Boite à outils

Le "livre du mardi" : L’extase totale, le IIIième Reich, les allemands et la drogue

le 18 avril 2017

(Presque) tous les mardis, la CNAF publie la critique d’un ouvrage en lien avec le combat antifasciste.

Norman OHLER - 2016 - La Découverte.

Prenons le temps de faire un pas de côté dans cette campagne présidentielle. Pour oublier un peu, évadons-nous dans les paradis artificiels... du IIIième Reich. Attention au bad trip.

Norman Ohler, journaliste allemand, se penche sur l’histoire du nazisme et de la seconde guerre mondiale à travers l’usage des stupéfiants. Nous découvrons une Allemagne où les maîtresses de maison offrent des pralinés à la méthyl-amphétamine. Commercialisées sous la marque pervitine, les amphets se diffusent largement. Dépression, manque de tonus, «  frigidité féminine », fatigue, stimulation au travail... le productivisme nazi impose d’être au top. Temmler, fleuron de l’industrie pharmaceutique allemande, déverse ses pilules jusque dans les paquetages de la Wehrmacht. Les mises en garde sur les effets secondaires et un début de législation restrictive n’y feront rien : tankistes et fantassins sont largement approvisionnés pour conquérir l’espace vital.... « L’invincible esprit guerrier » qui mène au succès foudroyant de l’invasion de la France est largement boosté par les quelques 35 millions de comprimés, spécialement produits pour la Blitzkrieg. A l’euphorie succèdent l’angoisse et la nervosité : il ne restera que des amphétamines pour tenir le coup et surmonter le quotidien, sur le front de l’Est comme dans les villes allemandes.

La drogue est partout, jusqu’à la tête du Reich... et dans ses veines. Sous l’influence grandissante d’un médecin arriviste (le Dr. Morell), Hitler devient à accro à d’inoffensifs bonbons vitaminés avalés en quantité, puis à des injections de stéroïdes, obtenues à partir d’un trafic de déchets des abattoirs ukrainiens, pour finir par abuser de ce qu’on appellerait aujourd’hui du speedball... En coulisse, le mythe du Führer s’efface devant la réalité d’un junkie, dépendant de son dealer. Mais le junkie s’appelle Adolf Hitler. Le système nazi est en marche, planifié et organisé : ses dignitaires avancent... au besoin grâce aux injections de « Vitamultin-forte, ou quoi qu’il puisse se cacher derrière ce nom », précise Ohler. La patientèle du Dr Morell s’est largement étoffée. Pour Norman Ohler, «  la période la plus révélatrice en ce qui concerne Hitler et le IIIième Reich n’est pas celle de la ’’chute’’, la phase finale passée dans le bunker berlinois, mais bien plutôt celle de ’’l’auto-destruction’’, c’est-à-dire les mois de polytoxicomanie qui ont suivi l’attentat du 20 juillet 1944 ».

Norman Ohler, avec force détails, explique la diffusion des stupéfiants à différents niveaux de la société nazie. Mais il manque tout-de-même quelques éléments de contextualisation : d’abord sur l’usage des stupéfiants dans les sociétés européenne et américaine des années 20 à 40. Le livre se focalise sur l’Allemagne, «  terre de drogues ». Ohler montre comment au changement de régime correspond un changement de molécule... la pervitine n’est qu’une « revitamine » de synthèse, rien à voir avec la cocaïne ou la morphine, ces drogues de dégénérés judéo-marxistes qui corrompent le peuple. Mais que se passe-t-il ailleurs, au même moment ?

Enfin, Ohler décrit la façon de faire nazie : en 1944, la marine de guerre a besoin de garder éveillés ses marins pour des missions de la dernière chance. Les SS testeront donc sur les prisonniers du camp de Sachshausen, qui marchent jusqu’à épuisement pour éprouver la résistance des semelles fabriquées par IG-Farben, un mélange sur-dosé en cocaïne et métyl-amphétamine. Mais, faute de comparaison, on peine à percevoir la spécificité nazie de l’usage des drogues dans la Wehrmacht. A Dachau, «  l’institut scientifique de recherche appliquée » expérimente des « méthodes chimiques d’annihilation de la volonté ». Interrompues par l’armée américaine, ces expérimentations deviendront, à profit, secret militaire US... la drogue augmente les capacités des soldats, elle est aussi une arme. Drogues et militaires, la relation n’a rien de spécifiquement nazie.

Plus qu’une explication du IIIième Reich par la drogue, il faut aborder ce livre comme le volet nazi de la consommation des drogues dans nos sociétés modernes : dans la population, chez les élites, dans l’armée... captivant quoi que flippant.

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