Boite à outils

Le "livre du mardi" : Revue Projet #354

le 24 janvier 2017

Le numéro 354 de la revue Projet (octobre 2016) traite de l’extrême droite, sous le titre « écouter, comprendre, agir ». La revue jésuite du CERAS ouvre ses pages à plusieurs universitaires et figures politiques pour appréhender le phénomène du FN et envisager des pistes de mobilisation. En introduction, Jean Merckaert, le rédacteur en chef, donne le ton : « S’il est nécessaire qu’au nom des valeurs humanistes ou évangéliques, des autorités morales et religieuses tracent des lignes rouges à l’attention des indécis, les condamnations seront vaines face au SOS lancé par nombre d’électeurs du FN. Car leur revendication première est existentielle. Exister. Être reconnus. Compter pour la société, et que la société compte sur eux ».

On retiendra de l’interview de Sylvain Crépon que le critère « républicain » est peu pertinent pour juger aujourd’hui de la nature et de la dangerosité politique du FN. Olivier Dard pointe les limites de la comparaison avec les années 30. On regrettera qu’il n’envisage pas la « ligne Philippot » à la lumière du planisme des « non-conformistes » des années 30. Cet élément permettrait peut-être de comprendre pourquoi le FN parle de services publics forts et d’Etat stratège, sans avaliser l’idée d’un « tournant social » du FN. Valérie Igounet, justement, s’interroge sur la réalité de cette conversion sociale du FN. Elle rappelle que « sous couvert de justice sociale, la propagande frontiste puise toujours ses principaux ressorts idéologiques dans la ‘préférence nationale’ et l’islamophobie ». Puis Nicolas Duvoux, en appelant à repenser la protection sociale, mentionne que «  ce n’est pas l’absence de protection qui crée des frustrations et le ressentiment dont se nourrie le Front National, c’est une politique des seuils où les frontières administratives sont essentialisées en frontières sociales, morales et raciales ». Pourtant ces analyses n’insistent pas suffisamment sur sa nature de parti du petit patronat. La question sociale au FN découle de cette vision de collaboration de classes : le salarié est dans le même bateau que de son moyen-petit-tout petit patron. Et ce petit patronat a besoin d’un État fort pour appuyer et défendre ses intérêts.

La (critiquable) « conversion sociale » du FN doit être distinguée de son assise électorale. Nonna Mayer en dresse la carte, qui a peu changé. Elle note toutefois la percée de Marine Le Pen dans le vote des femmes, spécialement chez les employées de commerce. Les femmes, jeunes et peu qualifiées, pourraient-elles massivement «  faire de Marine Le Pen la porte-parole de leur ras-le-bol », au point d’être «  la clé du scrutin » de la prochaine présidentielle ? Sinon, l’électeur du FN a – toujours – plutôt une formation technique courte (CAP, brevet pro). Et lorsqu’il réside dans une petite commune rurale, plus l’accès aux services et commerces de base est difficile, plus il vote FN. Une série de témoignages vient confirmer la réalité de l’influence du FN dans les milieux populaires : dans la campagne normande, chez les pompiers, chez les jeunes, en banlieue et autour du Secours catholique… Mais Nona Mayer précise que, « idéologiquement, cet électorat se distingue encore plus qu’avant des autres électorats par son intolérance et sa fixation sur les immigrés ». Les motivations économiques et sociales ne doivent pas faire perdre de vue le poids des préjugés, notamment xénophobes.

Dans une note fictive au premier ministre, décrivant l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen, « Henri Lefort », ancien haut fonctionnaire, souligne ainsi que « in fine, c’est la question du respect des droits fondamentaux qui est posée. Mais les dérives de ces dernières années, des discours sur les Roms et sur l’assistanat à la stigmatisation de la figure de l’étranger, constituent un terreau favorable au nouveau pouvoir ». Cette note évoque la constitution du gouvernement, son besoin d’une majorité législative et ses relations aux Conseil constitutionnel, Conseil d’État et Cour de cassation. Elle aborde le fonctionnement de l’État et la loyauté des fonctionnaires, ainsi que le rôle joué par la société civile. Elle a le mérite d’encourager à raisonner par prospective : imaginer des scénarios d’accession du FN au pouvoir, sur la base de données actuelles ; une démarche trop peu utilisée dans notre courant politiques.

