Boite à outils

Le "livre du mardi" : Histoire du Front National

le 20 décembre 2016

Tous les mardis, la CNAF publie la critique d’un ouvrage en lien avec le combat antifasciste.
histoire du front national - Dominique Albertini et David Doucet - Editions Tallandier 2014

A partir d’une centaine d’entretiens, Dominique Albertini, de Libé, et David Doucet, des Inrocks, tracent une Histoire du Front National (2014), autour de ses dirigeants. Jean-Marie Le Pen (JMLP) est la figure centrale : de son recrutement par François Brigneau d’Ordre Nouveau, jusqu’au « crépuscule du vieux ». Cette histoire s’arrête avant l’éviction de JMLP, mais ses auteurs pressentent que « avant même la disparition de Jean-Marie Le Pen, une page va définitivement se tourner ». Plusieurs pages se sont déjà tournées... et chaque fois, les alliances et la respectabilité sont au cœur des débats.

Jean-François Jalkh, au FN depuis 1978, analyse que « Stirbois est celui qui a amorcé le virage d’une certaine respectabilité au FN. Il a fait ce que des gens comme Mégret et Marine Le Pen ont ensuite essayé de faire ». Dans les années 80, Stirbois, le soldat politique solidariste, éclipse les partisans de Duprat, le fasciste « fantasque et dilettante », dont il restera pourtant l’équation « immigration = chômage ». C’est le retour de l’Algérie française qui évacue l’obsession anti-sémite des nationalistes-révolutionnaires (NR). Pour eux, Stirbois tente de transformer le FN en un « parti conservateur ». C’est d’ailleurs grâce à un accord RPR-FN que Stirbois est élu à Dreux, première grande victoire électorale du FN en 1983.

Début 1984, JMLP crève l’écran de « L’Heure de vérité ». Les élections suivantes se soldent par les premiers scores à deux chiffres. Commence une période d’ouverture à des personnalités extérieures. Aux législatives de 1986, le Rassemblement national-FN gagnera 35 députés (lors d’un scrutin à un tour). Jean-François Jalkh, aujourd’hui dans l’entourage de Marine Le Pen (MLP), en est l’un des rares rescapés. Bien que la direction du RPR impose un cordon sanitaire entre ses députés et ceux du FN-RN, Eric Raoult reconnaît qu’ils n’avaient pas « d’énormes contentieux » avec ces élus « plus notables que têtes brûlées ». Puis les manœuvres de Pasqua feront éclater le rassemblement. Arrivent aussi à cette époque les membres du Club de l’Horloge, libéraux et catholiques, issus de la Nouvelle Droite : Jean-Yves Le Gallou, Yvan Blot et Bruno Mégret développent leur concept de « préférence nationale ».

Les bons mots de JMLP contribuent à son aura sulfureuse et rassurent les tendances qui craignent le modérantisme. Mais ils braquent ceux qui jugent qu’une démarche trop passéiste les éloignent du pouvoir. Dans les années 90, Mégret, le polytechnicien « timide et sans fantaisie » cherche à présenter « un projet basé sur le caractère ’présidentiable’ de Le Pen et sur une certaine retenue dans le langage ». Aujourd’hui, les anciens mégrettistes revenus au FN dans l’entourage de MLP, ont toujours le même projet.

Ces mégrettistes repentis tissent aussi des liens avec les Identitaires. En 2010, Philippe Ollivier (beau-frère de MLP et l’un des artisans de la scission mégrettiste) tente de débaucher Fabrice Robert du Bloc identitaire. Avec plus de succès, Bilde et Briois appuient l’entrée de Vardon à Nice. Il est vrai qu’ils se connaissent déjà : les jeunes du MNJ s’était déjà rapprochés des NR d’Unité Radicale, avant sa dissolution suite à l’affaire Brunerie.

L’épisode Soral pour la présidentielle 2007 ne sera qu’une parenthèse : discours de Valmy qui appelle les français d’origine étrangère à se «  fondre dans le creuset national et républicain... », visite de Dieudonné aux fêtes des BBR, sortie de JMLP en banlieue, à Argenteuil, avec Farid Smahi. De cette époque, il ne reste peut-être que Philippe Péninque et sa « GUD connexion » (Loustau, Chatillon...) dont s’entoure MLP et qui contribuent à redresser les comptes du FN. Il ne reste par contre rien du micro-épisode Laurent Ozon, l’écologiste identitaire, propulsé délégué national à la formation par MLP, qui ne parviendra à insuffler ni sa mystique païenne, ni ses principes localistes.

Mais l’arrivée de nouveaux courants et l’ascension de nouvelles figures apportent son lot de crises. Et ses crises se sont résolues... soit par la mort de l’un des protagonistes : en 1978, la ligne NR ne survit pas à Duprat, dans l’explosion de sa voiture. En 1988, Stirbois, « ombrageux et radical », n’a pas le temps de mener une contre-attaque face à l’ascension de Mégret « onctueux et calculateur » : il est tué dans un accident de voiture...

Soit par une scission : en 1999, un tiers des adhérents du FN et l’essentiel des cadres, militants en quête de respectabilité, « horlogers » ou païens racialistes de Pierre Vial, suivent Mégret, fondent le MNR. Ils ne parviendront pas à éclipser le FN et tout le monde retiendra la leçon de la scission qui a laissé le parti exsangue. Gollnish et Lang se sont acharnés à maintenir des fédérations locales. Mais malgré son audience intacte, la faiblesse organisationnelle et militante le rend vulnérable à la mobilisation anti-FN entre les deux tours de la présidentielle 2002. Le « coup de tonnerre » du 21 avril 2002 ouvre une décennie de reconstruction difficile pour le FN. Puis la campagne Sarkozy à la présidentielle de 2007 le lamine...

Soit par le vide : Carl Lang et une partie des nostalgiques qui ne tolèrent pas la ligne « moderniste » de MLP quittent le FN pour fonder leur Parti de la France en 2009 ; les entristes de l’Oeuvre Française, qui ont appuyé Gollnisch contre MLP, se font vite exclure. Florian Philippot et ses déçus du souverainisme, auront les mains libres pour modérer la ligne ultra-libérale qui colle au FN.

Le discours du FN sur l’immigration et la sécurité est déjà bien diffusé. MLP peut diversifier ses propos avec le social et l’économie. Tactiquement, c’est là qu’elle trouve des voix supplémentaires. Déjà en 1973, JMLP s’était lui-même imposé aux anciens d’Ordre Nouveau en recommandant « d’employer une phraséologie politique dénuée de passion afin de gagner les masses non politisées ». Mais la ligne Philippot est loin de faire l’unanimité au FN et autour... on attend donc une nouvelle édition revue et augmentée.

PNG - 576.6 ko