.

Cette France de gauche qui vote Front national
par Pascal Perrineau - Éditions du Seuil, 2017 - 140 pages - 16 €

Chercheur et professeur à Sciences Po, Pascal Perrineau analyse ici un phénomène qu’on évite souvent soigneusement d’aborder dans nos rangs : depuis maintenant plusieurs décennies, des électeurs populaires issus de la Gauche nourrissent les résultats électoraux du FN. Ainsi, au premier tour de la Présidentielle de 2017, 1/4 des électeurs de Marine Le Pen déclaraient être issu d’une famille de Gauche et 9 % avaient voté Hollande au premier tour de 2012. Apparu nettement lors de la Présidentielle de 1995, le vote ouvrier pour le Front n’a depuis cessé de s’amplifier, élection après élection, pour atteindre des sommets que même "le grand parti de la classe ouvrière", le PCF, à sa plus grande époque n’atteignait pas. Conséquence : si seuls les ouvriers avaient voté au deuxième tour de la Présidentielle de 2017, Marine Le Pen aurait été élue à 56 % ! C’est d’ailleurs presque exactement le score qu’elle a fait aux Législatives lors de son élection (facilement) comme députée dans la circonscription de Hénin-Beaumont, ce qui montre l’enracinement du vote frontiste dans le très populaire bassin minier du Pas-de-Calais, dans des circonscriptions qui étaient détenues par le PS depuis des temps immémoriaux.
Le constat est sans appel : depuis plusieurs élections, la Gauche n’est plus majoritaire dans la classe ouvrière qui se déplace pour voter ! Ce "grand remplacement" politique est le triste résultat des trahisons du PS comme du PCF, partis devenus synonymes de promesses non tenues et de corruption pour une population plongée dans le chômage de masse et la mondialisation. Il est significatif que le FN a commencé à se montrer devant les usines quand la gauche a cessé d’y aller à la fin des années 90.
Un des chapitres du livre de Pascal Perrineau pose la vraie question en titre : "Comment et pourquoi un électeur de gauche en vient-il à voter Front National ?" La disparition du discours social à Gauche a facilité la récupération par le FN d’une démagogie sociale sans limite : les voilà maintenant défenseurs des services publics, refusant des hausses de tarifs du gaz et de l’électricité, dénonçant les délocalisations, défenseurs de la sécu et de la retraite, etc. Le Front ne recule devant aucune promesse de campagne pour appâter des catégories populaires dont le FN a bien compris qu’elles constituent une grande partie de ses électeurs. Comme le disait assez stupidement François Hollande en 2015 : "Madame Le Pen parle comme un tract du parti communiste des années 70". Ainsi, un syndiqué CGT ou une chômeuse déçue du PS auront moins l’impression de "trahir" en votant FN que s’ils votaient Fillon ou Macron ...
Un ouvrage à lire absolument pour comprendre avant d’agir.
On complètera avantageusement l’analyse en lisant en parallèle l’excellent livre de Julian Mischi Le Communisme désarmé, Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970, éditions Agone, qui analyse finement la rupture entre le parti et les classes populaires qu’il souhaitait représenter.

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