Réfléchir d’accord, mais agir ? L’innovation en matière de participation et de démocratie locale serait à même de faire reculer l’adhésion aux idées du FN. Le rédacteur en chef de La Croix s’appuie sur l’exemple local d’un projet monté autour d’un Centre permanent d’initiative pour l’environnement (CPIE) : concertation et implication dans le développement local réduisent le terreau sur lequel prospère le FN. Jean-Marie Fardeau, ancien secrétaire général de CCFD-terre solidaire puis directeur France de Human Rights Watch, en appelle à la société civile et à ses associations. Mais il leur manque encore un relais politique pour porter ce qu’elles remontent du terrain. Avec justesse, il souligne aussi le danger du fossé entre des associations institutionnalisées, agissant pour le compte de l’Etat, et des «  millions de citoyens s’exprimant de manière désorganisés  ». Une bonne partie des missions de service public, relevant plutôt des collectivités territoriales, est aujourd’hui déléguée à des associations réputées plus souples, plus proches du terrain et fonctionnant sur le sacro-saint « mode projet »… Bien sûr, la question de la démocratie et de la représentation est essentielle dans la lutte contre le FN. Mais est-ce suffisant ? Et ce tissu associatif, largement institutionnalisé, peut-il porter une logique de rupture et de subversion ? En outre, au milieu des louanges au « monde associatif », ce que personne n’ose évoquer, c’est l’éventuelle captation du dynamisme de « la société civile » par l’extrême-droite. Le FN n’est pas assez fort aujourd’hui pour structurer un réseau associatif. Ce n’est pas (encore) une de ses stratégies. Mais c’est celle de certaines de ses franges radicales. Et demain ? L’extrême-droite sera-t-elle en mesure de répondre au besoin d’engagement local et concret, en développant ses propres structures de masse, associations culturelles, sportives, à vocation sociales…

Corinne Lepage, Michel Barnier et Dominique Potier s’interrogent enfin sur les conditions pour que la politique puisse « encore faire rêver ». Corinne Lepage voit dans les questions liées à l’écologie un formidable levier de transformation, économique et sociale. Elle en appelle à une logique de transition, « une autre manière d’appréhender le monde et les rapports entre société en Etat ». Elle n’a pas tort. Mais l’espoir avec lequel ils proposent de ré-enchanter le monde fait l’impasse – et comment pourrait-il en être autrement ? – sur le rapport de classe et sa conflictualité. Comment sincèrement écouter et redonner la parole, face aux sentiments d’abandon et d’humiliation (c’est l’idée maîtresse qui traverse la revue), sans s’appuyer sur une critique radicale du capitalisme, sans parler d’émancipation, sans évoquer la lutte de classes ? Évidemment, on ne s’attend pas à ce que Michel Barnier tienne un tel discours. Les chrétiens de la revue Projet, troublés que ses convictions ne fassent plus barrage au FN, évoquent le message des évêques de France en 2011 : «  un vote ne peut être simplement dicté par l’habitude, par l’appartenance à une classe sociale ou par la poursuite d’intérêts particuliers. Il doit prendre en compte les défis qui se présentent et viser ce qui pourra rendre notre pays plus agréable à vivre et plus humain pour tous ».

Un vote ne pourrait pas être dicté par l’appartenance à une classe sociale ? Au NPA, avec Philippe Poutou, nous avons une autre appréciation… Une réponse à l’extrême-droite qui ne parviendrait pas à prononcer « lutte de classes » est vaine. Reste à savoir comment cette perspective pourra «  être capable, à nouveau, d’imaginer et de poursuivre un horizon commun », sans négliger les réponses au quotidien. « Exister. Être reconnus. Compter pour la société, et que la société compte sur eux », un principe à méditer dans nos interventions et nos campagnes.

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