Boite à outils

Le "livre du mardi" : Le Mai 68 conservateur. Que restera-t-il de la Manif pour tous ?

le 13 décembre 2016, par Christian Laine

Tous les mardis, la CNAF publie la critique d’un ouvrage en lien avec le combat antifasciste.
Le Mai 68 conservateur. Que restera-t-il de la Manif pour tous ? - Gaël Brustier - Editions du Cerf - 2014

Gaël Brustier est l’un des rares analystes de gauche à prendre au sérieux le fameux "réveil catholique" et à pratiquer l’étude de ce mouvement plutôt que de se laisser aller à la facilité de l’insulte et de la caricature. Son ouvrage sur la Manif Pour tous est le premier à avoir montré le rôle essentiel joué par l’Eglise et particulièrement par les "communautés nouvelles" dans l’infrastructure de la Manif Pour Tous : Communauté de l’Emmanuel dont le centre de Paray-le-Monial est qualifié de "capitale de la Manif pour tous" (communauté dont est issu le très actif évêque Rey du diocèse de Toulon) ; Communauté de Saint-Martin (dont est issu l’évêque Aillet du diocèse de Bayonne lui aussi très engagé dans la Manif Pour tous) ; Communauté Le Chemin neuf ; etc.

C’est la hiérarchie catholique en tant que telle qui a été aux manettes, du début à la fin, derrière les marionnettes Frigide Barjot d’abord puis l’ancienne salariée de l’Eglise Ludovine de la Rochère. A commencer par ses deux dirigeants : le « primat des Gaules » Philippe Barbarin et l’archevêque de Paris André Vingt-Trois qui ont mis toutes leurs forces derrière la Manif Pour Tous.

C’est l’Eglise de France tout entière qui s’est mise en mouvement. Ce sont ses paroisses, son réseau associatif très dense, avec les A.F.C. (Associations Familiales Catholiques) et Familles de France, qui ont au premier chef structuré les mobilisations. Il est notable que nombre des animateurs du mouvement, à l’instar de la « modérée » Frigide Barjot, avaient fait leurs premières armes dans l’organisation des JMJ (les Journées mondiales de la jeunesse). C’est aussi les papes réactionnaires Jean-Paul II et Benoît XVI qui ont réveillé cette "église décomplexée" que nous avons vu à l’œuvre. Comme l’écrivait l’éditorialiste d’un des journaux de cette mouvance, Renaissance catholique : "Il nous faut comprendre que se déroule sous nos yeux une nouvelle étape de la véritable guerre menée depuis deux siècles contre la France et sa vocation chrétienne.", un anti-1789 assumé ...

La Manif Pour Tous, avec son aile gauche (Frigide Barjot) et son aile droite (Le Printemps français), ses Veilleurs et ses "castagneurs", est d’abord un mille-feuilles d’associations catholiques piloté et encadré par l’Eglise, représentant les intérêts et les valeurs des classes sociales de la vieille bourgeoisie (aristocratie, hiérarchie militaire et religieuse, droite catho de Boutin à Buisson) opposée à une bourgeoisie "moderne" qui défendra le mariage pour tous (à l’exemple des patrons Pierre Bergé et Matthieu Pigasse ou de NKM à droite). Quelque chose comme "Versailles la catho" refusant d’être remplacée par le "Marais bobo" ...

Le poids nouveau des "tradis" dans ce qui reste de l’Église de France et leur engagement en politique (Sens commun, Institut Ichtus, réseau l’Avant-Garde ou encore l’Institut de Formation Politique) est désormais plus inquiétant que le très minoritaire "folklore" des Lefebvristes de Saint-Nicolas-du-Chardonnet et de Civitas. Cette nouvelle génération d’activistes a laissé tomber les groupuscules et les débats poussiéreux sur la messe en latin pour envahir Internet et la "droite décomplexée".

Gaël Brustier montre aussi que la seule victoire de la Manif Pour Tous est malheureusement le silence assourdissant de la Gauche qui a été incapable de disputer la rue et l’opinion publique face aux catholiques conservateurs ; les mêmes réactionnaires qui espèrent bien demain murmurer à l’oreille de François Fillon pendant et après la présidentielle de 2017...

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